Culture

Le carnet de lecture d'Anne-Lise Gastaldi, pianiste, Journées Musicales Marcel Proust

Auteur : Olivier Olgan
Article publié le 29 septembre 2022

La pianiste Anne-Lise Gastaldi est très engagée dans la transmission de la musique. Pédagogue renommée, elle enseigne au CNSMD de Paris et est l’autrice de méthodes de piano notamment en ligne. La fondatrice du Trio George Sand est aussi directrice artistique de Classicaval à Val d’Isère et des Journées Musicales Marcel Proust dont la 10é édition célèbre le centenaire de la mort à Paris, à Trouville et à Evian du 7 au 17 octobre avec un livre-disques Ecrits dans une sorte de langue étrangère (Elstir éd.), véritable pont entre les arts.

Le travail et la quête artistique sont des trésors à préserver. Anne Lise Gastaldi

Musicienne, pédagogue et directrice artistique, Anne-Lise Gastaldi jette des ponts entre les arts Photo Lyodoh Kaneko

« Une femme sera toujours plus artiste, plus poète dans sa vie » cette exergue de George Sand en ouverture de  la présentation du Trio George Sand qu’elle a fondé  en 2005 traduit bien les ambitions d’Anne Lise Gastaldi ; d’une part le refus de subir une vie de musicienne, en construisant un solide écosystème – interprète – éditrice – directrice artistique – pédagogue – lui permettant en toute indépendance de vivre et transmettre la musique, affranchies des normes et des modes;  et d’autre part,  multiplier les expériences croisées largement tournée vers les autres, en témoigne la variété de ses spectacles et de sa production discographique.

Avec un trait d’union, chevillé au coeur : jeter des ponts entre les arts, en particulier avec la littérature. Les mots de Georg Sand dans Consuelo traduisent encore une fois cette dynamique fertile : « La musique dit tout ce que l’âme rêve et pressent de plus mystérieux et de plus élevé. C’est la manifestation d’un ordre d’idées et de sentiments supérieurs à ce que la parole humaine pourrait exprimer. C’est la révélation de l’infini ».

La transmission comme énergie vitale

« Traiter les gens comme s’ils étaient ce qu’ils pourraient être et vous les aiderez à devenir ce qu’ils sont capables d’être » cette citation de Goethe accompagne cette pédagogue très active aux CNSMD et au Conservatoire à Rayonnement Régional de Paris. Mais avec en ligne de mire,  le plus large public, en particulier jeune.
Elle est, avec Valérie Haluk, à l’origine de Piano Project, puis de Univers Parallèles, recueils de pièces pour piano écrites spécifiquement pour des élèves par de grands compositeurs de notre époque dont Boulez, Eötvos, Jarrell, Kurtag, Mantovani, Rihm … (Universal Edition).

S’appuyer sur les nouvelles technologies pour partager le gout d’apprendre. Avec quelques-uns de ses confrères, la pédagogue anime le premier site de cours de piano en ligne pour tous les niveaux, la méthode Je joue du piano. Elle fut très active aussi pendant le COVID en multipliant les vidéos pédagogiques sur youtube. Avec cette éthique constante : « Savoir défendre ses valeurs sans qu’elles tiennent lieu de Vérité ».

La passion des ponts entre les arts

Sa constance pour jeter des ponts entre les arts se traduit depuis longtemps par le choix de répertoire comme soliste et comme pianiste du Trio Georg Sand, mais aussi par de multiples projets transversaux : comme lauréate du réputé programme « Villa Médicis Hors les Murs », elle fut à l’origine, tout en en étant la pianiste, du spectacle Escales Romaines qui raconte les aventures et mésaventures de Berlioz, Gounod, Bizet, Debussy … en Italie en tant que Prix de Rome, son duo à quatre mains avec le pianiste David Saudubray dédié à « L’oreille de Proust », a aussi donné lieu à un CD.

Proust, au cœur d’une dynamique transversale

Sa passion pour Proust s’appuie la conviction que « pour lui, la musique était le modèle idéal de la littérature : celle-ci est un catalyseur du désir de devenir écrivain chez le narrateur. » et d’ajouter une citation de Proust en exergue de son texte dans Ecrits dans une sorte de langue étrangère : « Le bonheur n’est qu’une certaine sonorité des cordes qui vibrent à la moindre chose et qu’un rayon fait chanter. L’homme heureux est comme la statue de Memnon : un rayon de soleil suffit à le faire chanter. »

Passant aux actes, elle crée avec Pierre Ivanoff, les Journées Musicales Marcel Proust, festival consacré à l’auteur d’A la recherche du temps perdu, qui ont lieu à Cabourg, les années paires.
Pour le centenaire de sa disparition, le 18 novembre 1922, la 10é édition du Festival change de dimension en associant les lieux clés de l’écrivain Paris – Cabourg – Evian. Et  met l’accent sur l’éclectisme et la modernité de l’écrivain.

En jetant un pont entre les arts modernes du temps de l’écrivain et notre 21ème siècle, une pluri-displinarité assumée qu’elle présente avec gourmandise   : « Levalet et Madame sont au cœur du festival en créant à Trouville et Evian. La musique est présente du classique au contemporain avec la création d’une commande pour piano à quatre mains et électronique faite à Pierre-Yves Macé, en passant par le jazz, avec une myriade d’artistes de toutes générations. Des comédiens du Français (Loïc Corbery, Clément Hervieu-Léger, Didier Sandre) sont également présents.  Et nous emmèneront les festivaliers dans des lieux rares comme l’Hôtel de Behague, le Cercle National des Armées à Paris, la Villa du Châtelet à Evian. »

Les notes et les mots, les images et les sensations, tout se déploie sous sa plume,
effervescence des arts, des sciences et des temporalités,
le classicisme et l’avant-garde marchant de concert…

Anne-Lise Gastaldi, sur Proust écrivain-musicien

Une autre façon de regarder notre temps

Pour incarner cet « écrivain-musicien », un premier livre-disques « Marcel Proust » est paru sous son impulsion. Avec la même recette brillante, associer aux musiques des textes d’une vingtaine de personnalités : Pierre Boulez, Jacques Drillon, Benoît Duteurtre, Jean-Louis Ezine, Raphaël Enthoven, Gérard Pesson, Anne Queffélec, Didier Sandre… et des musiques associées à l’univers proustien.

Pour le centenaire, un second parait Ecrits dans une sorte de langue étrangère (Elstir éd.). que la directrice artistique présente ainsi : « Guidée par une arborescence de sensibilités, j’ai réuni un historien, des philosophes, des artistes, des compositeurs, des écrivains, des musiciens de toutes les familles, association des notes et des mots. Plus que de la peinture, de la musique ou de la littérature, j’aimerais vous offrir une autre façon de regarder notre temps, à travers le prisme de Marcel Proust. »
Sans oublier de préciser : « La modernité se retrouve également dans la facture instrumentale, le choix du piano Opus 102 de Stephen Paulello et dans le choix spécifique de la prise de son réalisée par Franck Jaffrès. »

Difficile de rebondir sur chacun des écrits mais sachez que chacun a sa manière éclaire Proust avec gourmandise. Ici il n’est pas un monument, mais un aiguillon pour mieux vivre. Et c’est cette dynamique collective qu’Anne-Lise Gastaldi s’est libérée qui est si attachante.

S’il existe une intelligence, et non des points de vue divers,
c’est parce qu’il existe une vérité du monde qu’elle est à même de saisir.
La valeur des œuvres en fait partie et on doit donc, tôt ou tard, les comprendre et les aimer.

Belinda Cannone. La postérité de l’œuvre. Ecrits dans une sorte de langue étrangère

Le plus fascinant dans cette trajectoire artistique, est que rien ne semble figer. Anne-Lise Gastaldi a réussi à vivre et partager dans plusieurs vies ce que Proust désignait comme son « principal aliment spirituel ». Il est temps d’y gouter à vote tour !

Le carnet de lecture d’Anne-Lise Gastaldi

Choisir a toujours été difficile pour moi et encore plus dans le domaine artistique mais je me lance.

Comme pour me contredire immédiatement A la recherche du temps perdu est, pour moi, une évidence. Cette œuvre m’accompagne depuis l’adolescence et ne quittera jamais mon quotidien, même provisoirement.
La Recherche est l’histoire d’une vocation littéraire, celle du narrateur, qui s’accomplit grâce à la musique. En tant que creuset d’une richesse inouïe, je la relis régulièrement et y trouve à chaque fois une force, une énergie, une source d’inspiration.

Par la musique et le compositeur virtuel Vinteuil, Proust nous conduit à la littérature.

Schumann fait le chemin inverse avec Dichterliebe sur des poèmes de Henrich Heine : la version de Fritz Wunderlich, ténor, Hubert Giesen, piano, est tout simplement sublime. De même que Proust est un écrivain-musicien, Schumann est un compositeur-poète.

La musique et la littérature peuvent être donc naturellement liées et je suis particulièrement sensible à ces glissements de terrains artistiques l’un vers l’autre.

Il en est un autre qui me parle énormément : celui qui mène de la musique à la peinture. Les Images « première série » de Claude Debussy interprétées par Claudio Arrau en sont un exemple fort.
A l’instar du livre de Paul Claudel, L’œil écoute, mon oreille voit Reflet dans l’eau comme un Nymphéas de Claude Monet.

Il y a l’oreille qui voit, et avec Daniel Arasse, subtil analyste de tableaux, il y a l’œil qui ne voit pas immédiatement.
Avec On n’y voit rien, Arasse nous révèle ce que le peintre nous avait caché – ou ce que l’on peut penser que le peintre avait envie d’exprimer sans que cela soit explicite -. De même l’interprète fait surgir la pièce de la partition après son analyse pour la rendre lisible à l’auditeur.

Je termine avec une touche non classique : j’aime particulièrement la palette sonore si douce et sensuelle de João Gilberto dans l’orchestration raffinée de Claus Ogerman. Il a, pour moi, a cette faculté rare d’être en avance sur le temps … ce qui nous ramènerait presque à Marcel Proust !

Pour suivre Anne-Lise Gastaldi

A lire et écouter : Ecrits dans une sorte de langue étrangère, livre-disques (Elstir éd.). : un véritable album avec un kaléidoscope de textes comme autant de regards explorant les facettes de Proust et la Modernité signés : Noriko Baba, Belinda Cannone, Loïc Corbery, Elsa Fottorino, Anne-Lise Gastaldi, Cyrille Gouyette, François Hartog, Clément Hervieu-Léger, Mauro Lanza, Philippe Leroux, Charles Heisser, Franck Jaffrès, Jean-Frédéric Neuburger, Pierre-Yves Macé, Gabriel Marghieri, Stephen Paulello, Gérard Pesson, Jérôme Prieur et Nicolas Ragonneau.

Agenda

  • du 7 au 17 octobre à Trouville, Paris et Evian Les journées musicales Marcel Proust
    • 9 octobre, 14h Visite-promenade « Proust et les salons de la Plaine Monceau »,  16h30 Concert, David Lefort (ténor) et Simon Zaoui (piano), Musée Jean-Jacques Henner,43, avenue de Villiers, 75017 Paris 
  • 9 octobre, 11h00, Château de Breteuil – Choiseuil,  Les Journées Ravel à Monfort l’Amaury
  • 13 octobre. 17h00, Cercle National des Armées, Paris 8e pour la sortie du livre-disques « Ecrits dans une sorte de langue étrangère »

Festival de musique classique à Val d’Isère

  • du 16 au 19 janvier 2023 : Opus 1
  • du 6 au 9 mars 2023 : Opus 2

Partager

Articles similaires

Le Carnet de lecture de Célia Oneto Bensaid, pianiste

Voir l'article

Le Carnet de lecture de François Jenny, auteur, comédien, et embrasseur

Voir l'article

Le carnet de lecture de Michel Quint, romancier

Voir l'article

Théâtre : Politichien, d’après Mazarin, adapté par François Jenny (Les Déchargeurs)

Voir l'article