Culture

Le Carnet de lecture de Camille Delaforge, chef de l’ensemble baroque Il Caravaggio

Auteur : Olivier Olgan
Article publié le 3 juin
2021

Persuadée des pépites encore à découvrir, Camille Delaforge et ses complices de l’ensemble Il Caravaggio incarnent une nouvelle génération de musiciens baroques. Leur premier CD Madonna della Grazia (Klarthe records) cristallise une dynamique à la fois théâtrale, touchante, sans filtre comme l’est la peinture du Caravage. L’ensemble se retrouve les 20 juillet, Festival de Radio-France de Montpellier avec les Leçons de Ténèbres de Sébastien de Brossard et le 28 aout, Festival de Sablé, avec un opéra de Mademoiselle Duval.

Né depuis trois ans de la volonté de jeunes musiciens enthousiastes et passionnés, quand Camille Delaforge est interrogée sur le nom et le projet de l’ensemble Il Caravaggio, elle assume avec ses complices que la musique privilégiée « soit théâtrale et profondément touchante, comme l’est la peinture du Caravage ! » La cheffe revendique de donner à ses interprétations des couleurs « Intensité, contrastes, clair-obscur, théâtralité, sincérité ». Autant d’équivalents visuels avec l’œuvre du Caravage dont elle parle avec passion dans son carnet de lecture.

Madonna della Grazia, un voyage musical dans l’Italie du 17e siécle

Tout est partie d’un travail de recherche que la cheffe a mené sur la figure féminine dans la musique italienne du XVIIe siècle. C’est autour de la figure de Marie que le programme s’est cristallisée, en associant d’emblée les deux dimensions de son culte, dont la porosité ambiguë est patente ; spirituelle dans sa célébration dans les rituels, profane dans la réalité quotidienne du peuple italien qui la célèbre par des chants populaires. La réussite de l’enregistrement est de faire côtoyer de grands compositeurs (Cavalli, Brunelli, Sances) et compositrices (Andrea Falconieri, Isabela Leonarda) du Seicento et des pièces anonymes. « Cette rencontre, ou cette fusion de l’humain et du sacré, c’est vraiment ce qui fait que l’album forme un tout, insiste la soprano Anna Reinhold dans le livret ; c’est ce qui lui donne sa logique, sa spécificité. On peut être dans le sacré sans être dans la croyance ! »

Sacré et profane se rejoignent dans l’émotion

« La découverte du sacré dans l’humain, poursuit Camille Delaforge : c’est un peu, finalement, ce que nous avons cherché à obtenir avec ce CD, qui n’est pas un album de musique sacrée : nous avons cherché à montrer que le divin, le sacré, se cachent parfois dans les figures ou les gestes les plus quotidiens. Prenez la Canzonetta spirituale sopra alla nanna de Tarquinio Merula : au-delà de la figure de la Vierge, c’est aussi tout simplement une mère qui chante une berceuse, donc à la base une chanson enfantine d’origine populaire, dans laquelle se trouve déjà inscrite toute la destinée de son enfant… Comme dans certains tableaux de l’Italie renaissante, dans lesquels la Vierge semble deviner quel sera le destin de son fils… »
Ne croyez pas pour autant que les interprètes cèdent à une approche lisse, lyrique, aseptisée. Au contraire, c’est une certaine rugosité qui s’impose à l’écoute qui confèrent un relief sonore saisissant grâce à la ductibilité de Anna Reinhold associée au baryton-basse Guilhem Worms. Signe à la fois de la complicité qui les unis tous depuis trois ans, et d’une volonté de se dépasser, d’expérimenter.

Une identité d’ensemble déjà affirmée

Avec cette première réussite aussi bien vocale qu’instrumentale, Il Caravaggio précise son identité que Camille Delaforge précise en trois points : « donner une visibilité aux compositrices, souvent oubliées ou négligées ; donner une visibilité aux jeunes chanteurs (Guilhem Worms, Anna Reinhold, Thibault de Damas, Marie Perbost…) ; enfin défendre la musique vocale française et italienne, sans nous cantonner au seul XVIIe siècle. » La preuve ? L’ensemble a enregistré à la Cité de la Voix de Vézelay un disque de mélodies franco-espagnoles du XXe siècles arrangées pour clavecin, La Dame de mes songes. Avec les Chansons de Don Quichotte de Ibert, ses pages de Collet, Laparra ou encore Emiliana de Zubeldia

Des projets loin des étiquettes

Autant dire que l’ensemble poursuit la quête sans œillères ni limites de leurs glorieux ainés. Cet été par exemple, au Festival de Sablé, il propose une œuvre de Mademoiselle Duval (prénom inconnu, 1718 – après1775), qui composa entre autres, en 1736, l’opéra-ballet Les Génies ou les Caractères de l’amour ».  « On y découvre une écriture dans le grand style de Rameau, avec une instrumentation très soignée, des vents extrêmement présents. Nous sommes en train de reconstituer la partition avec le CMBV » insiste Camille, convaincue que bien des pépites dormant sur les étagères restent à découvrir pour partager de nouvelles émotions.

Carnet de lecture de Camille Delaforge

Ravel, 2nd mvt du Cto en Sol M, par Samson François. Pratiquant la danse contemporaine pendant mon enfance et mon adolescence, j’inventais des chorégraphies pendant des heures sur ce mouvement de concerto. C’est ma madeleine de Proust. A posteriori, je me rends compte que je n’avais pas assimilé cette pièce à de la musique dite classique. Cela me semblait tellement libre et improvisé que j’ai toujours pensé à cette oeuvre comme une grande libération de la parole et donc du corps dansant. Au fond, j’avais déjà un goût très affirmé pour les musiques improvisées ou laissant paraître la forte personnalité de l’interprète, que l’on retrouve dans les choix sensibles de Samson François.

Mozart, Symphonie n°41, 4ème mvt, N. Harnoncourt, Vienna Philarmonic orchestra. Un monument (l’œuvre et ses interprètes). Une joie éclatante! Comment ne pas citer ce chef qui nous a livré de nombreuses réflexions sur l’interprétation, notamment baroque. Je suis venue très tardivement à la lecture des ouvrages d’Harnoncourt, pour mon plus grand bonheur, puisque j’ai pu découvrir cela après la découverte du répertoire baroque. Je suis venue très tardivement au clavecin (17 ans) et j’avais déjà tant de choses à découvrir : le répertoire, l’instrument, la facture de l’instrument, l’improvisation, le continuo, etc. C’est donc un chef dont j’ai aimé suivre le travail de recherche et d’interprétation. Puis, comment se passer de la perfection des œuvres de Mozart. Je n’en cite qu’une, mais je pourrais citer l’entièreté de son œuvre. Cette fameuse perfection de l’écriture de Mozart, ou aucune note ne se soustrait ou ne s’ajoute à une autre me transporte. Il y a peu, j’ai pu remarquer à quel point cette musique transporte également ma fille de 4 ans, tout comme elle a pu me transporter dès le plus jeune âge. Mozart nous guide, nous prend par la main pour nous laisser entrevoir l’universalité de sa sensibilité au travers de son œuvre.

Pina Bausch, Café Müller. Une chorégraphe dont j’adore le choix éclectique d’artistes avec lesquels elle travaillait ainsi que son approche des gestes quotidiens et des relations humaines dans la danse.  Plus personnellement, j’ai regardé avec attention les méthodes de travail de cette chorégraphe car la question du travail de groupe et la manière de le gérer, de le transposer en musique m’a toujours questionné. J’aime particulièrement comment Pina recherche dans ses interprètes ce qu’ils sont, intrinsèquement, et ce qu’ils vont raconter. Elle atteint grâce à cela, un lâcher prise de ses interprètes qui m’intéresse particulièrement dans le travail que je pourrais mener avec des chanteurs. Une compréhension de l’interprète, de sa voix, de ses besoins qui l’amène à un confort optimal sur scène.

La Mort de la Vierge, Michelangelo Merisi (dit Le Caravage) Je suis toujours subjuguée devant ce tableau lorsque je vais au Louvre. Bien sûr, le travail technique est somptueux, on suit ce jeu de lumière qui nous amène à faire circuler notre regard de personnage en personnage, en commençant par le regard des hommes à l’arrière-plan, puis en arrivant vers les mains de la vierge qui se meurt et terminant sur la nuque de Marie-Madeleine, éplorée, le visage tourné vers le sol. La mise en scène est sobre mais terriblement éprouvante. Peintre de la couleur et de la lumière, Il Caravaggio a nourri l’imaginaire de l’ensemble dans la force de sa technique du contraste mais également dans le choix de ses modèles, ancrant son art dans une approche de la vie quotidienne puisqu’il choisit les visages, les attitudes et les corps de ses rencontres de rue comme inspiration. Ce tableau est indéniablement un point de départ crucial du projet Madonna della Grazia. Traitant du même sujet que notre disque, il peint deux femmes qui nous saisissent par leur humanité dans une thématique sacrée. L’ensemble Il Caravaggio a choisi de dévoiler une part sacrée de l’art populaire en Italie au 17ème et de le placer en regard et non en opposition de la création musicale savante à cette même époque. Nous cherchons à ce que la musique savante que nous défendons la plupart du temps dans nos programmes (autant en Italie au 17ème qu’en France au 18ème et bientôt au 20ème dans un prochain programme!) y retrouve la sincérité d’une expression artistique accessible.

Rosa Bonheur, un livre d’Anna Klumpke. Le musée Rosa Bonheur, tenu par des femmes fantastiques (Katherine, Lou, Zelie et Lili-Jeanne Brault) nous permet de découvrir cette peintre indépendante et d’une sensibilité artistique hors norme. Le récit de la vie de Rosa est une épopée brillante et me tient en haleine à chaque fois que je le lis.

La Belle et la Bête, film de Jean Cocteau. Ma fille me replonge dans les films de mon enfance et ce film était mon obsession !  J’étais si pleine de compassion pour La bête. Et la scénographie de ce film est saisissante…

Théâtre à la table : L’École des femmes, Molière (décembre 2020 – Comédie-Française)

Les comédiens sont plus époustouflants les uns que les autres, c’est du très grand art! On reçoit le texte de Molière comme rarement, et on reçoit simultanément le côté comique de la situation tout autant que le drame intime que vivent les personnages. Ils incarnent leurs personnages avec une telle justesse qu’on n’a même plus besoin de décors ; on voit tout alors qu’on nous montre si peu!

Références bibliographiques

Site d’Il Caravaggio

Discographie 

  • Madonna della Grazia (œuvres de Sances, Brunelli, Falconieri, Leonarda, Cavalli, Merula & anonymes) – Camille Delaforge, Anna Reinhold, Guilhem Worms, Robin Summa, Ensemble Il Caravaggio –  Klarthe / K120

Prochains concerts

20 juillet, Festival de Radio-France de Montpellier, Leçons de Ténèbres, De Brossard, 

28 aout, Festival de Sablé, Les Génies, ou les caractères de l’Amour, Mademoiselle Duval.

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