Culture

Le carnet de lecture d’Anne-Sophie Barreau, romancière

Auteur : Olivier Olgan
Article publié le 24 décembre 2022

Déjà autrice de trois romans, Retour Pôle Emploi (Publie.net, 2013), MacGuffin (Publie.net, 2014) et Géographie (JC Lattès, 2019), Anne-Sophie Barreau vient de publier Ceci, maintenant qu’il le faut (Amazon). « Son titre déjà dit le style, écrit Jean-Philippe Domecq dans sa chronique pour Singular’s, qui décrit la tresse du monde affectif et extérieur avec une écriture aussi économe que celle d’Annie Ernaux, mais plus poétique dans la simplicité même, bien à elle. » Dans son carnet de lecture, il est toujours question de cinéma (François Truffaut), de musique (Philip Glass) et de bienveillance (Joan Didion et Anne Dufourmantelle).

Rembobinner

Anne Sophie Barreau a signé quatre romans réflexifs Photo @annesophiebarreau

A la première rencontre ou à la lecture de ses quatre romans, Anne-Sophie Barreau apparait comme en recherche où le chemin apparaît plus essentiel que le but. Qu’elle partage simplement avec une grâce bienveillante. Comme si tous ses lecteurs ou ses interlocuteurs étaient eux aussi dans un cheminement qui la met en confiance. Pas étonnant qu’elle cite comme première référence de son Carnet de lecture, Le goût du risque d’Anne Dufourmantelle « pour le don omniprésent dans son œuvre. »

Chacun des romans d’Anne-Sophie Barreau est une occasion, selon les épisodes de sa vie – expatriée entre 2008 et 2010 au Burkina Faso, amoureuse entre Ouagadougou et San Francisco, rédactrice indépendante à Paris – de nourrir une quête intime sur la versatilité des sentiments et une enquête sensorielle sur ce que retient le « moi » de la mémoire. Les toiles de fond géographiques et émotionnels glissent, la poursuite de sens s’alimente au fil d’une écriture pages, les narrateurs sont aussi des rédacteurs …

Une quête de sens

Son premier roman, Retour Pôle Emploi (Publie.net, 2013) est nourrie de l’expérience quasi initiatique de la précarité, le récit porte bien au-delà de la recherche d’un travail. Anne-Sophie Barreau brosse une quête plus intime, plus signifiante aussi où les désirs sont mis à l’épreuve et le principe de réalité, les renoncements auscultés. Déjà son style « capte le quotidien tel qu’il révèle ses signes enfouis à la surface » comme le salue Jean-Philippe Domecq dans sa chronique de son dernier roman.

C’est autre quête qui se déploie avec MacGuffin (Publie.net, 2014). Le titre fait référence au moteur narratif (associé au cinéma d’Alfred Hitchcock) qui fait avancer une fiction : ce fil conducteur – parfois grosse ficelle – permet au narrateur de plonger à volonté ses personnages et ses lecteurs dans des rebondissements plus ou moins téléphonés.
Justement, c’est un téléphone perdu à San Francisco, le jour de son anniversaire qui devient le révélateur du temps qui fuit et des photographies qui le fixent.  C’est aussi un road movie (pour filer la métaphore cinématographique qu’elle affectionne) dans le labyrinthe d’une mémoire à double fond et le pêle-mêle des images réelles ou imaginaires.

Avec Géographie (JC Lattès, 2019), la mise en perspective consignée d’une “long distance relationship” par essence délicate, voir troublante est l’occasion de cerner le relâchement d’une relation littéralement ou plutôt littérairement déboussolée.
Le récit consigné sur un cahier dans un train arpente une géographie désordonnée à la fois des lieux partagés et d’émotions intimes filtrés au rythme des allers retours entre les souvenirs et les vérités d’un « idéal amer ». Les références cinématographiques penchent du coté de David Lynch, par le jeu trouble des cadrages et d’Agnès Varda pour une lumière plutôt crue portée sur un désordre affectif.

Ceci, maintenant qu’il le faut, est autopublié chez Amazon en septembre 2022 « sans attendre un nouvel éditeur » de l’aveu de son autrice.  Ce roman pousse formellement les feux de la quête intime encore plus loin, avec les mêmes qualités.
Constance qui n’a pas échappée à Jean-Philippe Domecq : « « Rembobiner » est un verbe dont Anne-Sophie Barreau fait ponctuation narrative, le fondu-enchaîné de la mémoire amoureuse qui remonte. Car c’est de cela qu’il s’agit, la narratrice s’interroge sur ce qu’elle a vécu et vit encore entre la récente rencontre d’une femme passionnément aimée sans retour, et l’amour pour l’homme qui traverse leur temps à tous deux, quoi qu’il soit advenu de l’éloignement… »
A vous de saisir le fil tendu par Anne-Sophie Barreau à votre tour.

#Olivier Olgan

Le carnet de lecture d’Anne-Sophie Barreau

Joan Didion, L’Amérique et L’année de la pensée magique (Grasset)
Anne Dufourmantelle, Éloge du risque (Payot et Rivages)

Joan Didion et Anne Dufourmantelle sont deux auteures auxquelles je reviens toujours. Spontanément, on pourrait trouver audacieux de les rapprocher tant leurs écritures sont différentes sur le plan formel. D’un côté, la phrase précise, sans fioritures de Joan Didion, de l’autre, celle dense et poétique, aux multiples ramifications, d’Anne Dufourmantelle, mais si leurs phrases sont différentes en effet, elles offrent l’une et l’autre – mot employé ici délibérément : le don est omniprésent dans l’œuvre d’Anne Dufourmantelle – toute sa place au lecteur dont l’imaginaire et les pensées sont immédiatement en éveil.

Les chroniques des années 60 et 70 aux Etats-Unis, réunies sous le titre L’Amérique, nous connectent comme nulles autres à la chose publique. C’est le légendaire « camera-eye » de Joan Didion, c’est une autre époque, c’est en Amérique, mais cet œil, pour le lecteur, fait retour à sa propre expérience de la vie dans la cité. On lit L’Année de la pensée magique, le récit qu’elle a écrit après la mort de son mari, l’écrivain John Gregory Dunne, de la même façon, bouleversé comme s’il s’agissait de nous par sa façon de dire le deuil, l’intime et l’amour.

Quant à Eloge du risque, qui s’ouvre et se termine avec Orphée et Eurydice, il n’est pas de plus belle invitation à risquer sa vie. « Et si le risque traçait un territoire avant même de réaliser un acte, s’il supposait une certaine manière d’être au monde, construisait une ligne d’horizon… » écrit Anne Dufourmantelle. Quand on termine un de ses livres, on a envie de dévorer des ouvrages de philosophie, de psychanalyse, de littérature tant les références, dont elle nous donne le goût, fourmillent dans son œuvre.

François Truffaut, La peau douce, John Cassavetes, Husbands

Les héroïnes du réalisateur de L’Homme qui aimait les femmes sont toujours magnifiques, c’est Jeanne Moreau dans Jules et Jim, Fanny Ardant dans La femme d’à-côté, Catherine Deneuve dans La Sirène du Mississipi,…. et Françoise Dorléac dans La Peau douce. Elle est cette jeune hôtesse de l’air, libre, moderne, que l’on n’imagine pas a priori vivre une passion avec l’écrivain marié et reconnu interprété par Jean Desailly qui s’apprête à donner une conférence sur Balzac – auteur fétiche de Truffaut – au moment de leur rencontre.
Dans ce film sur l’adultère, sa grâce et sa vivacité, mais aussi sa retenue et son mystère, sont éclatants.

John Cassavetes filmait lui aussi magnifiquement les femmes, à commencer par Gena Rowlands, la sienne. Mais tout autant les hommes. Illustration magistrale avec Husbands. Je crois avoir été rarement aussi bouleversée qu’en découvrant pour la première fois le trio formé par Harry, Archie et Gus, soit Ben Gazzara, Peter Falk et John Cassavetes lui-même. Ce sont des hommes et des maris dans toute leur nudité, leur fragilité, loin de l’image de gros dur qui appartient à la mythologie du cinéma américain. Cassavetes filme au plus près leurs visages et leurs corps en mouvement.
Ce sont des hommes contemporains qui tendent la main à ceux d’aujourd’hui.

Víkingur Ólafsson, Barbara Hannigan, Magdalena Kozena

Je connais le pianiste islandais Víkingur Ólafsson depuis quelques mois seulement mais son disque de reprise d’une dizaine d’études de Philip Glass est immédiatement devenu un disque de chevet (Piano works – Philip Glass – Víkingur Ólafsson, Deutsche Grammophon). L’émotion qui d’ordinaire accompagne l’écoute de la musique de Glass – je ne peux m’empêcher de penser à chaque fois au film The Hours  – est portée à son comble : on écoute Víkingur Ólafsson et on rêve immédiatement de vie haute.

Même chose avec la soprano et cheffe d’orchestre Barbara Hannigan.
Quelle merveille de l’écouter interpréter Youkali de Kurt Weill ou Girl crazy suite de George Gershwin sur l’album Crazy girl crazy. Son chant, sa générosité quand elle dirige, amènent l’émotion à un point d’incandescence.

Il est possible, et même certain, que je n’écouterais pas aujourd’hui ces deux artistes de cette façon si les disques de Magdalena Kozena ne m’accompagnaient pas depuis de longues années. J’écoute en boucle son Lamento, une splendeur, dans lequel elle interprète la musique des membres de la famille Bach. Vie haute toujours !

Beth Gibbons & Rustin Man, Out of season

Si on m’interrogeait sur le son de mes vingt ans, je répondrais Glory Box sans hésiter. L’arrivée de Portishead sur la scène indépendante a été une déflagration pour ma génération.
Quand Beth Gibbons, la chanteuse du groupe, s’est lancée en solo – en collaboration avec Rustin Man – au début des années 2000, j’ai immédiatement eu envie d’acheter son disque. Je n’avais pas écouté un seul morceau quand je l’ai pris dans les bacs, je pense aujourd’hui a posteriori que c’était encore mieux. Le spleen magnétique habité d’une force vive d’Out of season m’ensorcelle à chaque fois.

Mathieu Pernot, Les Gorgan (éditions Xavier Barral)

J’aime l’ensemble du travail photographique de Mathieu Pernot (voirLa ruine de sa demeure expo FCB)
J’ai encore été saisie l’été dernier en allant voir au Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée à Marseille L’Atlas en mouvement qui montre le travail qu’il a réalisé ces dix dernières années avec des personnes migrantes.

Saisie, exactement comme je l’ai été la première fois en découvrant l’exposition Les Gorgan présentée aux Rencontres de la photographie d’Arles, reprise ensuite au Musée de l’histoire de l’immigration (édition EXB). Les Gorgan, soit une famille rom qui habitait alors en caravane aux abords d’Arles qu’il a photographiée une première fois pendant sa scolarité à l’École nationale supérieure de la photographie en 1995 et à qui il a consacré une nouvelle série de photographies en 2013. La technique virtuose – qui combine polaroids et clichés pris au Rolleiflex, instantanés ou portraits posés – est associée à une humanité rare chez Mathieu Pernot.

Pour suivre Anne-Sophie Barreau

Bibliographie

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