Culture

Littérature : Inès Weber, Etre soi, Une quête essentielle au service du monde (Gallimard)

Auteur : Jean-Philippe Domecq
Article publié le 27 août 2023

« Qu’a-t-on fait de notre âme ? », demande Inès Weber, jeune psychologue – clinicienne co-fondatrice du  Centre Sésame qui tire de son expérience un livre, dont le titre sonne comme un rappel : Etre soi – Une quête essentielle au service du monde (Gallimard). Le qualificatif de « lumineux » n’est pas de trop pour Jean-Philippe Domecq, cet essai le doit à sa concrète simplicité pour nous aider à sortir du narcissisme idéologique qui prévaut de nos jours sur les plans psychologique et social, en nous invitant « à chercher en nous ce qui nous dépasse infiniment. »

Les marchands du « bien-être »…

Dissipons tout de suite deux a priori qui dissuaderaient d’ouvrir ce livre.

D’abord, le « développement personnel » et l’injonction « soyez-vous-même ! » sont devenus une offre livresque qui remplit jusqu’au présentoir de caisse de votre supermarché. Que notre mode de vie nécessite des compléments alimentaires, soit ; mais il est curieux, et symptomatique, que notre société ‘ultra-libérale’, dans le sens d’une concurrence entre individus comme la seule vertu d’efficacité économique, suscite un tel besoin, ou une telle offre : comme si la lutte sociale permanente – que je propose d’appeler non plus la guerre de « Chacun contre tous », tout de même pas, mais le « Chacun sans tous » -, était psychiquement épuisante, intenable longtemps.

L’affirmation de soi n’est pas le libre soi, il serait temps de s’en souvenir. C’est ce que rappelle la psychologue Inès Weber, études de cas à la clé, grâce à ce qu’elle entend dans son cabinet de thérapeute.
Jean-Philipe Domecq

Autre crainte dissuasive : les lecteurs, notamment depuis tels épigones de Jacques Lacan qui se flattait de « gongoriser » en contournant son verbe façon Gongora (poète espagnol emblématique du baroque verbal, 1561 – 1627) au sujet pourtant grave de notre santé mentale, ont lieu de craindre l’inflation théorique et les brillantes formules de dîner en ville.

Rien de tel dans l’ouvrage d’Inès Weber qui, sans se refuser l’appui des auteurs qui, anciens et modernes, ont visé la sagesse humaine, ne livre pas ce qu’elle en tire « comme des vérités établies, fixes et indiscutables, mais seulement comme des inspirations que je soumets à l’esprit critique et au libre usage de chacun ».

Quelque chose ne va pas

Pour donner idée des deux bouts de la chaîne, pratique et spirituelle, que sait tenir l’auteur d’Etre soi – Une quête essentielle au service du monde, voici :

Constat pratique : « La plupart des personnes qui poussent la porte de mon cabinet ne sont pas malades, ni particulièrement névrosées. (…) Nombre d’entre elles auraient même toutes les raisons d’aller bien selon les critères standards. Mais…  « il me manque l’essentiel ». Voilà qui résume assez bien le nouveau malaise de notre temps, dans nos sociétés dites développées tout au moins. » Inès Weber

Notez la restriction sur nos « sociétés dites développées », qui interroge leur prétention : quel développement en effet ? Si c’est le « il faut s’adapter », slogan qu’a repris Emmanuel Macron qu’il prend pour horizon : s’adapter à quoi ?

Conséquence philosophique, que l’auteure tire de Karlfried Graf Eckbrecht von Dürckheim-Montmartin (1896 – 1988) psychothérapeute allemand initié au bouddhisme zen, à ne pas confondre avec le sociologue français Emile Durkheim (1858 – 1917)  : « L’ordre imposé par la société, ses exigences étroites de rendement (…) dissimulent à l’homme sa vérité profonde. » (cf. Exercices initiatiques dans la psychothérapie, éditions Le Courrier du livre, 1987).

Autrement dit, tant sur le plan de nos sociétés dites riches que sur le plan individuel de ceux qui vont en thérapie, « c’est peut-être le seul problème des riches, mais c’est un problème pour tous. Les enquêtes sur le moral des populations et les chiffres relatifs à la consommation de psychotropes » le prouvent sans discussion.

La grande aliénation contemporaine

Autour de nous, on est si imbu de notre « contemporanéité », avec un narcissisme historique qui fait croire au grand « Désormais » (Désormais rien n’est plus comme avant, n’est-ce pas), qu’on a oublié l’essentiel que n’oubliaient pas les Anciens et les explorateurs de l’homme. Ainsi et sans remonter à Socrate et au « Connais-toi toi-même » ou à l’Ancien Testament où Dieu dit « Va vers toi !», Henri Bergson (1859 – 1941), qu’on ne prendra pas précisément pour un « Ramakrishna » (si vous permettez), distinguait volontiers entre « moi superficiel » (entendons : social, relationnel, technique, psychologisant) et le « moi profond ».

Qu’est-ce donc que cet être profond qui fait la racine latine esse, « être », dans l’étymologie d’« essentiel » ?

Partir du haut plutôt que des marges

Pour repérer cet essentiel être que notre époque n’entend plus, peut-être faut-il commencer par changer de point d’observation.
Entre autres pistes qu’elle a su trouver chez ses prédécesseurs psychologues et dans son expérience thérapeutique, Inès Weber lève ce lièvre méthodologique : pourquoi partir des cas pathologiques plutôt que des échantillons d’individus épanouis que nous pouvons voir autour de nous ? Pour observer notre fonctionnement psychique, depuis Freud on est parti de ses pathologies car celles-ci présentent en effet l’intérêt d’exacerber nos tendances dites « normales », qu’elles mettent en relief plus que notre « vie ordinaire qui est la moyenne de tous nos crimes possibles », notait Robert Musil (1880 – 1942), contemporain de Freud et auteur du fameux Homme sans qualité. Ce ne sont pourtant pas les incarnations de l’ample humanité qui nous manquent, en tous milieux de la société, depuis le paysan jusqu’à l’infirmière en passant par l’employé/e ou le syndicaliste.

Méfions-nous de l’illusion de croire que notre lucidité sur nos semblables et sur notre potentiel croît avec le pessimisme – ou avec l’optimisme d’ailleurs… 

Le « moi-moi » contre le plus grand que soi

Et le constat est clair : celles et ceux qui ont l’ouverture d’esprit généreuse et la grâce de solidarité contagieuse, ont pour dénominateur commun de ne pas se prendre pour le tout de la vie, ni d’eux-mêmes.
Autrement dit, tout sauf (sans hiérarchie) : l’actuelle religion du « moi-moi », la vanité de réussir et l’angoisse de l’échec, la revendication de chacun pour tout horizon politique, et la vertu de l’intérêt personnel.
Ainsi que l’a glissé la malicieuse romancière George Eliot (1819 1880) dans Felix Holt, le Radical : « l’étroitesse d’esprit ne conçoit d’autres intérêts que les siens ».
C’est exactement le narcissisme idéologique qui prévaut de nos jours sur les plans psychologique et social.

De cela, le livre Etre soi – Une quête essentielle au service du monde peut nous aider à sortir, en nous invitant « à chercher en nous ce qui nous dépasse infiniment. A aller en soi vers plus grand que soi. A partir de la conviction que nous sommes à la fois bien plus et bien moins que ce que nous avons spontanément conscience d’être ».

# Jean-Philippe Domecq

Pour en savoir plus sur Inès Weber

Inès Weber, Etre soi, Une quête essentielle au service du monde, éditions Gallimard, 255 p., 21€.

Des romanciers cités, Robert Musil et George Eliot, on trouvera les ouvrages réédités en collection Folio Gallimard.

Plus sur le Centre Sésame : « Le Sésame, fondé en 2015 par Abdennour Bidar et Inès Weber est un centre d’enseignement spirituel et de ressourcement personnel qui n’est affilié à aucune religion ou spiritualité particulière. Nous vous proposons de venir y partager trois expériences : la pratique du silence, l’étude des sagesses, la fraternité sans frontières.

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