Culture

Le carnet de lecture de Jérôme Correas, ancien baryton et chef, Les Paladins

Auteur : Olivier Olgan
Article publié le 5 août 2022

Le passage de chanteur d’opéra à la direction d’orchestre est plutôt rare. Depuis 2001 en créant Les Paladins, le baryton-basse Jérôme Correas a si bien réussi sa métamorphose qu’il a arrêté de chanter pour mieux faire chanter les autres et le répertoire, du baroque à Mozart (9 août, Festival de l’Abbatiale de Lessay). Tout multipliant les chemins de traverses comme ses programmes Sports et Divertissements, Satie et Monteverdi (3 et 4 septembre) dans des gymnases parisiens.

La conviction d’avoir toute sa place dans la fosse

Jérôme Correas dirige Le code noir, opéra comique de Louis Caplisson. mise en scène Jean pierre Baro Phot DR

« Je me suis toujours pensé d’abord musicien avant d’être claveciniste et chanteur. insiste Jérome Correas dans notre entretien. Certains musiciens qui restent tellement ‘instrumentistes’, que pour rien au monde, ils ne voudraient pas diriger. De même il y a des chanteurs dont l’acte de chanter est si profondément viscéral qu’ils n’envisagent pas d’autres vies.  J’ai eu plusieurs vies et pas seulement de musicien. Et surtout ne pas s’ennuyer notamment en dépendant de ce que les autres veulent faire. »
Quand on l’interroge sur sa carrière, le baryton grave a toujours la crainte qu’on le réduise à son brillant parcours de chanteur (débuté avec Les Arts Florissants en 1988), alors que depuis plus de 20 ans, il se revendique comme chef à part entière et qu’il a arrêté définitivement de chanter en 2008, après la réussite de son premier opéra – sur scène puis au disque – , L’Ormindo de Cavalli « avec la conviction qu’il avait toute sa place dans la fosse« . « Il a fallu que j’accepte de ne plus fonctionner dans le désir de l’autre. Le chanteur est très dépendant du désir de la personne qui programme, dirige ou met en scène. Ce n’est pas la même chose pour le chef puisqu’il est lui-même détenteur d’un désir et d’une conception musicale. Il a fallu passer d’un fonctionnement à l’autre, et cela n’a pas été évident. »

Un « chef à chanteuses et à chanteurs »

La métamorphose s’est effectivement étalée sur plusieurs années après la création en 2001 de son ensemble Les Paladins, démarche plutôt rare puisque seulement Alfred Deller, René Jacobs, Placido Domingo et Paul Agnew l’ont réussie.  Il a fallu au baryton-basse qui mena les deux carrières de front, installer non seulement une couleur de son, mais une vision, une identité de chef patiemment construite et reconnue.

Cette identité s’est forgée d’abord comme un « chef à chanteuses » comme en témoigne une discographie solide avec des pépites comme Sandrine Piau, Karine Deshayes, Isabelle Poulenard, Stéphanie d’Oustrac, Magalie Léger : « Les chanteuses se sentent bien avec moi.  Je connais exactement ce qu’il se passe quand elles chantent, ce qu’elles ressentent, pour les avoir vécues, et je les vis avec eux. Je les accompagne, je les anticipe même. Je leur demande des choses différentes en tenant compte de ce qu’ils peuvent faire. Pour parler simplement, je les comprends et à la fois elles ne peuvent pas ‘me la faire’, ce qui me permet d’aller plus loin avec eux. Avec moi, ils se sentent compris il n’y a pas de mauvaise foi possible. On peut se parler aussi bien d’un point de vue physique et organique directement. C’est pour cela que ce que je demande est compris par eux pas de façon intellectuelle mais de façon organique. C’est aussi ma spécificité dans ce que je dirige où il a toujours énormément de respiration, de phrasé. »

La théâtralité dans la musique

Avec ce travail de la voix, Jérôme Correas creuse aussi une recherche sur les subtilités du « parlé-chanté », c’est à dire mettre en valeur les personnages avec leur complexité, sculpter la musique et les voix, dessiner les ambiances. Cette quête de vraisemblance historique se nourrit de toutes ses expériences de musiciens : « J’ai deux conceptions, comme claveciniste, vertical et mélodique, et comme chanteur, horizontale et harmonique, deux injonctions contradictoires que j’essaye en permanence de synthétiser. »
La passion pour le théâtre dans la musique est aussi une autre dynamique de son travail : « Ce qui m’intéresse c’est l’expression des sentiments individuels des personnes, que se soit dans la musique baroque que celle d’aujourd’hui, cette permanence de ces émotions esthétiques qui me fascine, autant dans la musique scénique dans la musique religieuse. L’une de mes convictions est que la musique religieuse baroque ne peut être éthérée, et sans corps comme on l’entend encore. Il suffit de voir les tableaux de cette époque pour comprendre l’importance la mise en scène des corps. La rhétorique de cette musique religieuse est théâtrale. Je défens beaucoup cette caractérisation, véritable axe de recherche pour moi, même si elle n’est pas partagée par tout le monde. » Mais il faut découvrir les vibrantes Leçons de Ténèbres (de Couperin à Porpora) qu’il a enregistré pour comprendre toute la force de son intuition, et les couleurs qu’il brosse à leur restitution.

Inventer ma musique m’a sauvé la vie

Cette indépendance d’esprit, pour libérer une musique vécue de l’intérieur, lui permet d’oser beaucoup d’expériences autant musicales notamment de la musique italienne du XVIIème siècle, avec des compositeur peu visités comme Carissimi, Rossi, Mazzocchi, Marazzoli, … qu’esthétiques. En apprenant des autres disciplines que ce soit avec des metteurs en scène (Christophe Rauck), des vidéastes  (Guillaume Marmin ORFEO 5063), voir bientôt avec la chorégraphe Ambra Senatore autour des cantates du café de Jean-Sébastien Bach et de Nicolas Bernier. La liberté vient aussi de la construction de programmes et d’une discographie toujours innovantes, comme début septembre, ces deux concerts où Jeux et divertissements de Satie dialoguent avec des scherzi musicali de Monteverdi, «  comme si le baroque sautait tout le romantisme pour communiquer avec la musique du début XXe, partageant les mêmes valeurs esthétiques. »

Faire de la création pas de la reconstitution

Autre preuve que cette recherche sur des musiques historiques est en fait tournée vers l’avenir ; Jérôme Correas est de plus en plus sollicité et invité par des orchestres modernes, recherchant à transformer leur sonorité au plus près du répertoire baroque ; « Ces aventures vers d’autres univers, d’autres habitudes, sont autant d’occasions de se mettre en danger », revendique le chef.. Elles se poursuivent notamment avec le Philhar de Nice autour d’un projet Bach et d’opéras comme Phaéton de Lully, et la saison prochaine, avec l’orchestre de chambre de la Scala.

Toutes ses initiatives participent au même objectif : « jeter un pont entre le passé et le présent qui avance si vite, en construisant des sonorités pour révéler la musique d’une autre façon et parler au public de manière différente. »
Cette invitation de Jérôme Correas et ses complices des Paladins, Singulars vous recommande de l’honorer, vous en serez toujours enrichi !

Le carnet de lecture de Jérôme Corréas

Alexandre Dumas : Les Trois Mousquetaires, Vingt ans après et Le Vicomte de Barcelone.
Ces dix volumes ont accompagné mon enfance et mon adolescence. Alexandre Dumas et d’Artagnan m’ont sauvé la vie. Toutes ces intrigues croisées m’ont entraîné dans un monde parallèle, celui de l’Histoire, qui est devenu ma passion ; je ne saurai d’ailleurs jamais si l’Histoire fait mieux comprendre notre monde ou si elle permet de mieux le fuir.

Leoncavallo, Pagliacci, Vesti la giubba, par Giuseppe di Stefano.
Il y a tout dans cette musique et dans cette voix : le côté primitif, la violence, la tendresse, le désespoir. L’inspiration populaire de cette musique savante lui donne encore plus de force. Je suis épuisé, « lessivé » chaque fois que j’entends cet air. Cette sensation de toucher le fond est vertigineuse et délicieuse.

Stephen Daldry, The Hours.
Le désespoir des trois femmes de ce film, magnifiquement incarnées par Nicole Kidman, Julianne Moore et Meryl Streep, est si proche du vide, du néant, que je n’ai jamais osé voir le film une seconde fois. Il faudra que j’ai le courage un jour.


Flaubert, Trois Contes, Un cœur simple.
Le récit de la vie banale d’une servante, qui finit par confondre son perroquet empaillé et Saint Esprit quand elle meurt. Mélange de dérision et de grandeur, de cruauté et de sentimentalité. Flaubert est un grand manipulateur qui joue avec notre sensibilité avec son style qui semble si pur, si droit.

Mozart, Concertos pour piano n°20 K 466 et 21 par le pianiste Friedrich Gulda.
C’était le premier musicien qui improvisait dans Mozart : trilles, arpèges, cadence, rubato, changements de tempo… Insolent, brillant et iconoclaste, il apportait son expérience du jazz , sa fantaisie, sa rythmique dans un répertoire jusqu’alors sanctifié ,figé. J’ai été très influencé par son esprit. J’ai appris ensuite que cette liberté lui avait été souvent reprochée. La liberté coûte chère

Marcel Carné, Les Enfants du Paradis
La beauté des images, la pureté du visage d’Arletty, sa transformation, sa nostalgie. Le petit monde de spectacle qui s’agite en tous sens est toujours le nôtre. Les amours, les rivalités, les manipulations, le snobisme, les modes…
C’est un manifeste poétique et une déclaration d’amour au théâtre par le cinéma. Un grand moment d’émotion pour moi. J’ai dû voir le film au moins dix fois…

Michel Lambert, Airs de cour, chantés par Agnès Mellon et Les Arts florissants.
C’est un répertoire qui m’a fait rêver quand j’étais adolescent. Etudiant, je  révisais mes  cours en écoutant les airs de cour de Lambert sur France Musique. De belles sonorités et de beaux textes . Je me disais que les tourments de l’amour devaient  être bien agréables, interprétés de cette façon.

Pour suivre Jérôme Correas et Les Paladins

Le site des Paladins

Agenda

9 aout, Mozart, Exsultate, Jubilate K165, La Betulia Liberata K118 (avec Karine Deshayes, mezzo-soprano), Festival de l’Abbatiale de Lessay

Sports et Divertissements, Erik Satie et Claudio Monteverdi : « Il s’agit de rapprocher l’humour et le goût du mouvement de Satie et les scherzi musicali de Monteverdi, pièces chantées sur des rythmes de danse qui se moquent de l’amour, comme si le baroque sautait tout le romantisme pour communiquer avec la musique du début XXe, partageant les mêmes valeurs esthétiques ; cela permet de jeter des ponts de construire des sonorités pour la révéler d’une autre façon et parler au public de manière différente. »

  • 3 septembre, 17h30, Gymnase de la Cité scolaire Alphonse de Lamartine, 121 rue du Faubourg Poissonnière – 75009 Paris
  • 4 septembre, 16h, Centre sportif Huyghens, 10 rue Huyghens – 75014 Paris

  • 23 septembre, Concert da camera d’Antonio Vivaldi, Tempesta di mare, 20h00, Salle Cortot, Paris (75)

Discographie sélective

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