Culture

Le carnet de lecture de Jean-Michel Bronsin, L’Aéronef de Lille

Auteur : Olivier Lauriot dit Prévost
Article publié le 27 janvier 2022

Singulars est parti à la rencontre de Jean-Michel Bronsin, programmateur artistique de L’Aéronef, la plus grande salle de Musique Actuelle de France. Situé Avenue Willy Brandt à Lille, les superlatifs manquent pour décrire la dynamique du lieu ouvert sur le monde et tous les publics. L’approche autant patrimoniale qu’innovante de Jean-Michel Bronsin, s’identifie à celle d’un jardinier qui élabore des croisements pour proposer les fruits les plus aboutis : de Malik Djoudi (18 février), à Mammal Hands (9 mars). Son carnet de lecture montre qu’il a encore quelques pépites sous le pied ! 

“The glacier knocks in the cupboard,
The desert sighs in the bed,
And the crack in the tea-cup opens
A lane to the land of the dead”
WH Auden

Dans les coulisses de L’Aéronef

La grande salle de l’Aéronef a une capacité de 1850 places debout

D’un pas assuré, Jean-Michel Bronsin parcourt les coulisses de L’Aéronef, la plus grande salle de Musique Actuelle de France. Une porte derrière l’autre, les couloirs sombres laissent passer des techniciens tout de noir vêtus qui s’arrête pour saluer mon guide, avant de poursuivre leur occupation d’un pas déterminé.
Au loin, le son irrégulier d’une basse pour une balance en cours pour le spectacle de ce soir. L’excitation est palpable. Jean-Michel vit ici depuis plus de 21 ans. Il se souvient d’un appel d’un de ses amis : « Ils cherchent un directeur technique, j’ai proposé tes services, est-ce que tu veux venir ? L’Aéronef c’est un symbole. Ce n’était pas de la programmation, mais au moins je mettais le pied dans une grande maison. »

De la direction technique à la programmation

Le directeur technique est garant du bon déroulement de la journée de l’artiste sur le lieu du concert, et ceci dès son entrée dans la salle, souvent le matin, jusqu’aux dernières minutes de rangement. Il gère à la fois la partie spectacle et l’ensemble de la sécurité liée à l’évènement.
15 ans plus tard, Jean-Michel accède au sésame de la programmation d’artistes, dans un monde qui n’a plus grand-chose à voir avec celui qui l’a vu débuter. « Aujourd’hui, il y a moins d’humanité, de spontanéité. Il y a moins de vie autour d’un concert»
Force est de constater que l’industrie se structure maintenant autour des grandes maisons de disques, qui défendent souvent leurs artistes à renfort de campagnes marketing et de mises en avant, pas toujours justifiée au regard de la qualité du live des musiciens concernés. Mais Jean-Michel relativise : « A Lille, d’après ce que les artistes disent, on a un public exceptionnel. »
Le succès d’une salle, c’est d’abord celui de son public, et ce n’est pas par hasard que L’Aéronef est devenu une étape incontournable des tournées nationales ou européennes.

La programmation dans les gènes

Jean-Michel Bronsin programme L’Aéronef de Lille comme un jardinier croise les meilleurs fruits Photo Olivier Lauriot dit Prévost

Pour comprendre comment Jean-Michel Bronsin se trouve si bien à sa place, il faut revenir à ses débuts. Il a tout juste 13 ans quand son frère, Philippe, alors étudiant à Lille, commence à organiser des soirées dans sa ville d’origine, Saint-Quentin. « C’est un peu un rêve de gosse, qui m’est tombé dessus. […] Il a décidé de faire venir un groupe de rock qui s’appelait ‘A 3 dans les WC’. Je voyais ça, j’ai dit c’est ce que je veux faire. »
C’est donc sur le tas que le jeune programmateur en herbe fait ses armes. Il fait les premières parties seul, comme DJ – « Je passais tout ce qui était punk, New Wave. Très influencé belge. Mon frère était plus à la seconde partie – chanteurs français, métal, progressif »

Le creuset Croc-rock

 Et très vite, dans le village de 270 âmes où ils habitent, les deux frères décident de monter une salle de spectacle pour présenter des concerts. Ce sera le Croc-rock. Sans internet, Jean-Michel se nourrit de ce qu’il voit et entend autour de lui. À la télé, avec la désormais célèbre émission H.I.P. H.O.P. animée par Sidney en 1984, diffusée le dimanche à 14h20 : « C’est lui qui est arrivé avec le hip-hop en France, et tout de suite ça m’a branché ».

Il trouve aussi l’inspiration dans les salles belges et à Lille, dans deux disquaires indépendants passés à la postérité : « Il y avait deux maisons de distribution de disques qui faisaient beaucoup de vinyles indépendants, c’était Dancetaria et New rose (à Paris, ndlr). J’étais souvent fourré à La Boucherie Moderne et Dancetaria, et je ramenais des disques que je passais dans mon village. »

La Boucherie Moderne vs New Rose

La Boucherie Moderne rue St-Genois, un magasin ouvert par Betrand Blaha spécialisé dans le rock indé (expérimental, punk rock). Une saga qui se transforme dans ses 10 courtes années d’existence en un label qui défend les couleurs du Punk et du post-punk – Dancetaria – tel qu’il explose dans les rues de Manchester à la même époque. De petites structures, tout dans la débrouille. A l’ouverture d’un second magasin rue Cardinal Lemoine à Paris en 1986, le magasin se heurte à un concurrent de taille : le label New Rose.

Créé par Patrick Mathé et Louis Thévenon en 1981, New Rose, label/disquaire/distributeur se lance en fonds propre, avec un seul principe pour régir l’ensemble de ses activités : l’art de la débrouille. Le réseau de Patrick Mathé, précédemment directeur des ventes de RCA, et la persévérance des deux compères transforme l’aventure en un succès commercial jusqu’à sa revente à Fnac Music en 1994. Un exemple supplémentaire de l’importance des distributeurs dans la création musicale, tant hier qu’aujourd’hui.

Médiateur de la culture rave, et l’essor du hip-hop français

L’inspiration ne suffit pas, et Jean-Michel s’empare de son combiné téléphonique pour former des plateaux dans ses festivals, comme le Festival du devenir, ou sa salle de concert. « A l’époque, tout se passait au téléphone. On parlait musique, et après on parlait pognon. Aujourd’hui on parle de pognon et après éventuellement de musique. »
On peut apercevoir dans cet archive un Jean-Michel rajeuni évoquer la 11e édition dudit festival (en 1998).
Les recherches et le travail acharné du programmateur portent leurs fruits dans la représentation d’artistes autant français qu’internationaux (Trisomie 21, The Neon Judgement, The Bullock Brothers).

Souvent en avance sur les tendances

Jean-Michel tente des plateaux ambitieux dans son village près de Saint-Quentin, là même où son frère Philippe avait monté une Maison de la jeunesse, quelques années auparavant. C’est ainsi qu’il se confronte aux deux phénomènes des années 90 – la culture rave, et l’essor du hip-hop français, en se plaçant à l’avant-garde de styles souvent inconnus du grand public : « J’ai monté les premières soirées raves en 1992, sous chapiteau avec un plateau de dj parisiens. A Saint-Quentin on s’est plantés évidemment, c’était compliqué. On a fait venir [Laurent] Garnier en 1995. On a fait complet un lundi. […] A chaque fois j’avais un peu d’avance, que ce soit sur le hip hop, sur l’électro. On a fait du IAM, du Assassin, Alliance Etnik, Les Sages Poètes de la Rue. On avait vu que le hip-hop, il y avait quelque chose qui se passait. »

Une mémoire active des Musiques Actuelles de France

Tous ces concerts sont des souvenirs, des couleurs, des évocations qui peuplent la mémoire de Jean-Michel Bronsin. Plus rare, il existe certains moments où le temps se suspend, et la grâce touche toute une salle – la confirmation ultime d’une juste programmation dans l’émotion unique du moment. Comme cette claque lors d’un concert « sublime » de Ben Harper, pour la tournée de son premier album au Festival du devenir : « Personne ne le connaît mais la salle est pleine. Au moment du rappel, assis, il pose sa slide guitare, il se lève et se met à chanter a capella, sans micro, rien. Il n’y a plus un bruit dans la salle, plus que lui qui chante, qui rentre dans une transe indienne. C’est un grand souvenir. […] Sa gentillesse aussi. »

Le meilleur, mais aussi le pire.

Tout ne se passe pas toujours comme prévu, et la confrontation à ses idoles amène parfois d’amères déceptions : « Le pire et le meilleur souvenir c’est Lou Reed. Compliqué, très exigeant. Les 4-5 premiers morceaux, on se dit que ça va être une catastrophe. Au cinquième morceau, la machine démarre. C’était mémorable. Un concert comme ça, ça marque une salle. »
Jean-Michel mentionne également ce qu’il surnomme affectueusement la vague Fish and Chips, ces artistes britanniques qui débarquent sans crier gare pour tout donner sur scène. Parmi lesquels Sleaford mode, IDLES ou encore Shame

Croiser les arts et les artistes

Le Club est la petite scène de l’Aéro de 450 à 650 personnes. Photo Hugh Coltman

« Ma ligne, c’est essayer de donner une fenêtre à tous les publics. Avec une dominante sur l’actualité musicale. » Cette pluralité éditoriale est la dynamique programmatique et la réussite de cette Salle de Musique Actuelle (SMAc), subventionnée par l’Etat.
Faciliter l’accès aux différents publics passe selon son programmateur par la collaboration avec d’autres structures lilloises – Les Beaux-arts, l’ONL, le Casino, le Théâtre du Nord… dans le but de transformer les salles en « lieux de vie et de culture », plutôt qu’en des « espaces de consommation » de musique.
L’Aéronef nourrit également un partenariat avec une vingtaine de salles en Europe qui échangent les programmations d’artistes. C’est ainsi un espace à géométrie variable, maison de talents régionaux à l’occasion, dans les concerts Mezzanine ou dans les premières parties au Club.

Plus que jamais attaché à sa salle et à son ambition, Jean-Michel a conscience de ses responsabilités autant pour ses publics que pour les artistes.

Le carnet de lecture de Jean-Michel Bronsin

Pêlemêle, au fil de l’eau, Jean-Michel nous a confié tous ses coups de cœurs du moment.
Il cite tout d’abord l’exposition Expérience Goya au Palais des Beaux-arts de Lille (jusqu’au 14 février), fasciné par l’étrange univers quasi gothique du peintre espagnol : « Cela me fait penser à des choses gothiques des années 80-90. Des motifs issus de pochettes de Christian Death ou de Virgin Prunes. »

Toujours en lien avec l’univers du disque, du pop-art et de la création graphique, Jean-Michel se rappelle l’exposition de Mons en 2017 sur David Lachapelle, cet artiste à l’origine des visuels graphiques et clips des plus grands : « David Lachapelle, c’est un Américain qui travaille par collages, aussi pop, punk, provocateur. Je trouve ça beau. Comme un contraste, un paradoxe en permanence. » Les aplats, les couleurs vives et les compositions surréalistes sont en effet des composantes récurrentes dans l’œuvre du photographe.

Jean-Michel Bronsin est héritier de la culture TV des années 80, et des mouvements post-punk qui trouvent leur origine à Manchester. Un symbole de cette culture underground sont les fanzines, une conception artisanale de presse, contraction des mots fan et magazine. Ce sont ces médias on ne peut plus indépendants qui s’adressent aux autres passionnés du style. A l’époque où les radios indépendantes en France explosent en France, le ton est souvent provocateur, tranchant, et regorgeant d’humour noir.
Le journal Gonzaï, créé en 2007, appelle cet état d’esprit de ses vœux : « C’est un e-magazine culturel qui pratique l’art de savoir beaucoup sur peu, car dans un monde globalisant et réducteur, seul le détail compte. » (Cf le site internet de Gonzaï). Ils ont un côté Charlie hebdo, Hara-kiri, mais tout en restant bien rock’n roll. C’est courageux ce qu’ils font ». Difficile en effet d’assumer des positions si tranchées aujourd’hui, quand la presse se retrouve souvent en 4e roue du carrosse marketing des maisons de disque.

Sur le ton de l’humour souvent, sérieux parfois mais toujours bien informé, inutile de présenter Antoine de Caunes tant il a peuplé la culture populaire à la télé et à la radio. Il se confie dans son livre Perso, en autant d’anecdotes que de personnalités extraordinaires qu’il a croisé dans sa (longue) carrière. C’est un livre pour picorer ces moments d’exception avec des légendes de tout bord : Sempé, Charles Trenet, et tant d’autres : « J’aime De Caunes. Il a une carrière brillante. Il parle de sa vie, de son père. Il parle de sa dépression après nulle part ailleurs. »

 

Une ultime recommandation côté livres : Manchester, music city de John Robb. « Un bouquin sur manchester, une ville que j’adore. ». Le livre est un recueil de témoignages très fourni sur la ville anglaise traversée différemment par la musique durant les décennies successives, après la guerre.

Noga Erez, « C’est génial ». Artiste israélienne à mi-chemin entre le jazz, l’électro et le hip-hop, Noga Erez tient de la fougue musicale de Kendrick Lamar. Excellente en live, elle défend une proposition fraîche et singulière dans une formation généralement assez fournie : batterie, guitare, clavier, basse, trombone, trompette, séquences… Le tout est réglé au cordeau pour s’accorder à la surprise permanente des compositions de l’artiste. La tournée de Noga Erez et sa date à l’Aéronef sont malheureusement reportées.

Johan Papaconstantino – « C’est la première fois qu’un artiste chante les mots bleus sans faire une reprise. J’aime bien cette nonchalance, il est très cool et second degré. » D’inspiration grecque, bouzouki à la main, l’autotune des morceaux de Johan Papaconstantino casse avec le reste de la variété actuelle. Un son unique qui s’accorde avec la capacité de cet artiste-peintre de se mettre en scène. Un vrai diamant brut.

La fraîcheur, aka Perrine est une dj française basée à Berlin, après avoir vécu entre Paris et Montréal. Sa ligne résolument techno s’allie à sa position de militante dans les clubs berlinois, entre autres dans la répartition des sexes dans ses sets, et l’utilisation d’enregistrements audios de discours et d’interviews engagés politiquement.

Certains labels actuels rappellent les belles heures des années 80’ au programmateur, et notamment Born Bad Records. Dans ce fonctionnement plus à l’ancienne, dans l’esprit Dancetaria ou New Rose (voir plus haut).
« Ce sont des gens qui s’investissent, et qui y vont au coup de cœur. »
Creuset du punk encore aujourd’hui, le label a une façade de disquaire indépendant près de Bastille à Paris. « Ils signent un groupe qui s’appelle Star Feminine Band. Un projet complètement dingue. Je dis bravo ». C’est un collectif de 6 jeunes béninoises portant un message très fort sur la condition des femmes dans leur pays dans un cadre musical festif. Le résultat aux Transmusicales cette année : « Sur scène, c’était vraiment génial »

« [SLIFT est un] Groupe voué à une belle carrière. C’est du rock psychédélique joué avec des jeunes gars. Ils ont déjà un gros son : lévitation, les transmusicales. On va les faire jouer au mois de mai avec Etienne Jaumet. » Les deux frères toulousains à la guitare et à la basse, Jean et Rémi Fossat, et leur batteur Canek Flores jouissent d’une aura grandissante malgré l’absence de tournée sur leur dernier album UMMON. Une session sur la radio américaine KEXP, un passage aux sessions du festival Levitation promettent des lendemains radieux pour ces frenchies.

 

DJ Marcelle, aka Marcelle Van Hoof, est un pilier dans la culture des disques au Pays-Bas. Son légendaire set de trois platines offre toujours au spectateur une richesse inégalée de genres aussi loufoques qu’étranges, qu’elle puise dans sa bibliothèque de quelques 20,000 disques. Parfois à la frontière entre le bruit et le son, ses clips absurdes la positionnent comme un Ovni antique dans la scène musicale. « Elle mixe dans une épicerie, dans une poissonnerie. De la musique contemporaine au jazz afro. Ça fait voyager »

 

 

Pour découvrir la programmation de L’Aéronef

Le site L’Aéronef, Avenue Willy Brandt, 168, centre commercial – 59777 Euralille
+33 (0)3 20 13 50 00 – contact@aeronef-spectacles.com

Agenda sélectif

  • 18/02 – Malik Djoudi
  • 28/02 – Marc Rebillet (Complet)
  • 04/03 – Hugo TSR
  • 06/03 – Têtes Raides
  • 09/03 – Mammal Hands + Guests

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