Culture

La Régence à Paris (1715-1723), L’aube des Lumières (Musée Carnavalet - Paris Musées)

Auteur : Olivier Olgan
Article publié le 8 février 2024

Que retient-on de la Régence ? Philippe d’Orléans très porté sur le luxe et la luxure, la banqueroute de Laws, un style boursoufflé… Pourtant ces huit années de transition furent bien plus qu’une légende noire comme en témoigne la somptueuse exposition La Régence à Paris (1715-1723), L’aube des Lumières, au Musée Carnavalet jusqu’au 25 février 2024. Riche d’un somptueux catalogue (Paris Musée), sous la direction de José de Los Llanos et Ulysse Jardat, elle permet de balayer bien des stéréotypes sur le Régent, et sur Paris, qui se transforme et devient sous son impulsion éclairé, le centre névralgique de stratégies diplomatiques, et l’âge d’or des arts décoratifs. Retour sur une réhabilitation nécessaire pour Olivier Olgan d’une période de mutations si riche et si complexe. Si passionnante aussi.   

Saisir l’esprit diffus d’une transition complexe

Conforté par le Cinéma (notamment, Que la fête commence de Bertrand Tavernier) mais surtout l’historiographie à charge (« Le Régent l’était de tout, sauf de lui-même » merci Saint Simon !) qui l’accabla de tous les maux pour mieux stigmatiser la décadence morale et politique de l’Ancien Régime. Un « temps fortuné marqué par la licence », résumera Voltaire, la Régence – et en premier lieu, Philippe d’Orléans – ne mérite pas la légende noire futile et libertine qui brouille sa place dans l’Histoire de France.

Le gouvernement de Philippe d’Orléans a duré huit ans. C’est court, mais cette période, son esprit, loin de n’être qu’une parenthèse, va rayonner. Sur le plan du comportement, du cheminement de la pensée, du goût de la liberté individuelle, de l’audace de l’improvisation, l’importance de la Régence dépasse de beaucoup sa durée objective.
Chantal Thomas, de l’Académie française, interview dans le catalogue

vue de salle La Régence à Paris, L’aube des Lumières (Carnavalet)

Tout commence par un coup de théâtre

Celui du vote du Parlement de Paris, le 2 septembre 1715, qui ordonne les pleins pouvoirs au fils de la princesse Palatine jusqu’à la majorité du petit-neveu de Louis XIV – le jeune Louis XV étant alors âgé de 5 ans. Philippe d’Orléans occupe le pouvoir par intérim pendant huit ans, entre deux règnes interminables. Son mandat et ses pouvoirs sont limités. Le Régent n’est pas un roi.

Les historiens confirment qu’il n’a pas cherché à le devenir : sa loyauté envers le jeune Louis XV est entière. 
José de Los Llanos, commissaire de l’exposition.

La Régence à Paris, L’aube des Lumières (Carnavalet) Photo OOlgan

Une rétrospective globale d’une ébullition créative

L’exposition et son catalogue du Musée Carnavalet ont le double mérite dans une parcours somptueux de balayer bien des stéréotypes. Du 1er septembre 1715 au 16 février 1723, le Régent préserve la fonction royale. En faisant le choix de quitter Versailles celui qui n’aime vivre qu’à Paris fait de la capitale le centre du pouvoir. Il entraîne dans son sillage l’ensemble de la Cour. S’ensuit une cohabitation retrouvée du pouvoir politique et du pouvoir culturel dans la capitale. Cette effervescence à la fois politique, diplomatique, économique et culturelle est aussi rythmée de scandales, de conspirations et de banqueroutes,…
Toute la richesse d’une mutation – que les trois parties du parcours comme du catalogue éclairent-  dans toutes les dimensions avec force objets et documents : l’histoire politique et économique, les mutations urbaines et leur déclinaison dans les arts décoratifs ; enfin l’effervescence culturelle, littéraire et artistique dans un contexte de paix pour le royaume. C’est aussi pour Paris l’occasion de reprendre son lustre de Capitale et phare culturel du Royaume.

Le développement de nouvelles sociabilités, notamment féminines, les heurts retentissants d’une criminalité violente, une spéculation financière inouïe, l’essor notable des périodiques, les nouveautés des comptoirs commerciaux et du luxe — dont l’élite marchande e¢ représentée par
la célèbre enseigne peinte par Watteau —, les débuts d’une extraordinaire esthétique rocaille rendent-ils compte d’une modernité plurielle. C’e¢ à Paris, sous la Régence, que les premières manifestations des Lumières voient ainsi le jour.
Valérie Guillaume, directrice du musée Carnavalet – Histoire de Paris, introduction du catalogue

vue de salle La Régence à Paris, L’aube des Lumières (Carnavalet) Photo OOlgan

Véritable âge d’or des arts décoratifs

Paris connaît à cette période de profondes transformations et change de visage : l’édification de nouveaux quartiers comme les faubourgs Saint-Germain et Saint-Honoré, ainsi que la construction de nombreux hôtels particuliers et fontaines publiques. Dans ces demeures qui dessinent le Paris d’aujourd’hui, c’est un style qui s’affirme : par les allègements architectoniques, les raffinements de formes mêlant le baroque italien, le style rocaille, les volutes d’élégants motifs végétalisés,…. Il témoigne de l’inventivité des menuisiers-ébénistes, fondeurs, orfèvres qui prospèrent alors dans l’Est parisien. Boulle, Oppenord, Cressent sont les grands maîtres de ce véritable âge d’or des arts décoratifs, à base de bois exotiques, de la laque et de bronzes ciselés.
Coté peinture, la Régence allait aussi marquer une nouvelle page de l’histoire de l’art, dont le héraut fut Watteau et des bergerades galantes.

Watteau à La Régence à Paris, L’aube des Lumières (Carnavalet) Photo OOlgan

Sil est difficile de tout résumer de cette période fascinante, il est important de revenir sur celui mal connu qui incarne cette effervescence et aiguillon éclairé des Lumières.

Un prince curieux de tout et doué pour tout à travers un goût et une ville, inventa une époque

Si la personnalité du Régent est si difficile à saisir, c’est aussi que, pour la première fois, arrive au pouvoir quelqu’un dont l’intelligence n’est pas mise au service exclusif du pouvoir. Adepte des arts et des sciences de son temps. À 41 ans, Philippe d’Orléans va pouvoir enfin mettre à l’épreuve son talent politique — après avoir fait preuve de ses dons artistiques comme militaire, sans que cela lui ait rien apporté, sauf peut être des soucis de réputation à la Cour, qui va devoir désormais faire avec lui.

Archétype du « despote éclairé », esthète actif et libre-penseur. 

Césarien avec discernement, le Régent s’attache d’abord à restaurer avec succès la paix et les finances de l’État. Créant une polysynodie de sept conseils manipulés en coulisse par l’influent abbé Dubois, veillant au noviciat du dauphin, il enterre la hache de guerre avec l’Angleterre, la Hollande, l’Empire germanique, et muselle l’Espagne en fiançant le futur Louis XV avec une infante. Homme de finances, il crée une banque royale et favorise le financier Law, pionnier du papier-monnaie, en cette rue Quincampoix dont Paul Féval fera le décor du Bossu.

vue de salle La Régence à Paris, L’aube des Lumières (Carnavalet) Photo OOlgan

Cette multiplicité d’images du Régent s’oppose à celle, monolithique, de Louis XIV

Multi-instrumentiste, il pratique la viole de gambe, la flûte, le clavecin et la guitare. Il se pique également de composition. De sa main, ont été retrouvés plusieurs motets et cantates et deux ouvrages lyriques, notamment La Jérusalem délivrée ou la suite d’Armide (Opéra de Versailles sous la baguette de Leonardo García Alarcón).

Formé par Antoine Coypel, il excelle en peinture laissé des cartons de tapisseries tissées par les Gobelins sur le thème de Daphnis et Chloé, dont l’intégralité des tapisseries réalisées est exposée.

Il est également l’un des plus grands collectionneurs d’Europe, à la tête d’une collection qui concurrence celle de Louis XIV, à une différence notable : c’est lui qui a sélectionné les œuvres qui la composent, ne gardant de son père que quelques tableaux, jusqu’à posséder 772 œuvres, exposées pour la plupart à Saint-Cloud et au Palais-Royal.

Philippe II d’Orléans était incontestablement un jouisseur, abandonnant l’étiquette pour les plaisirs. Au pouvoir, il continua à passer chaque soirée dans le secret de ses demeures, autour d’un cercle d’intimes, faisant fi des règles de bienséance et de domesticité. Mais il fut un travailleur quotidien, et demeura un libertin complet, de mœurs comme d’esprit, encourageant l’éclosion artistique sous toutes ses formes, soutenant le progrès scientifique et s’ouvrant aux innovations économiques et financières.
Ulysse Jardat, commissaire de l’exposition

La Régence à Paris, L’aube des Lumières (Carnavalet) Photo OOlgan

Une parenthèse close

C’est pourtant un royaume en paix, aux finances restaurées que ce prince rendait à l’héritier légitime du trône. L’avènement de Louis XV, intervenu à sa majorité, en février 1723, tire un rideau de deuil sur la Régence : l’abbé Dubois meurt en août, Philippe d’Orléans en décembre, comme il le fit à l’issue de la Régence pour le triomphe de la monarchie absolue. Reste un personnage haut en couleurs « qui « appartient à ces personnalités qui ne cessent d’interroger et d’étonner » selon son biographe, Alexandre Dupilet, qui en dresse un portrait passionnant (Tallandier – Tempus), à la fois incarnation et trublion d’une époque en recherche de sens.

Le Régent fut un chef d’État à qui il ne manqua finalement que la couronne mais que l’on peut regarder, sans que cela prête à polémique, et malgré la formule un brin provocatrice, comme le dernier grand roi de France. 

Olivier Olgan

Pour aller plus loin avec la Régence

Jusqu’au 25 février 2024, Musée Carnavalet, 23, rue de Sévigné, 75003 Paris – Renseignements : Tél. : +33 1 44 59 58 58 ù

Catalogue, sous la direction de José de Los Llanos et Ulysse Jardat (Paris Musées, 256 p., 39€). Cette somme désormais de référence permet de retrouver ce qui fait le style Régence et de brosser toutes les dimensions de Philippe d’Orléans, scientifique et artiste, mélomane averti, flûtiste, guitariste, claveciniste, et compositeur. Elle évoque tous les aspects de cette période en mutations si riche et si complexe. Il est divisé en trois parties : la première traite de l’histoire politique ; la deuxième évoque les mutations urbaines et leur déclinaison dans les arts décoratifs ; la troisième met l’accent sur l’effervescence culturelle, littéraire et artistique.
Des essais d’historiens introduisent chaque partie, tandis que des articles mettent l’accent sur des personnalités (Montesquieu, Voltaire et Marivaux connaissent leurs premiers succès), des événements historiques, des articles ou des mouvements artistiques.
Se dégage leurs influences réciproques, en expliquer ce qui les unit plus que ce qui les individualise, et met en évidence l’unité de temps et de lieu : huit ans seulement, qui annonce brosse les premiers éclats des Lumières.

A lire

Le Régent, Philippe d’Orléans, l’héritier du Roi-Soleil, Alexandre Dupilet, Tallandier, Texto, 2024. Montesquieu a écrit qu’il était « indéfinissable ». Il semble en effet s’être ingénié à brouiller les cartes et à défier ses biographes. L’auteur en brosse un passionnant portrait d’un « Singulier destin politique, singulier personnage également », balayant tous les stéréotypes imposée à la mémoire collective qui ont trop longtemps faussés la postérité « d’un prince insaisissable »

Il fut « un régent qui marqua tant l’époque de son empreinte, qui fit tant corps avec elle que celle-ci est désormais communément appellée la Régence et que Philippe est devenu, pour l’Histoire, le Régent  » à qui « il ne manqua qu’une qualité pour s’imposer dans la mémoire comme un homme d’État à l’aura indiscutable : être fils aîné de roi »
Alexandre Dupilet

A voir

Que la fête commence, par Bertrand Tavernier, en 1975, magnifique relecture de la Régence croquant Philippe d’Orléans (Philippe Noiret) libertin, amateur de peinture et de littérature érotiques, grand consommateur de femmes animant ses « petits soupers » orgiaques avec ses amis « roués », de l’abbé Dubois (Jean Rochefort +) aux marquis d’Effiat, de Nancré, de Simiane provoqués par le paysan breton (Jean-Pierre Marielle)

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