Culture

Imprimer !, L’Europe de Gutenberg 1450-1520 (BnF)

Auteur : Olivier Olgan
Article publié le 3 juillet 2023

Jusqu’au 16 juillet, BnF, Quai François Mauriac, 75706 Paris Cedex 13
Mardi, mercredi, jeudi, vendredi, samedi : 10 h – 19 h – Dimanche : 13 h – 19 h

Erudite et éclairante, l’exposition Imprimer ! de la BnF qui s’achève le 16 juillet est passionnante à plusieurs titres : elle déboulonne le mythe de l’ invention individuelle et occidentale de l’imprimerie, en présentant le Jikji coréen, le premier imprimé à partir de caractères mobiles métalliques datant de 1377 (la Corée est mécène de l’expo), mais elle replace la « révolution Gutenberg » dans son contexte et de la fantastique dynamique de transmission du savoir qu’elle a nourrie. Heureux complément, le catalogue fait le point sur la naissance de l’ « Homme topographique« .

Une invention collective de procédés

Päkun (1298 – 1374) Jikji imprimé dans le temple Heung Deok, en Corée, en 1377 © BnF, département des Manuscrits

De la course de la reproduction des livres, qui se lance en Occident au milieu du XVe, la BnF fait le point passionnant sur l’invention de l’imprimerie, en sortant de la tentation européanocentrée dans l’appréciation mondiale des techniques. Si bien évidemment il ne s’agit pas de remettre en cause la rupture historique et l’entrée dans la modernité que représente la naissance de l’« homme typographique», « celui d’une humanité conduite par la seule raison » (Condorcet).

L’ambition est de montrer que les méthodes d’impression agrégées avec une obstination exemplaire par Johann Gutenberg préexistaient en Chine et Corée – même si l’imprimeur de Mayence n’en a pas eu connaissance. La xylographie inventée en Asie se pratique dès le VIIIe siècle et c’est de Corée : avec le Jikji, le plus ancien ouvrage conservé imprimé avec des caractères mobiles métalliques date de 1377. Surprise. L’objet qui ne fut qu’un prototype appartient aux collections de la Bnf !

Les succès de la typographie européenne reposent-ils tout autant sur la réussite individuelle d’un homme, Gutenberg, que sur les audaces techniques, éditoriales et commerciales de toute une génération de typographes, d’humanistes et d’artistes. Tout ceci dans une société prête à pleinement exploiter les potentiels d’une telle innovation technologique
Nathalie Coilly et de Caroline Vrand. Avant Propos. Catalogue.

Des détournements des techniques inexistantes

Bois gravé dit « bois Protat » Crucifixion, vers 1420 Allemagne du sud Bois de noyer gravé en relief © BnF, département des Estampes et de la photographie

Réactualisez votre savoir de l’école ! L’invention de l’imprimerie ne se réduit pas seulement à un évènement et un homme (l’impression à Mayence, vers 1455, par Johann Gutenberg, d’une Bible de 1 300 pages). Elle s’appuie sur une effervescence collective et technique qui a permis d’agréger et accélérer les savoir-faire et les techniques préexistants les plus divers dans toute l’Europe, notamment la gravure sur bois pour l’image puis le texte qui existaient déjà depuis une cinquantaine d’années ! Les artisans européens savaient produire du multiple à l’aide d’une matrice gravée, d’abord sur bois, puis sur cuivre. La BnF présente, dans un parcours très pédagogique, le plus ancien bois gravé occidental connu, le Bois Protat, daté des années 1420, des enseignes de pèlerinage, dont les étapes de moulage permettre de produire des multiples.

Reconstitution d’une presse à imprimer en bois Frankenthal, 1925 © Mayence, Gutenberg-Museum

Ce qui est passionnant pour comprendre cette innovation universelle qui a marquée l’humanité, c’est le nombre d’expérimentations qu’elle agrège pour aboutir au résultat qui lance la modernité de l’Occident ; il y a bien sûr le caractère typographique mobile, mais surtout la machine à fondre et sur la maitrise de la technique métallurgique pour fabriquer le moule afin de reproduire les caractères mobiles à l’identique et de manière durable, sans oublier la pression uniforme de la presse, la composition de l’encre déterminante pour un dépôt lisible et permanent, sans déchirer le support, …. La méthode testée avec des formulaires ou des manuels d’enseignements permet enfin de produire un chef d’œuvre : une bible de Gutenberg, à 42 lignes par colonne et de 1 286 pages, tirée à 180 exemplaires en 1454.

Six autres éditions suivent avant 1470 … dans plusieurs villes d’Europe, car la technique se répand comme une trainée d’encre n’apportant rien à Gutenberg qui perclus de dettes dissout son atelier. L’exposition montre la diversité de formes que prend le livre dans cette effervescence industrielle et éditoriale !

Biblia latina (Bible de Gutenberg) Imprimé sur parchemin par Johann Gutenberg et Johann Fust à Mayence, vers 1455 © BnF, Réserve des livres rares

Un nouveau modèle de livre entièrement mécanisable

Franchino Gafori (1451-1522) Practica musicae Imprimé à Brescia par Angelo de’ Britannici en 1497 BnF, Réserve des livres rares

L’aventure typographique que l’exposition et le catalogue clôt vers 1520 confirme le triomphe mécanique accéléré par un soif culturelle émancipée du modèle manuscrit, notamment en France. Même si les trois manières de fabriquer un livre cohabitent : la copie manuscrite, la xylographie – ou gravure sur planche en bois – et la typographie, la dynamique que souligne le titre de l’exposition, « Imprimer ! » invite à plonger dans un moment historique extraordinairement riche en innovations et apporte un miroir aux innovations digitales.

Il  n’échappera pas aux visiteurs que les problématiques auxquelles se sont confrontés les hommes du xv e siècle ne sont pas si éloignées de celles que les milieux du savoir et du livre, papier comme numérique, connaissent encore aujourd’hui: l’adaptation des techniques et des supports aux demandes du marché et à ses contraintes économiques, la recherche constante d’une plus grande efficacité, la conquête de nouveaux publics et la mise en place de stratégies commerciales, enfin les effets de la technique nouvelle sur les contenus et le rapport aux savoirs, sous toutes leurs formes.
Laurence Engel, Présidente de la Bibliothèque nationale de France

Un demi-million d’exemplaires conservés dans les collections publiques mondiales attestent aujourd’hui l’existence de 28 500 éditions incunables. Si l’on évalue les tirages moyens entre 500 et 1 000 exemplaires, de 14 à 28 millions de livres auraient donc été mis en circulation en Europe en moins de cinquante ans. De tels chiffres, s’ils restent sujets à caution, donnent une idée du vertige qui a pu saisir les contemporains face à une abondance si soudaine.
Christine Bénévent. De l’imprimeur au lecteur.

Erhard Reuwich (1445 – 1505) Vue de Venise dans Bernhard von Breydenbach (v. 1440 – 1497) Imprimé sur parchemin à Mayence par Peter Schöffer pour Erhard Reuwich en 1486 Gravure sur bois en relief BnF, Réserve des livres rares

A la recherche du lecteur

Le triomphe de la Renommée Dans Pétrarque (1304 – 1374) Trionfi (Les Triomphes) Imprimé à Venise par Giovanni Capcasa en 1492 – 1493 Gravure sur bois en relief © BnF, Réserve des livres rare

Portée par une vague de liberté de conscience, même si ce sont des ouvrages religieux qui dominent, les livres circulent dans une telle abondance, qu’elle fait naître des enjeux nouveaux et des stratégies commerciales inédites. Le développement de l’imprimerie fait basculer l’économie du livre dans un nouveau modèle, celle de l’offre au risque de l’éditeur.

Pour que l’impression d’un texte soit rentable, il fallait un minimum de 50 exemplaires : les imprimeurs prenaient alors un risque à la fois financier et commercial, car certains stocks étaient parfois difficiles à écouler. (…) Il faut attendre le début du XVIe siècle pour que le livre adopte peu à peu sa forme moderne : un ouvrage de petit format, avec une page de titre, écrit de plus en souvent en langue vernaculaire. À l’échelle d’une génération, l’imprimerie a ainsi créé les conditions de diffusion à grande échelle des idées humanistes et de la Réforme.
Nathalie Coilly, commissaires de l’exposition Imprimer ! L’Europe de Gutenberg

Une critique ambigüe du média nouveau

Autre dimension culturelle passionnante. Cette innovation a suscité une critique dont  Frédéric Barbier propose « une généalogie et une hypothèse d’interprétation: pourquoi, de la part des professionnels et des intellectuels, ces jugements négatifs sur le média nouveau?« , pour brosser que « d’autres temps de mutation dans le système des médias suggère en effet que les phases de réception de la technique nouvelle se succèdent selon un schéma constant »

La généalogie de la critique s’articule ainsi avec les phases de mise en place de l’innovation: innovation de procédé, puis innovation de produit, puis innovation dans les pratiques des professionnels et dans celles du public. Ce troisième temps est celui de l’appropriation et, à terme, de la « désublimation répressive», pour reprendre l’expression d’Herbert Marcuse, c’est-à-dire le temps de l’encadrement et du contrôle.
Frédéric Barbier, La Renaissance, critique de l’imprimerie, Catalogue

La force de cette exposition est de nourrir l’esprit d’expérimentations d’un atelier de l’imprimeur, organisé autour de la presse prêtée par le musée Gutenberg de Mayence.
Avec son odeur, son contact physique, ses aspérités, le livre reste aussi un objet sensuel, qui sait toujours par tous nos sens capter notre attention.

#Olivier Olgan

Pour aller plus loin sur l’imprimerie

Catalogue : sous la direction de Nathalie Coilly et de Caroline Vrand, BnF éditions, 260 p. 49€ : Indispensable synthèse pour tous ceux qui veulent comprendre les ressorts de l’invention qui va bouleverser la transmission du savoir de l’humanité en trois chapitres : L’invention de la typographie, Les voies de l’innovation et Imprimés et société.

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