Culture

Le carnet d’écoute de Myra, chanteuse soul, Saudade Palace

Auteur : Simon Dubois
Article publié le 3 avril 2023

Une voix grave aux teintes moirées, une bande-son subtile fusion de soul et d’alternative avec une touche décalée de hip-hop, le rythme chaloupé de musiciens sur de vrais instruments, Myra vous propose de rentrer dans son Saudade Palace, que l’artiste plurielle définit comme « intimiste, chaleureux, et organique ». Au cœur de la tournée qui l’emmène dans toute la France jusqu’à la saison des festivals, Simon Dubois est allé à la rencontre de cette chanteuse aux influences attachantes, rue de Turenne, chez son label Labréa (Wagram-stories).

D’un soleil à l’autre, le voyage de Saudade Palace

Myra en tournée pour Saudade Palace Photo Simon Dubois Singular’s

 

Sorti le 17 février dernier, l’EP Saudade Palace est la troisième marche du cheminement artistique de Myra, entamé avec 37 degrés et Projet 7, juste mesure de la fusion entre soul, alternative avec une touche de hip-hop. Le résultat, particulièrement homogène et bien construit se taille une place de choix dans cette discographie naissante.

Le projet est intimiste. J’aime être proche des gens. Chaleureux, je suis à moitié grecque et j’aime mettre du soleil dans le cœur de tous ces gens qui ne le voient pas assez. Organique, enfin dans mon écriture, j’essaye de rester honnête, de ne pas trop fabriquer.
Les vrais instruments, la guitare, le piano, les percussions, sont essentiels pour l’émotion et la couleur.
Myra

« Saudade. Du latin solitas, atis, exprime un sentiment complexe où se mêlent mélancolie, nostalgie et espoir ».
Ce mot sans réelle traduction française traverse les titres de la musique brésilienne, portugaise, du Cap-vert. Il trouve sans doute son sens dans l’aphorisme de Manuel de Melo : « a pleasure you suffer, an ailment you enjoy. » Une langueur dans laquelle on se plaît, une maladie sans raison d’être. Le mal de vivre, la mélancolie heureuse sont un topos qui traverse les générations d’artistes, souvent persuadés d’en être la primaire manifestation. La dernière en date semble caractériser la génération Z dans la mélancolie heureuse de la bedroom pop. Un style reconnaissable par les prises de voix rapprochées, révélant tous les détails d’une chanteuse qui produit souvent sa musique dans sa chambre, le tout dans le bleu d’une existence à laquelle il est aisé de s’identifier – un clin d’œil imaginaire à l’œuvre de J. Fitzgerald, dont le titre aurait été remis au goût du jour : All the sad young {girls}.

De la génération perdue lui aussi, feu Luv Resval en citait l’un des symptômes dans son interview avec Mehdi Maïzi et son émission Le Code : « Des choses que je n’ai pas vécues me rendent nostalgique. Regarder une vieille maison et penser aux gens qui y ont habité, par exemple. »

Ce mot se nourrit d’une opposition douce, comme l’assemblage des mots ‘soleil’ et ‘hiver’. Myra choisit ici l’association Saudade et Palace, pour définir un lieu où s’anime son EP de 7 titres.

 J’écoutais beaucoup de musique d’Amérique Latine quand j’étais petite, Césaria Evora, Luiz Bonfá, Bebel, Astrud Gilberto. Ce sont des choses que je tire de la culture musicale de mon père et que je retrouve avec le roi Luis, mon guitariste.

Travailler le fond, cultiver la forme

L’écriture de Myra se nourrit de deux ambitions complémentaires, mais bien distinctes. Comme deux chemins parallèles, l’artiste nourrit quotidiennement une vie d’écriture : « Même si c’est une ligne ou deux […], ce que j’ai dans mes notes se greffe à ce que je produis. L’habitude de poser des mots sur ses pensées est salutaire : Il faut que ce soit pour soi profondément, si on veut l’incarner quelque chose pour les autres. Comme pour un collectionneur frénétique de moments, le trésor est parfois dans la récolte de bribes de conversation, où la patience se mêle à la passion du verbe. Le tout constituant un mouvement de fond.

A cela on pourrait opposer un mouvement de forme : « J’ai également une vie de studio où je les mélodies. Pour cet EP j’ai tout fait d’un coup. Bien plus que les autres, où j’ai assemblé plusieurs morceaux pour constituer l’œuvre. » L’interprète en est persuadée, le message s’illustre aussi en image .

Sur Saudade Palace, on commence doucement mais sûrement à trouver une direction artistique, des couleurs, des thèmes. C’est peut-être le plus difficile pour un artiste, surtout pour moi en tant que comédienne. Mon rôle, normalement, c’est d’être un caméléon.

L’importance de l’image

Il n’aura pas échappé aux plus attentifs que Myra (Tyliann) construit une carrière de cinéma. De cette activité connexe l’artiste de 25 ans conserve une volonté à toute épreuve pour réaliser ses propres vidéoclips « J’aime mettre les mains dans le cambouis : je fais un découpage technique, j’organise le tournage avec mon assistante de direction. Derrière, je rentre chez moi et je m’ouvre une belle session Premiere pour le montage.
La pochette de l’EP se définit autour d’une photo surréaliste, dans les tons orangés. Les clips, eux, sont le théâtre de jeu de la même équipe, dont les têtes reviennent à l’image régulièrement. Ce sont les Smart Kids, ou le nom de la société de production créée dans la foulée des premiers projets, en plus d’une maison d’édition.

 Un travail sur le fond et le corps

Consciente de l’enjeu et de la pression de son image, Myra s’attache donc à maîtriser la forme, lui permettant d’assumer le fond.
En témoigne son clip Pom pom, qui propose de renverser le cadre traditionnel pour se saisir de la vidéo à la verticale. Plus qu’une méthode pour convenir au téléphone, un espace de liberté se crée et permet d’instiller une dose raisonnable de second degré, cher à l’artiste. « J’aime Kali Uchees, Tyler the creator, par moment Cardi B ou Megan thee stallion. Elles jouent à fond sur leur charisme, leur sex-appeal, mais elles ne se prennent jamais vraiment au sérieux., J’aimerais vraiment apporter ce décalage en France.
En sous-texte, un message plus sérieux s’imprime sans violence :

Ça m’aide de décomplexer le corps, la rigueur que l’on s’impose en permanence et qui parasite le quotidien.

Parfaitement consciente de son travail, et très heureuse d’en partager le fruit à son public, Myra instille un rayon de soleil dans la nostalgie de Saudade Palace. Un sentiment de familiarité gagne l’auditeur à l’écoute du projet, sans pour autant perdre la qualité souple de la fraîcheur du son. Le ton est juste, l’assurance apporte une bouffée d’air et de second degré dans un exercice souvent pris au pied de la lettre.
Singulars recommande.

#Simon Dubois

Le carnet d’écoute de Myra

Musique et Ciné

Erykah Badu, Baduizm, 1997 (Universal) & Mama’s Gun, 2000 (Universal)

Phyllis Dillon, Perfidia, 1967 (Treasure Records)

Kali Uchis, Red mood in Venus, 2023 (Universal – Interscope)

Hamza, Sincèrement, 2023 (Just Woke Up)

Smino, NOIR, 2023 (Universal – Interscope)

John Avnet, Beignet de tomates vertes, 1991 (Universal Pictures)

Livres

  • John Fante, Ask the dust, 1939 (Stackpole Sons)

  • Eric-Emmanuel Schmidtt, Lorsque j’étais une oeuvre d’art, 2002 (Albin-Michel)

Pour suivre Myra

Agenda de la tournée Saudade Palace

  • 27/04 – Besançon – Café international
  • 02/06 – Perpignan – Festival Ida y Vuelta
  • 30/06 – Allaire – Festival la rue râle

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