Culture

Le carnet de lecture de Luka Faulisi, violoniste, Aria

Auteur : Olivier Olgan
Article publié le 14 mars 2023

Dans le monde très marketé du violon, l’apparition d’un nouvel archet tient toujours d’une promesse de virtuosité et d’un récit de rupture : Luka Faulisi puise avec panache dans les deux dynamiques. A 21 ans, il produit un son splendide, avec la volonté de prendre son temps pour rayonner dans les grandes pages concertantes qu’il a son répertoire. Pour preuve du décalage, son premier disque se consacre à des transcriptions d’airs d’opéra (Aria, Sony). Il le joue en concert avec son complice Itamar Golan le 28 mars à la Salle Colonne (13e). Du violon champagne pour ouvrir toute grande la porte du classique  !

En quelques mois et prestigieux concerts (Hong Kong, Toulouse, Turin)¸ le monde du violon constate l’apparition d’une nouvelle étoile. Qui n’a rien de filante puisqu’il a 21 ans ! Alors que la précocité était jadis un atout, Luka Faulisi revendique une maturité à contrepied de ces « wonder kids » qui défraient les critiques à peine pubère, plus proche de la bête de foire que de la quête d’idéal ! Lui au contraire, assume être resté « volontairement sous les radars » le temps de la maturation.

Je sentais pourtant que derrière la montagne à franchir, il y aurait quelque chose de beau.
Luka Faulisi

Luka Fausili assume sa maturation pour exprimer son violon Photo Patrick Fouque portrait carré (6)

Certes, le gamin découvre le violon à 3 ans, mais sans savoir comme il le dit joliment qu’il lui « faudrait 17 ans pour atteindre un niveau potable ». Ce qu’il désigne comme « potable » est une projection du son forgée patiemment auprès de grands maitres qui par leur variété lui ont permis d’être si expressif : Alexandre Brussilovsky, qui lui fait découvrir la méthode de Yuri Yankelevitch, Larissa Kolos, Miroslav Roussine qui lui transmet la culture des grands musiciens de l’URSS et Florin Szigeti avec qui il obtient son prix CRR de Paris à 13 ans… pour quitter les pièges du CNSMD pour les Pays-Bas où avec Boris Belkin, il refond toute sa technique.

Je cherchais non seulement un grand pédagogue mais quelqu’un qui prépare véritablement à la scène.
Tout ce que je faisais par instinct, il l’a effacé : en trois mois j’avais tout désappris et réappris en mieux !

Last but not least,  la rencontre de Roman Simovic, premier violon du London Symphony Orchestra, parachève « sa sensibilité de musicien » pour développer sa propre voix. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’à l’ écoute de son premier enregistrement, cette lente maturation bonifie le musicien !

Une reconnaissance qui ne doit rien au hasard

A seulement 20 ans, en signant chez IMG Artists, et en publiant un premier disque chez Sony, son entrée sur la scène internationale ne doit rien au hasard. C’est peut-être grâce à ce murissement qu’au sur scène ou au disque, Luka Faulisi est désormais sans prudence: son violon chante à travers toutes les phrases et risque les couleurs les plus expressives. En concert, il apprend à se nourrir de l’énergie du public, notamment grâce aux tournées organisées par la Menuhin Academy qu’il intègre en 2019 s’abreuvant des conseils de Renaud Capuçon et Oleg Kaskiv.

Je ne peux pas voir le violon comme un simple métier : je fais de la musique à la première personne,
je me mets dans le personnage, je donne une histoire qui m’est chère et qui m’est quasiment propre.
Luka Faulisi

D’autant, que le cocktail culturel familial apporte aussi son mix de romanesque avec une mère née en ex-Yougoslavie venue à Paris pour suivre des études dans une grande école de flûte, et  un père aux origines siciliennes artisan reconnu dans la réparation des flûtes (et la création de ses propres embouchures).  Sans oublier une sœur aînée qui mène aujourd’hui une carrière de pianiste et de chanteuse. La musique est une évidence dans cette famille, Installée à deux pas de l’opéra Bastille !

Ce mélange de culture, parfois très explosif, me rendait un peu à part en France :
je voyais que ma façon de jouer, mon caractère, tout ça n’entrait pas forcément dans les cadres.

La musique doit dégager une énergie positive (Maxime Vengerov)

«  Je ne suis qu’un lien, un pont, qui relie le compositeur au public à travers mon instrument. » dit volontiers Maxim Vengerov. On retrouve la force de cet illustre prédécesseur dans la quête de Luka Faulisi, gardant les pieds sur terre, une modestie de bon aloi et la tête dans les nuages. Comme le virtuose russe, il est taillé dans une étoffe rare, celle qui n’oublie pas l’essence de son art ; celle de l’ouverture et de la transmission. Là aussi aucun hasard quand son partenaire de chambre, le pianiste Itamar Golan, grand complice de Vengerov !

Un manifeste à la fois prise de risque et de plaisirs projetés

Le choix de commencer sa discographie se veut comme un manifeste, petit pied de nez à un monde trop prévisible. «  parler de moi et de ma manière d’aborder le violon » précise-t-il dans le livret pour présenter ce genre oublié, La fantaisie lyrique. A coté des extraits d’opéras célèbres (« Carmen », de Bizet, « Eugène Onéguine », de Tchaïkovski, « Faust », de Gounod) ou moins connus (« Le coq d’or », de Rimski-Korsakov, « Le roi Roger », de Szymanowski), le tout – crime de lèse-majesté pour des critiques conservateurs – par  transcriptions pour violon et piano. Son disque Aria est à la fois prise de risque, et le plaisir avant tout, dans le respect des œuvres et d’une curiosité à partager. Et un lien avec quelques-uns des plus grands violonistes de tous les temps (Isaac Stern, Leopold Auer, Efrem Zimbalist ) qui ont joué ou arrangé ces pièces festives.

Ce n’est pas forcément ce qu’on attend pour un premier disque. Mais je me suis vraiment demandé ce qui pouvait me représenter, parler de moi et de ma manière d’aborder le violon, tout en s’adressant à tout le monde : l’opéra s’est imposé, comme une petite autobiographie de mes origines et de mon histoire familiale. A défaut de pouvoir jamais chanter sur scène avec ma voix, au moins j’aurai pu chanter avec mon violon !

Toujours projetée, sa générosité et sa fraicheur s’entendent, « Le bon son se forge dans un juste rapport à la gravité » ce mot de Vengerov résume bien la rupture que souhaite incarner le violoniste.

Il est temps d’aller la découvrir.

#Olivier Olgan

Le carnet de lecture de Luka Fausili

Underground, film d’ Emir Kusturica (1955)

Ce film est pour moi un chef d’œuvre ! On y mêle humour, amour et tragédie : la façon dont le réalisateur Emir Kusturica arrive à aborder des thèmes aussi obscurs que la guerre, la collaboration et le mensonge m’impressionne et, pour rester un peu objectif, je dirais que ce film ne peut pas laisser indifférent !

 

No country for old men, film des Frères Coen (2007)

Une autre toile qui m’a puissamment frappée, par sa maîtrise du suspense et le jeu incroyable des acteurs. C’est une des rares oeuvres qui a cette capacité à immerger profondément le spectateur dans les émotions des différents personnages, si fortement que l’on oublie parfois lorsqu’on le visionne que ce n’est qu’un film !

 

The Game, film de David Fincher (1997)

Voilà un film que je trouve parfois sous-estimé (ou peut-être suis-je trop subjectif ?) mais l’impression que j’en ai eue au premier visionnage était très grande. L’histoire semble si bien tricotée et le spectateur se trouve troublé par cette ambiguïté permanente, ce flou. On a vraiment le sentiment de vivre le scénario à la première personne et que toutes les angoisses du personnage principal sont les nôtres… un grand film !

Dr. Seuss’ The Grinch, bande originale du film par Danny Elfman (2018)

Une magnifique œuvre dans laquelle on retrouve le côté féérique de la musique de film et la grande maîtrise de la composition de Danny Elfman. J’aime beaucoup m’immerger dans ce genre de partitions qui me sont si chères et me rappellent ma tendre enfance.

Janáček – Brahms – Bartók, par Patricia Kopatchinskaja & Fazil Say (Alpha, 1997)

Un disque d’une fulgurance inouïe ! Je dirais même (si je ne m’abuse) le meilleur disque classique que j’ai écouté de ma vie. La qualité des deux interprètes est évidemment très élevée, mais leur entente artistique me laisse toujours bouche bée. A écouter absolument !

I Più Grandi Success, de Renato Carosone

Cet album est comme une encyclopédie des chansons de Renato CarosoneTu vuo fà l’americano , Mambo Italiano ou O’ Sarracino, que des classiques !
Un petit clin d’œil à mes origines siciliennes et à ces titres qui m’ont bien bercés durant mes plus jeunes années.

Jesus is Born, par Sunday Service Choir

N’étant pas un grand et fin connaisseur de gospel, je dois dire tout de même que ce disque m’a beaucoup touché : les voix y sont très belles et les pistes assez diversifiées !

Pour suivre Luka Faulisi

Agenda

  • 28 mars, 20h00, Aria, avec le pianiste Itamar Golan, Salle Colonne, Paris (13e)

Qrcode du concert du 28 mars Aria à la Salle Colonne

A écouter

  • Aria, son premier album, avec le pianiste Itamar Golan, Sony Classical, 2023 Ce passionné de cinéma, de théâtre et surtout d’opéra choisi d’emblée des musiques qui racontent des histoires à travers les transcriptions de Carmen, Eugene Onegin, La Traviata, Faust mais aussi du Coq d’Or de Rimsky Korsakov ou du Roi Roger de Szymanowski. Il vous invite à ouvrir les portes de l’ancien monde pour  un nouveau regard : “L’opéra, c’est tellement mythique et idéal, ce mélange de théâtre, de poésie, de musique, de lieux grandioses : c’est un monde de rêve.” 

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