Culture

Le carnet de lecture de Denis Raisin-Dadre, Doulce Mémoire

Auteur : Olivier Olgan
Article publié le 17 septembre 2022

Pour  combler le silence qui entoure les chefs d’œuvres du Quattrocento, Denis Raisin Dadre et  l’ensemble Doulce Mémoire  font revivre une musique audacieuse  toutes couleurs et saveurs inouïes. Avec une sensualité raffinée et une jouissance onctueuse. En témoignent leur enregistrement de mélodies de Du Bellay, Heureux qui, comme Ulysse (cd Alpha) avec le slameur Kwal, en concert le 2 octobre à Chartres, et La Roulotte d’Arlequin, le 9 décembre à Bourges qui jette un pont joyeux entre la commedia del arte du XVe et les tubes italiens des 60’s. La gourmandise du patrimoine rime avec friandise.

La gourmandise de l’inconnu

Denis Raisin-Dadre, directeur artistique de Doulce Mémoire Photo Luc Detours

« Nous sommes un peu comme Christophe Colomb, nous mettons le pied dans des contrées sonores inconnues. Et il y a encore tellement de choses à faire. Certains compositeurs majeurs n’ont encore aucun enregistrement » nous confie son fondateur et directeur artistique, Denis Raisin-Dadre. Depuis trente ans, le défricheur gourmand traque « les vraies couleurs sonores (proche de celles de Miquel Ange à la chapelle Sixtine après restauration) » pour faire revivre une Renaissance de chair et de sons, si éloignée voir mystérieuse à nos oreilles contemporaines.

Respecter les esthétiques

Les musiciens de Doulce Mémoire avec leur instrument fabriqué à partir des peintures de la Renaissance Photo Rodolphe Marics

Dans cette quête esthétique aussi stimulante qu’ouverte, Denis Madre Raison en posant la question du beau et goût de cette époque, ne cessé de remettre en cause toute la fabrique de la musique, « les instruments, le diapason, la façon de jouer et de chanter, l’ornementation pour mieux se rapprocher ce que les gens pouvaient entendre, et pas une fausse reconstitution à l’aune de l’esthétique de notre XXIe ».

Peu de chance de trouver du réchauffé dans l’éblouissante et pénétrante discographie ou dans les spectacles de l’ensemble Doulce Mémoire. « L’ensemble est toujours aussi créatif, nourrie d’une dynamique réjouissante, étonnante et hors du mainstream » glisse d’un sourire celui qui n’a pas cédé aux sirènes du Baroque. « La renaissance, rien que la renaissance, une période de deux siècles et demi de musique absolument somptueuse » confirme le chantre. « Nous avons une vision beaucoup trop monolithique de la Renaissance (et d’ailleurs aussi de la musique romantique). De 1430 à 1580, il s’écoule à peu près autant de temps qu’entre Schubert et Stravinsky. La musique sous François Ier n’est pas celle de Charles IX, une des caractéristiques de l’Occident, chaque génération apporte des changements esthétiques majeurs. »

Pour s’approcher des pratiques enracinées dans la tradition orale, nos détectives font feu du moindre indice visuel ; tableaux, gravures, fresques, chaque détail permet de recréer les instruments comme la chalèmie, bombarde, sacqueboute, ou guiterne sans oublier la lyre, le luth et la viole de gambe… et de reproduire les gestes pour les faire renaître. “ L’univers sonores de l’homme de la Renaissance est étroitement lié aux espaces dans lesquels il évolue ; les espaces sacrés, publics ou intimes appellent à chaque fois des musiques et des instruments différents. ”

Les instruments recrées donnent le ton

Et surprise ! Aux sons plus légers des ‘vrais’ instruments, les complices ont dû changer aussi toutes les habitudes d’ornementation et de diapason. « Nous sommes un des ensembles les plus cinglés en termes de diapason. Nous en pratiquons cinq. Oubliez le 440 hz qui n’est pas celui de la Renaissance. Quand vous changez le diapason vous changez complètement la musique. Pour la musique sacrée, le 392 hz descend d’un ton, pour la musique à vents, nous le montons d’un ton et demi ! »
Ne croyez pas qu’il s’agisse de détail technique, cette rigueur est au cœur de leur démarche artistique pour faire entendre un répertoire qui n’a jamais été entendu. Elle nécessaire pour trouver un équilibre entre un projet pensé et une manière de faire la musique vivante. « La musique est un art sensuel avant tout, il faut qu’il y ait une jouissance, seule la préparation est intellectuelle » revendique notre chantre.

Mettre le silence de la renaissance en musique

Pour appréhender des partitions qui n’ont aucune indication de tempos, ni même d’instruments. ! , Denis Raisin et ses virtuoses ont choisi au fil des années de reconstituer des sonorités autour d’un lieu (Lyon, Florence, Urbino, Venise), d’un événement (Requiem de rois de France, Carnaval, Office des Ténèbres,  ), d’un savoir-vivre (Règne de François 1er, Le manuel du courtisan). Ce parti pris ‘topographique’ leur permet de mieux imaginer leurs mises en scènes sonores. Avec une prédilection pour les chants profanes.

Au-delà de la quête musicologique, ce qui passionne Denis c’est l’idéal d’une culture humaniste à révéler où la musique était un des éléments essentiels: “ La Quattrocentio avait une croyance extraordinaire en la musique et son pouvoir sur l’âme, la santé même. Il ne faut jamais oublier que certains peintres les plus renommées de l’époque pratiquent la musique comme leur premier métier. Giorgone était, nous dit Vasari, un excellent luthiste, et Leonardo de Vinci  improvisait admirablement à la Lira da braccio. C’est comme soliste qu’il fut d’abord invité à la cour de Milan. ”

Une rigueur historique et la gourmandise sonore

Cette démarche se retrouve bien évidemment dans leur enregistrement des mélodies de Du Bellay Heureux qui comme Ulysse. Avec une double gageure, l’utilisation de la lyre et maitriser la déclamation. « Le récital « à la lyre » est une improvisation s’accompagnant de la lyre, tradition italienne exportée en France. Les poésies de Ronsard et Du Bellay étaient récitées sur une lyre. L’ instrument fondamental à la cour des Médicis et à la cour d’Henri II puissant, il est sensé recréer le pouvoir émotionnel de la musique, tel qu’ évoqué par les Grecques, et relié avec la course des planètes. C’est pour cette raison qu’elle a 7 cordes.  Jouer de la lyre est compliqué, soit c’est sublime soit c’est décevant : il existe aucune méthode et aucune musique puisqu’on improvisait. » Baptiste Romain merveilleux musicien réussit à donner vie, chair et épaisseur à ce silence.

Du récital à la lyre au slam

Personne ne doit être surpris de la présence du slameur Kwal. Une sorte d’évidence pour le directeur artistique de Doulce Mémoire dans le texte qui accompagne le disque Alpha.  « Il était d’usage de réciter la poésie à la lyre à l’imitation des aèdes grecs en improvisant l’accompagnement. Il est fort probable que des poésies de Du Bellay aient été ainsi récitées. Nous avons donc, dans quelques pièces, ajouté cet instrument et fait appel à Kwal afin qu’il slame des sonnets avec les instruments du XVIe . Il y a une véritable filiation entre la volonté des poètes de la Pléiade de proférer les textes à la lyre afin de retrouver la puissance et les effets de la poésie antique et l’art des slameurs d’aujourd’hui. »

Une liberté d’improvisation revendiquée

Doulce Mémoire est friand de la vie sur tréteaux, comme le nouveau spectacle La Roulotte d’Arlequin Photo Marie Pétry

Denis Raisin-Dadre revendique cette liberté face à l’inconnu : « Le respect dévotionnel au texte musical tel que nous le connaissons maintenant n’existait pas. Interpréter cette musique dans ce respect serait la trahir ”. Magiciens d’instruments oubliés,  Chacune de ces excursions pourraient déconcerter tant la nouveauté parait grande, en même temps les saveurs elle attache et émerveille. En réinventant une civilisation si proche et si lointaine, ces arpenteurs sonores nous offrent la clé d’un monde jusqu’alors silencieux.
Pour un double voyage : intérieur et extérieur. Et fascine par cette exaltation gourmande à rendre l’inconnu familier et le visible sensuel.

Carnet de lecture de Denis Raisin Dadre

Wang Fu, Dialogue du vin et du thé

Ce texte qui date de la dynastie des Tang, plus précisément vers la fin du millénaire, consiste en un dialogue et une dispute entre le thé et le vin, chacun vantant ses mérites. Les deux breuvages ont beaucoup de points communs dans leurs dimensions agriculture, culture et civilisation, mais ce qui est passionnant c’est ce qui les sépare. Le vin est théâtral, le thé est poétique ; le thé s’accommode de la solitude, le vin se boit en société ; le thé tend vers le silence, le vin vers le bruit ; le thé est spirituel, le vin est plus charnel. Je ne bois pas de vin n’ayant jamais bu d’alcool, par contre j’ai eu la chance, à Taïwan, d’être initié au thé par de véritables maitres. Le thé est alors devenu fondamental dans mon quotidien, non pas la cérémonie du thé japonaise le chadō qui est une voie quasiment religieuse mais bien plutôt cet art du Gong fu cha chinois, la bonne méthode pour faire le thé. Quel rapport avec la musique me direz-vous ? la concentration, le calme, le silence, la gestion du temps, la précision et la dégustation d’un breuvage millénaire propice à l’amitié et à la conversation.

Pour étancher sa soif, il faut boire de l’eau,
Pour dissiper ses soucis, le vin est salutaire,
mais pour éclaircir l’esprit, le thé est sans pareil…
Lu Yu

Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie

Je lis vite, trop vite, aussi ai-je beaucoup de plaisir à relire des livres qui m’ont touché. Je suis en train de relire le récit de cette expérience d’isolement dans une cabane au bord du lac Baïkal par moins 30 degrés en hiver de l’écrivain voyageur Sylvain Tesson. Comme je viens de déménager à la campagne, je suis encore plus sensible à ce qu’il écrit sur le luxe que représente le silence, l’espace et la solitude. Sa réflexion sur le temps, sur son ralentissement me parle beaucoup, moi qui ai mis beaucoup de temps à saisir l’art de la lenteur en musique. Dans sa cabane, isolé du monde, contraint de rétrécir ses actions, il augmente la profondeur de ses expériences et découvre que la limitation est source joie. Me consacrer uniquement à la musique Renaissance (en gros 250 ans de musique !! Excusez du peu) nourrit parfaitement mon âme.

L’Age d’or de la peinture danoise et Hammershøi

J’aime la peinture, les musées de province ou ces musées à l’étranger que je visite entre deux répétitions. Il est rare que j’aille aux grandes expositions. Le monde, la foule, le bruit, tout cela m’importune. J’ai été cependant captivé par l’exposition sur l’âge d’or de la peinture danoise. J’ai rarement vu une peinture aussi silencieuse, ces pièces presque vides, une sévérité toute protestante mais en même temps la sérénité de ces personnages concentrés. J’ai découvert ensuite Vilhelm Hammershøi de la génération suivante qui me bouleverse par la puissance de l’intériorité qui se dégage de ses tableaux, une peinture qui nous fait écouter l’inexprimé, ces personnages qui nous tournent le dos, cette lumière rasante, ces portes ouverte sur des chambres vides, un sentiment d’apaisement et de trouble. De temps en temps la musique arrive à se jucher à ce niveau de poésie.

Antonio Zambujo chanteur de Fado

Nous avons eu la chance avec Doulce Mémoire de monter un programme sur la mélancolie avec un merveilleux chanteur de fado Antonio Zambujo avant qu’il ne devienne une star inaccessible. De notre côté, Clara Coutouly chantait des villancicos portugais du XVIème siècle cette merveilleuse musique qui tant en Espagne qu’au Portugal porte cette profondeur et cette intensité propre, me semble-t-il, à ces peuples.
Le seul problème : Antonio seulement accompagné par la guitare portugaise nous faisait pleurer dès l’instant où il ouvrait la bouche ! D’où vient le pouvoir d’émotion du fado quand il est servi par des interprètes de talent qui savent non pas aller vers le pathétique mais bien au contraire rendre la brulante intensité de la rétention d’émotion ? Notre époque qui pousse le son partout, préfère les vociférations au chuchotement, la polémique à l’échange, les opinions tranchés aux nuances devrait écouter le raffinement infini du fado !

Stravinsky. Le sacre du printemps, par François Xavier Roth, Les Siècles

Je suis très admiratif des musiciens qui se consacrent aux musiques anciennes du XIXème et du XXème siècles, anciennes dans le sens qu’elles ne sont pas contemporaines, en réalisant le même travail que nous tâchons de faire avec les musiques de la Renaissance : essayer de retrouver avec le plus de rigueur possible ce que furent les conditions de créations de ces musiques.
Ainsi moi qui n’était pas du tout fan de Beethoven avec les orchestres symphoniques pléthoriques, qui jouent cette musique en surlignant le pathos, comme si Beethoven et Malher était de la même génération, j’ai découvert les concerti du même Beethoven enfin joué sur un pianoforte par Arthur Schoonderwoerd avec les instruments et les effectifs d’époques. La révélation ! Rappelons-nous que Beethoven est né au XVIIIème siècle ! J’ai enfin entendu la subtilité de l’orchestration, cet esprit de musique de chambre, cet équilibre avec le piano, cette poésie intime aux antipodes de la grandiloquence boursouflée.
De même j’ai eu le privilège d’entendre l’Orchestre Les Siècles jouer le Sacre du printemps avec les instruments de la création de 1913 : des bassons français, des cordes qui ne vibrent pas, des bois avec un son clair, timbré, loin du standard sombré rond que la mondialisation de l’esthétique sonore nous impose.
Bref Le Sacre dans toute sa vigueur, son impétuosité, sa verdeur, sa stridence …

Shei shônagon, Notes de chevet

Ce livre est étonnant, ce sont des notes éparses prises par une dame de la cour japonaise de Kyôto, Sei Shônagon, à la toute fin du XIème siècle. C’est une énumération des plus infimes détails de la vie quotidienne, une sensibilité extrême aux moindres variations atmosphériques, à l’élégance d’un simple mouvement, au frôlement d’un oiseau. Le livre se présente sous forme de listes dont les titres à eux seul font rêver : Choses qui ne durent pas, choses qui ont une grâce raffinée, choses qui font battre le cœur, choses qui font naitre un doux souvenir du passé. Attention aux détails essentiels, célébration de la beauté de l’instant présent, c’est un livre dans lequel on s’égare avec délice, un chef d’œuvre de grâce et de poésie.
J’ai ressenti la même émotion en voyant le film de Tatsushi Omori, Dans un jardin que l’on dirait éternel, dans lequel une jeune fille en s’astreignant à l’exigeante cérémonie du thé retrouve la saveur du temps présent, l’attention aux changements de saisons, aux 72 micro saisons du calendrier japonais ! Une ode à ces petites choses qui font tout le sel de notre existence. De même j’aime aussi ces « petites musiques » humbles, comme les laudes ou des mélodies populaires qui sont porteuses d’une insondable émotion dans leur simplicité. D’ailleurs je ne comprends pas le concept de grande musique !

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