Culture

La curiosité insatiable de Xavier Veilhan articule l’universel

Auteur : Marc Pottier, Art Curator basé à Rio de Janeiro
Article publié le 23 juin 2021

[Découvrir les artistes d’aujourd’hui] Xavier Veilhan fait preuve d’une insatiable curiosité et multiplie les interventions esthétiquement stimulantes. Rapprochant science et art, son vocabulaire créatif, avec des installations in situ se développe entre classicisme formel et haute technologie. Différentes séries, menées en parallèle, témoignent de la diversité de sa création qu’il est difficile de simplifier sans tomber dans la caricature. En témoignent ses œuvres au De l’air/ 313 Art Project Paris (> 31 juillet), au futur parc de sculptures d’Oxford, un prochain cahier de dessins aux presses du réel, et de projets prometteurs en 2022.

La quête insatiable d’un artiste visuel

Xavier Veilhan, Dessins de confinement, 2019 (sélection), Vue d’exposition « Chemin Vert », Perrotin Tokyo, 2021, bientôt dans un livre à paraitre aux presses du réel. Photo © Kei Okano © Veilhan / ADAGP, 2021

Repoussant ou fusionnant comme nombre d’artistes d’aujourd’hui les frontières entre les disciplines et les limites physiques des matériaux, Xavier Veilhan garde un appétit d’ogre avec une insatiable envie de tout tester et de tout aborder. Avec une apparence de grand calme et une constante maitrise, celui qui se définit d’abord comme un « artiste visuel » recherche l’efficacité – si la notion de « perfection » n’était pas devenue désuète – d’un universalisme formel.

Ses œuvres se confrontent avec l’espace public, l’architecture, le design industriel et les paysages. A la fois cinéaste, musicien, D.J, performeur…tout en sachant aussi revenir au dessin le temps d’un confinement imposé (bientôt publié), le rayonnant artiste né en 1963 à Lyon se ressaisit de tous les aspects du réel ; il refuse les frontières artificielles et datées entre art et science, entre biologiques et techniques. Il se concentre aux formes archétypales, génériques ou prototypiques qui interrogent nos modes de représentation.

L’effervescence d’un Atelier inspiré de la Renaissance

Les Rayons (Cidade Matarazzo), 2014. Photo © Ding Musa ; © Veilhan / ADAGP, 2021.

Dans cette dynamique, son œuvre assume le statut de laboratoire d’idées, ou d’atelier ‘renaissance’ ouvert au travail collectif ; son atelier réunit aujourd’hui quatre employés, deux stagiaires, et des freelances plus ponctuellement. Mais aussi aux collaborations extérieures : pour un dialogue permanent avec toutes les disciplines via des personnalités de renom ; des musiciens, des chorégraphes, des cinéastes, des philosophes, architectes … dans une sorte de vaste recherche encyclopédique.

Une œuvre visuelle sans vraiment de limite

Les Rayons (Sainte-Bernadette), 2013 Photo © Diane Arques / ADAGP, 2021 ; © Veilhan / ADAGP, 2021.

Difficile dès lors d’embrasser une dynamique créative qui se répète très peu, sans la réduire ou la caricaturer. Citons les plus emblématiques, ses Mobiles ou Stabiles (maxi ou mini), ses Rayons (en hommage à Jesus Rafael Soto (1923-2005) et Fred Sandback (1943-2003), série de sculptures immersives et optiques se jouant des échelles, de la lumière et des ombres ainsi que de l’architecture) … mais aussi quelques performances dans les deux sens du terme ;  des jardins du Carrousel du Louvre transformés en patinoire de vitesse (Boucle, 2006, Nuit Blanche ) à la création d’un bateau, RAL 5015 (en 2010)  en passant par l’enveloppement avec des miroirs de la façade du château de Rentilly, que l’artiste a entièrement transformé en collaboration avec les architectes Bona-Lemercier et le scénographe Alexis Bertrand…

Plusieurs séries en process de front

Light Machine (Music), 2015 Courtesy Perrotin Photo © Claire Dorn ; © Veilhan / ADAGP, 2021

A l’affut des innovations scientifiques émergentes, Xavier façonne un lexique issu de la modernité : vitesse, mouvement, vie urbaine, …) sur des canons classiques qu’il réinterprète.  Construites par les procédés high-tech disponibles ; ses œuvres convoquent et décalent des images de la société de production industrielle et de consommation : sculptures aux formes facettées ou encore réalisées d’après des scan 3D dans une gamme de matériaux variés, du bois au métal, des boites de lumières … Ses Lighting Machines faites des milliers d’ampoules électriques disposées en grille sur panneaux, forment une trame analogique reproduisant des images vidéo en basse résolution) qui peuvent envahir les murs de plusieurs étages (Galeries Lafayette 2016). La complicité du visiteur n’est jamais oubliée ; souvent immergé dans des œuvres où il peut aussi devenir acteur

Promenade dans un paysage-territoire

Le Carrosse, 2009. exposition Veilhan Versailles, Château de Versailles, 2009. Photo © Florian Kleinefenn ; © Veilhan / ADAGP, 2021.

En 2009, Veilhan n’a pas hésité à se confronter à Versailles (et aux critiques) en imaginant une œuvre d’art totale, une promenade subtile dans ce « paysage-territoire ».  Sept œuvres sur mesure ont été placées le long d’une ligne est-ouest traversant tout le domaine de Versailles, de la Cour d’honneur au Grand Canal. Beaucoup ont notamment gardé en tête son ‘Carrosse’ violet avec sa forme stéréotypée déformée par l’onde dynamique d’une accélération qui joue des références aux analyses photographiques du mouvement menées à la fin du XIXe siècle par Étienne-Jules Marey (1830-1904) ou encore Eadweard J Muybridge (1830-1904).

Une galerie de hérauts contemporains

Les Architectes, 2009. exposition Veilhan Versailles, Château de Versailles, 2009. Photo © Florian Kleinefenn ; © Veilhan / ADAGP, Paris, 2021.

Si l’artiste sait jouer des allégories et autres mythes historiques, sa marque est d’y associer ses héros contemporains. En écho aux Conquêtes de Louis XIV, Il a fait retomber sur terre, entre gisant (état ultime de la statuaire) et homme déchu, la figure de Youri Gagarine (1934-1968) le premier homme envoyé dans l’espace à avoir vu la terre comme une sphère.

Pour l’occasion, Xavier a convoqué son panthéon de grands architectes : Claude Parent, Richard Rogers, Sir Norman, Foster Renzo Piano, Tadao Ando, Jean Nouvel, Anne Lacaton, et Jean-Philippe Vassal ; Kazuyo Sejima Elisabeth Lemercier et Philippe Bona, où chacun a eu son ‘marbre portrait’ en pied de façon classique, suivant une technique de scan numérique très sophistiquée avec un traitement monochromatique leur donnant une allure fantomatique et énigmatique. Cette nouvelle galerie de hérauts de l’histoire – tout à la gloire de leurs temps – juchés sur de très hauts socles fonctionnaient comme de nouveaux repères dans le paysage environnant proposant une nouvelle axialité dynamique à l’artère centrale des jardins.

L’architecture permet d’effacer la limite extérieure de l’œuvre

La Femme nue, 2009. exposition Veilhan Versailles, Château de Versailles, 2009.
Collection privée, Stockholm. Photo © Florian Kleinefenn ; © Veilhan / ADAGP, 2021.

Nulle surprise dans cet hommage aux architectes. Xavier précise à Singular’s son attachement à cet art de l’illimité : « Au départ il y a une fascination pour l’idée de construction, pour les maisons minimales, les trailers, les tentes, l’idée de la protection un peu minimum contre les éléments naturels : un retour à la cabane si ce n’est à la grotte. L’architecture au départ c’est l’idée d’aménager sa chambre d’ado ou de créer un espace dédié et personnel. Puis après, ça peut prendre des proportions à l’échelle 1 et devenir un véritable outil de travail. Mais en gros, ma fascination pour l’architecture vient de la limite qu’a l’art, qui est souvent le mur de la galerie et du musée. Je dirais que la limite intérieure de l’œuvre, c’est pratiquement l’artiste, et la limite extérieure de l’œuvre, si elle n’est pas en pleine air, c’est l’architecture. De manière assez pratique, l’architecture est le volume qui contient l’art, c’est l’air autour de l’art (l’air dans toutes ses écritures possibles). »

Une version fluide de la colonne sans fin

Dans la grandeur du domaine de Versailles, Xavier Veilhan s’est lancé dans une prouesse en imaginant dans le grand canal un jet d’eau de 100 mètres de haut. Hommage à La Colonne sans fin de Brancusi (1876-1957) lié aux prodiges de la technologie, cette hauteur démesurée fut déterminée par l’énergie cinétique et calculée en fonction de l’échelle globale des jardins. Une œuvre entre haute technologie, spectacle, poésie et philosophie, cette manière transversale qu’a Xavier pour penser l’art.

Saisir la texture sonore de notre époque

Autre champ d’investigation illimitée. La musique est pour Xavier comme un moyen d’enrichir son approche artistique. Il s’est souvent investi dans la boite de nuit Le Baron où il prenait plaisir à être parfois le D.J. d’un soir. Ses amitiés sont nombreuses avec les musiciens et les collaborations fréquentes comme avec le musicien Sébastien Tellier, le groupe AIR, la compositrice et pionnière de la musique électronique Eliane Radigue… La puissance d’évocation de la musique procure aussi le modèle d’une expérience in situ, où l’air et la lumière font partie intégrante de l’œuvre. Chez Xavier la musique peut devenir le sujet de manière très explicite où il rend hommage aux grands producteurs de musique, qui façonnent la bande-son de notre époque tels que Philippe Zdar, Giorgio Moroder, Lee « Scratch » Perry, Guy-Manuel de Homem-Christo et Thomas Bangalter, The Neptunes (Pharrell Williams et Chad Hugo), Quincy Jones, Dust Brothers, Rick Rubin, Nigel Godrich

Sculpture-habitacle -studio musical immersif

Studio Venezia (2017) Pavillon français, Biennale de Venise Photo © Giacomo Cosua ; © Veilhan / ADAGP, 2021

Sans doute l’apothéose de sa relation avec la musique fut ‘Studio Venezia’ le pavillon français dont Xavier s’est emparé, avec le commissariat du grand artiste musicien compositeur Christian Marclay (1955-), et de Lionel Bovier, directeur du Mamco à Genève, lors de la 57ème Biennale Venise en 2017. L’idéal eut été de pouvoir rester pendant les sept mois qu’a duré l’événement afin de ne rien perdre de la richesse de la programmation imaginée par Xavier. Il a en effet invité le public à rentrer au cœur du processus de création musicale qui trouvait un lieu transformé en une œuvre immersive-studio d’enregistrement où plus de 150 musiciens de tous horizons créaient et d’exerçaient avec des registres divers allant du Baroque aux musiques contemporaines. Inspirée du Merzbau (1923-1937) de Kurt Schwitters, (1887-1948) l’installation opérait une véritable fusion des arts visuels et la musique. Cet espace à vivre accueillant, fut pensé comme un atelier de création foisonnant où les visiteurs étaient conviés à apprécier une encyclopédie sonore en gestation avec une volonté d’effacer toute mise à distance entre les musiciens et eux.

Faire de la sculpture un point de repère dans l’espace urbain

Le Monstre, 2004, installation permanente. Place du Grand Marché, Tours. Photo © Eternal Network / Eric Foucault ; © Veilhan / ADAGP, 2021.

Le contact, toujours le contact. Beaucoup d’œuvres permanentes de Xavier Veilhan sont dans les espaces publics de plusieurs villes aux quatre coins du monde. Quand Singular’s l’interroge
sur cette fascination, il évoque un souvenir : « J’ai un faible pour la première sculpture dans l’espace public que j’ai installée, Le Monstre à Tours (2004), qui est devenue petit à petit un bon exemple de l’intégration possible dans un milieu urbain et dans une histoire collective de la ville. Alors qu’il y avait beaucoup d’opposition au départ, cette œuvre est maintenant intégrée à part entière, jusqu’à servir de motif à des petits gâteaux chez le pâtissier du coin ou à donner son nom à la pizzeria sur la place : Il Mostro. La sculpture est devenue un point de repère. Ce qui m’intéresse dans l’espace public, c’est la manière dont les œuvres peuvent s’insérer sans du tout faire partie d’un corpus d’œuvres ou d’être reliées à leur auteur, mais plutôt comme du mobilier urbain. Il y a un pied d’égalité avec les formes qui évoluent autour, comme les architectures, les voitures, etc. Sans protection particulière on est de plein pied avec la réalité de la ville. »

Ce ’Monstre’, homme-animal, protecteur et menaçant, dans un esprit ludique qui évoque les figures héraldiques anciennement dédiées au blason de chaque cité fait écho au passé médiéval de la place dont elle est désormais devenue le nouvel emblème. La sculpture en résine Polyuréthane gris de plus de 4 mètres de haut est un personnage avec deux grands bras levés terminés par de très larges mains, avance sur ses deux courtes jambes disproportionnées par rapport à l’importance du corps. Pour le public, la sculpture abstraite à géométrie facettée permet toutes les interprétations d’un personnage protecteur ou effrayant.

Une dynamique de rapports d’admiration

Transformation du château de Rentilly, 2014 / Commande de la Communauté d’agglomération de Marne et Gondoire réalisée avec le soutien du ministère de la Culture et de la Communication: Philippe Bona et Elisabeth Lemercier (architectes), Xavier Veilhan (artiste), Alexis Bertrand (scénographe) © Veilhan ADAGP, 2021, 2021

« La collaboration avec les artistes est pour moi une manière de les approcher, de voir comment ils travaillent. Je commence aussi à m’intéresser à certains artistes plus jeunes, que ce soit dans la musique ou dans l’art. Je pense notamment aux musiciens Pierre Rousseau et Infinite Bisous qui ont joué lors de mon exposition PLUS QUE PIERRE (2019) au Frac des Pays de la Loire. Il s’agit souvent d’un rapport d’admiration.
Puis, dans mes collaborations – surtout avec des architectes (Le Château de Rentilly, 2014) et des danseurs (Mutant Stage 8, 2016) – j’ai appris que si l’on veut obtenir la meilleure chose des gens qui sont spécialistes dans un domaine quel qu’il soit, il faut savoir leur donner une grande liberté et les mettre en confiance.
 » confirme Xavier sur cette soif d’échanges qui caractérise une œuvre aux portes toujours grandes ouvertes.

Pour une réconciliation universelle de l’art et science

Annina, 2013, Courtesy 313 Art Project.© Veilhan / ADAGP, 2021

« J’aime bien l’histoire des vies en fait, ou bien l’histoire des découvertes et des explorations lorsqu’elles sont des projections au-delà du destin personnel. Je trouve qu’il y a une dimension intéressante dans l’art, mais aussi dans la science et les domaines liés à la recherche et la prospection, qui est le moment quand on fait quelque chose par plaisir personnel et ça devient quelque chose qui concerne beaucoup de monde. C’est une articulation que je trouve toujours intéressante : le côté universel de ce qu’on peut faire. » conclue Xavier à l’issu de notre interview, nous invitant à découvrir sa quête d’universel dans ses prochaines expositions et installation, ses livres et films à venir.

Pour suivre Xavier Veilhan

Son site officiel Xavier Veilhan
Ses galeries actuelles : Perrotin, Andréhn-Schiptjenko, Nara Roesler et 313 Art Project.

Rendez-vous à venir :

Manfredi, 2018, Courtesy 313 Art Project,Photo © Diane Arques / ADAGP ; © Veilhan / ADAGP, 2021

  • Manfredi, à l’ouverture du sculpture park set, Albion Fields (Oxford), montrée aux côtés d’œuvres par Ai Weiwei, Bernar Venet, Adel Abdessemed, Alicja Kwade, Ghada Amer, Richard Long, Erwin Wurm, James Turrell, Cristina Iglesias…
  • 22 février – 19 juin 2022 Light Machine (Music) / group show / Kunsthalle Prague 
  • Hiver 2022 TBC Group show / Franciscaines de Deauville
  • Courant 2022, Le Film de l’Est. Sortie d’un projet sur des monuments commémoratifs liés aux massacres ethniques en Slovénie et Serbie, dont on ignore souvent l’ampleur en Europe de l’Ouest. Ces bâtiments fermés, construits entre l’après-guerre et les années 80 illustrent une architecture proche du brutalisme, parfois à la limite de la figuration. « Ce film questionne la notion de la mémoire, du pouvoir, de la politique, et comment les images peuvent être générées par et dans un tel contexte. confie son auteur. Aussi comment le sens de ses constructions en béton peut aussi évoluer avec le temps (ce qui rejoint le concept des œuvres dans l’espace public), alors qu’il n’y a rien de plus immobile. C’est le monde qui change autour d’elles. Le film durera une quinzaine de minutes, restera assez abstrait. »

A paraitre : The Drawing Center – Today’s special – Lockdown Drawings 2020-2021, Les Presses du réel, 232 p. 22€ à paraitre.

Le carnet de lecture de Xavier Veilhan : En regardant les nuanciers hier je me suis dit que c’étaient mes livres préférés… Je n’ai pas une culture littéraire, même si je lis pas mal. Je lis des ouvrages qui sont liés à des domaines comme l’astrophysique, la science, les mathématiques, surtout dans le cadre de mon futur spectacle Tout l’Univers. Pour le moment je lis un livre de réflexion de John Waters.  J’aime beaucoup les biographies, comme Mon dernier soupir de Luis Bunuel. Sinon, j’aime bien Houellebecq, le dernier Le Tellier (L’anomalie)

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