Culture

La fondation Thalie de Nathalie Guiot souffle un vent d'indisciplines sur l’art

Auteur : Marc Pottier, Art Curator basé à Rio de Janeiro
Article publié le 8 mai 2023

[Découvrir les artistes d’aujourd’hui] L’heure n’est pas à tracer des frontières mais à les franchir. Nathalie Guiot souhaite avant tout suivre au plus près le processus de la création par la commission d’œuvres, soutenir des artistes dans le cadre de résidences afin de mieux perpétuer des dialogues indisciplinés. Transmettre et partager, sa Fondation Thalie a réorienté sa programmation pour relever le défi du dérèglement climatique en favorisant des prospectives entre artistes, scientifiques, philosophes, sociologues. Après Bruxelles, l’ouverture le 1er juillet de sa maison d’Arles offre pour Marc Pottier au public et aux artistes de nouvelles perspectives de tous ses possibles.

 

On ne peut plus continuer à faire des expositions
sans se poser la question de notre responsabilité sociétale en tant qu’acteur institutionnel.
Nathalie Guiot, fondatrice de la fondation Thalie

Le dépassement de soi

Nathalie Guiot a crée la fondation Thalie pour insuffler de l’indiscipline Photo Lydie Nesvadba

Quand Nathalie Guiot, cite la grande artiste performative Marina Abramović (1946-) en mentionnant son « dépassement de soi », on comprend facilement pourquoi. Pour Nathalie qui aime les défis et jongle avec art, écologie, littérature dans les deux espaces qu’elle leurs consacre à Bruxelles et Arles, son portrait sur le site internet de la Fondation Thalie résume bien ce feu d’artifices d’activités diverses : fondatrice et Présidente, Nathalie Guiot est auteure, éditrice et curatrice d’expositions. Elle fonde Anabet Éditions dans les années 2000 et en 2012, crée Thalie Art Project, une association qui produit des rencontres artistiques et performatives, aujourd’hui devenue fondation Thalie avec un espace d’expositions, une collection d’art et une résidence d’artistes et d’auteur(e)s à Bruxelles et à Arles.

Faire autant que peut soutenir un appétit culturel insatiable

Nathalie Guiot est membre du Cercle international et du comité d’acquisition Design au Centre Pompidou, membre du comité d’acquisition en Arts Visuels pour le CNAP, membre du comité de sélection des résidences Art & Science de la Fondation Tara Océan, et mécène active auprès d’institutions culturelles en France et en Belgique. L’art-activiste est à l’initiative de la création de la Chaire éco-design & création, inaugurée en 2022 entre Décathlon et l’Ecole des Arts Décoratifs de Paris qui accompagne les étudiants de l’école sur quatre ans pour répondre, par le design, aux grands défis de la transition écologique… un impressionnant CV qui doit déjà être dépassé à l’heure où nous concluons cet article, tant son appétit culturel semble insatiable et ses idées, courant plus vite que son ombre.

La Fondation Thalie à Bruxelles Photo Michel Figuet

La Fondation Thalie, un lieu ‘indiscipliné’ ?

« Je vois la Fondation comme un lieu qui donne la parole aux artistes émergents.es, à la jeune génération en regard croisé avec des artistes confirmé.es et historiques, mais aussi entre l’art et la science, c’est précieux. Elle permet des rencontres et des échanges riches sur différents formats, exposition, performance, lecture, résidences…. La fondation se pose aussi la question de l’urgence climatique ainsi que la place des femmes dans la scène artistique questions qui ne peut que résonner aujourd’hui dans nos pratiques de création. » commente l’artiste pluridisciplinaire, qui se définit comme ‘indisciplinée’, Jeanne Vicérial (1991-). Elle porte la lourde responsabilité d’inaugurer le nouvel espace qui va ouvrir ses portes à Arles le 1er juillet (Voir plus d’éléments dans nos annexes)

Un dynamisme créatif dans l’ADN de la famille

Initiée à l’art ancien, aux grandes maitres flamands et hollandais par une de ses tantes qui l’emmenait adolescente dans les musées, son père a complété la palette en l’initiant aux arts visuels. Alain Guiot « était producteur de télévision et précurseur dans les programmes en images de synthèse et personnages en temps réel, en 3D dans les années 90. Il a été un des premiers à faire un cinéma entièrement en images de synthèse. Par exemple, il a adapté la bande dessinée Starwatcher de Moebius, mise en scène par Ridley Scott bien avant la naissance du studio Pixar et des films comme Toy Story. Malheureusement, ce film n’a jamais vu le jour à cause de sa disparition soudaine » nous confie Nathalie, française qui habite depuis 20 ans en Belgique. Cette ouverture d’esprit sur les différentes options de la créativité artistique en a fait une personnalité curieuse de tout et une incroyable courroie de transmission des passions.

Une vraie profession de foi

A l’image d’une de ses nombreuses égéries, l’ écrivaine Marguerite Duras (1914-1996) dont elle a tout lu dès ses 18 ans, pour elle, la vie est la liberté de se décliner et d’emprunter toutes les voies inexplorées. L’œuvre littéraire, témoin de réalités sociales indépassables, cheville de l’engagement politique et féministe est celle d’une femme en révolte permanente contre l’étroitesse politique du monde, une écrivaine devant affronter « l’indécence d’écrire quand on est une femme ».
Ce qui a dû toucher Nathalie est donc sa force, son irrévérence, sa liberté, son audace, sa témérité à écrire sur tout, en prenant tous les risques.

La littérature, tout lui appartient. » disait Duras. ‘Tout appartient’ à la fondation Thalie qu’elle a créé comme une page blanche où se dessine et se transmet les enjeux et les perspectives d’un art résiliant avec la planète.

Toujours soutenir dès que cela révèle quelque chose

Bien avant l’ouverture de sa fondation, les éditions Anabet qu’elle avait lancé avec le journaliste David d’Equainville, donnait déjà le ton de cette richesse des possibles en considérant quatre axes : des documents pamphlétaires traitant de sujets de société, de la littérature, des livres pour la jeunesse et un « livre objet », Le Doudou, qui fut périodique. Vous l’aurez compris, Nathalie est toujours aux aguets et aucun sujet ne semble lui échapper.

Nicolas Floch, Invisible Seascapes, exposition à la Fondation Thalie à Bruxelles. Photo Laetizia Debain

Féministe ? En fait sa manière à elle est d’entrer dans le vif de l’action et ainsi, elle soutient un grand nombre de femmes artistes parmi lesquelles Tatiana Trouvé, Camille Henrot… aujourd’hui dans les deux expositions à l’affiche Eva Jospin et Jeanne Vicérial.

Ecologie ? La question environnementale est au cœur de son réacteur. Depuis 2020, la Fondation Thalie est une des premières fondations d’art qui a réorienté sa programmation à l’aune du réchauffement climatique en favorisant les échanges sur cette problématique entre artistes, scientifiques, philosophes, sociologues qu’elle réunit chaque mois.

Pour ne citer que quelques noms des intervenants : Emanuel Coccia (philosophe), Cyril Dion (réalisateur), Fabrice Hyber (artiste), Francis Hallé (botaniste), Prune Noury (artiste), Tim Ingold (anthropologue), Tino Sehgal (artiste), Agnès Sinaï (enseignante/essayiste), Richard Sennett (sociologue)….
Le premier volet des rencontres va faire l’objet du livre « Créateurs face à l’urgence écologique » à paraître en ce mois de juin 2023.

Sensibiliser le public aux enjeux contemporains

La Fondation Thalie à Arles Photo hhote adagp

Depuis octobre 2022 la Fondation Thalie est partenaire de l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs avec un cycle de conférence mensuel Créateurs face à l’urgence écologique. Cette année Nathalie est entrée dans le comité de sélection de la Fondation Tara qui a pour ambition de soutenir la connaissance de l’Océan en militant pour sa protection et la santé de la biodiversité.  La Fondation est bien entendu aussi partenaire d’Agir pour le Vivant , un espace de réflexions et d’actions clé dans le débat d’idées pour faire émerger une société du vivant, qui se tient à Arles fin août et enfin de Thanks for Nothing , qui depuis 2017 conçoit des projets artistiques et solidaires dans les domaines des droits humains, l’accès à l’éducation et la protection de l’environnement.

Nourries par toutes ces collaborations, ces rencontres entre artistes et scientifiques de la Fondation Thalie, ont pour objet de sensibiliser le public, en particulier la jeune génération de créateurs, à la nécessité́ d’inventer de nouveaux imaginaires de transition, de réfléchir à de nouvelles façons de concevoir et produire avec des biomatériaux et de se poser la question du comment l’impact du réchauffement climatique génère-t-il dès à présent de nouvelles façons d’habiter le monde plus respectueuses des limites planétaires ? Ces rencontres sont ouvertes au plus grand nombre et se retrouvent en podcasts sur le site de la Fondation Thalie /Spotify/ Apple musique et You tube.

The Dead Don’t Die (Les morts ne meurent pas)

La cour intérieure de la fondation Thalie Arles Photo hhote adagp

Nathalie pourrait reprendre ce titre d’un des films de Jim Jarmusch (1953-) cinéaste poète américain, rebelle du cinéma indépendant qu’elle apprécie particulièrement. Comme lui elle ne cherche jamais à être une moraliste moderne. « Cela supposerait de dire aux autres comment se comporter. Ce n’est pas mon truc. Je suis un observateur. Il est assez évident que nous vivons dans un système en bout de course qui nous est imposé. Et je pense ça depuis que je suis adolescent. Je me suis dit tôt : Ces adultes ne savent pas ce qu’ils font, de quel droit peuvent-ils nous dire ce que nous devons faire ?  » affirme-t-il.
Nathalie ne vous dira jamais ce que vous devez faire mais vous ouvre un maximum de portes pour vous aider à repenser le monde dans lequel nous vivons.

L’heure n’est pas à tracer des frontières mais à les franchir
Tomas Saraceno

Dans le champ de l’art contemporain, les artistes qui, aujourd’hui, la touchent particulièrement sont sans grande surprise, celles et ceux qui ont une vision et un engagement en matière d’écologie. Le flot continu d’idées du funambule argentin entre art et sciences Tomas Saraceno (1973-) ne pouvait que faire partie du haut de sa liste. « Est-ce que je fais de l’art, est-ce que je fais des sciences ? J’essaie de ne pas rester prisonnier de ces catégories et d’aller chercher de la connaissance partout, si possible dans les interstices. Le monde de la connaissance est en crise » cette citation pourrait parfaitement apparaitre sur le site très riche de la fondation Thalie.

Tout ce que nous avons accumulé comme savoir sur notre environnement ne nous empêche pas de le détruireméticuleusement. L’heure n’est pas à tracer des frontières mais à les franchir.
Tomas Saraceno

L’aptitude de l’homme à transformer le monde

« Face aux mesures Jeanne Vicerial x Leslie Moquin Quarantaine Vestimentaire, Fondation Thalie Arles Photo Leslie Moquin

Cela va tout à fait dans le sens de l’islandais-Danois Olafur Eliasson (1967-) artiste-écologiste convaincu, qui ne cesse de rappeler à l’humanité ses origines pendant qu’elle s’obstine à ruiner la planète. Il était impensable pour Nathalie de ne pas citer le grand artiste italien Giuseppe Penone (1947-) et ses « gestes végétaux » à l’unisson de la terre à la recherche des émotions essentielles de la vie et ses expériences artistiques, à travers lesquelles il met en jeu le pouvoir et les limites de l’homme.

Nathalie cite aussi le vidéaste d’origine turque Ömer Ali Kazma (1971-) qui parcourt le monde à la recherche de situations et de lieux où entre en jeu l’aptitude de l’homme à transformer le monde. Enfin, dans une liste d’artistes sans fin où il est difficile de choisir, la poésie de l’artiste américaine Kiki Smith (1954-) qu’elle a exposé en 2022 la touche particulièrement. En contemplant le ciel l’artiste disait : « Un choc de chaque jour. Le sentiment d’appartenir à un grand tout, la sensation d’un mystère toujours préservé. Mon enfance a été plutôt misérable, mais s’allonger dans l’herbe, regarder les arbres, les écureuils, les abeilles, c’était un grand soulagement. »
Pas de question de donner des leçons ici, seulement apprendre à regarder et à mieux vivre notre monde.

De nouveaux récits pour un futur durable

Il y a des axes d’engagement qui se sont affinés avec le temps et qui sont maintenant autour de l’écologie , soutenir les artistes ou designers qui pensent à de nouvelles façons de produire, à de nouveaux matériaux pour nous libérer des énergies fossiles, mais aussi des photographes, des cinéastes qui nous inspirent et nous donnent de l’élan en créant de nouveaux récits pour un futur durable, ma conviction est que cette fondation d’art que j’ai créé doit s’inscrire à cet endroit, vivre avec son époque, avec cette crise climatique.
Nathalie Guiot à Singular’s.

Continuer à questionner

L’abécédaire de Gilles Deleuze est le livre de chevet de Nathalie. Cette conversation entre le philosophe et son ancienne élève et amie Claire Parnet s’adressant à tous relie la philosophie à la vie. Chaque lettre de l’alphabet est associée à un mot-clé, lequel fait écho, sans hiérarchie, à la philosophie, à l’art, à la politique ou à la vie personnelle de l’auteur. Deleuze fut un démineur. Cet abécédaire nous rend plus éveillé, plus aux aguets. On n’y trouve pas de réponses, mais il vous invite à continuer à questionner. C’est ce que souhaite Nathalie Guiot dont les rêves pour le futur sont de « Contribuer avec ma fondation à un futur possible pour les jeunes générations. Ce que nous faisons à notre échelle avec notre programme « Conversations face à l’urgence climatique » en partenariat avec l’ENSAD à Paris, qui réunit artistes et scientifiques pour créer de nouveaux récits et imaginer de nouvelles façons de produire ».

Quelle chance avons-nous d’avoir aujourd’hui une antenne de la Fondation Thalie à Arles !

#Marc Pottier

En savoir plus sur la fondation Thalie

Le site de la fondation Thalie
La chaine youtube de la Fondation Thalie
Paroles de Créateurs face à l’urgence climatique (podcasts & vidéos)

Agenda

Eva Jospin Nymphée Photo Fondation Thalie

jusqu’au 15 juillet, Bruxelles, Exposition Eva Jospin, Sur l’artiste relire Singular’s

Présentée pour la première fois à Bruxelles, l’artiste Eva Jospin nous invite à une déambulation poétique à travers son œuvre sculptural, entre fragments de paysages et éléments d’architecture fantaisistes.
Le théâtre de rocaille d’un Nymphée de plus de trois mètres de long trône en majesté au cœur de l’exposition, aux côtés de nouvelles broderies en fil de soie réalisées en Inde. Le regard chemine à travers les strates d’un paysage à échelle réduite, auquel le carton sculpté – son matériau de prédilection – donne l’aspect de la roche. Alors que notre époque est celle d’une crise sans précédent du vivant, l’œuvre de Eva Jospin, où se côtoient le végétal, le minéral et le bâti, invite à la méditation et à prendre le temps, salutaire, de la contemplation.

Jeanne Vicerial x Leslie Moquin Jour 28/40 Quarantaine Vestimentaire Photo Leslie Moquin

à partir du 1er juillet, Arles, Quarantaine vestimentaire avec les compositions vestimentaires de Jeanne Vicérial, réalise durant le confinement alors qu’elle est pensionnaire de l’Académie de France à Rome – Villa Médicis (2019-2020). documentées par la photographe Leslie Moquin, en dialogue avec des commissions d’œuvres de Rina Banerjee, Sylvie Auvray, Karine Rougier et Adrien Vescovi. Ces images gardent la trace de pièces, souvent éphémères, conçues chaque jour durant quarante jours. L’exposition présente en parallèle plusieurs sculptures vestimentaires de la série des « Vénus ouvertes ». Réalisées avec les fleurs des jardins de la Villa Médicis, elles constituent une réinterprétation de la Venerina de Clemente Susini, pièce emblématique de l’histoire de la représentation anatomique. Un Pop-up est proposé durant l’été avec une sélection de céramiques d’ Anne Agbadou- Masson, ainsi que les livres des éditions de la Fondation et des éditions Ishtar.

« Justement, j’ai beaucoup de mal avec les définitions ou les disciplines, je suis en quelque sorte indisciplinée ! Ma pratique est pluridisciplinaire autour de la notion du corps et du vêtement. Je dessine en quelque sorte en 3D avec une palette de fils (d’un fil aussi fin qu’un cheveu à de la corde épaisse). J’aime à faire dialoguer la mode, l’artisanat, les sciences sans aucune frontière. Je ne définis jamais mon travail. »  telle est la réponse de Jeanne Vicérial quand Singular’s lui demande de se définir comme artiste.

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