Culture

Le Carnet de lecture de Lydia Jardon, pianiste, pionnière de festivals féminins/féministes

Auteur : Olivier Olgan
Article publié le 12 janvier 2024

Passionaria de la cause féministe ?  Voici plus de 25 ans que la pianiste était bien la seule à l’époque à lever le voile sur l’invisibilisation des musiciennes. Depuis 2001 ses  Musiciennes à Ouessant« , puis « Musiciennes en Guadeloupe » (2012) « Musiciennes en Martinique » (2016) s’engagent pour la musique « féminine-Féministe». En toute indépendance Lydia Jardon créé aussi son propre label discographique Ar Ré-Sé, et une école de piano YAYA. Avec le 1er Festival Musiciennes à Paris 13 du 19 au 21 janvier 2024, son combat pour réhabiliter des répertoires rares et croiser les cultures musicales s’inscrit désormais dans la capitale, et concerne tout autant les hommes !

A l’époque on me disait que j’allais m’épuiser faute de combattantes ! 

Engagement

Un seul mot suffirait presque pour décrire la personnalité de Lydia Jardon qui, jamais, n’a compté son temps ni son énergie dès lors qu’il s’agissait de remettre à l’honneur une compositrice oubliée, de soutenir la place des femmes ou faire émerger de jeunes talents dans le monde musical.

Cette ardeur assumée militante, la pianiste la revendique, de ses deux grands-pères : un capitaine de l’armée républicaine espagnole, farouche combattant de Franco, contraint à fuir son pays afin d’échapper à la captivité et un député communiste de l’Allier, emprisonné pour avoir fait partie du groupe des parlementaires ayant refusé d’accorder les pleins pouvoirs à Pétain.

L’un et l’autre m’ont appris à donner le même sens aux mots liberté et responsabilité. Grâce à eux je sais également qu’il est indispensable d’aller jusqu’au bout de soi-même pour se réaliser.

Aussi le pire serait de réduire cette musicienne subtile à son engagement sociétal !

Mais davantage retenir une leçon de vie et de curiosité refusant de suivre des chemins tout tracés. Plus de 25 ans, prenant tous les risques pour sa carrière, bien avant que la parole des femmes ne se libère et que le monde musical ne revendique une plus juste parité, Lydia Jardon se fait l’ambassadrice des compositrices, guère représentées dans les programmes de concerts, les Marie Jaëll, Louise Farrenc, Mel Bonis résonnent qui désormais sortent de l’invisibilisation.
De l’île d’Ouessant à Paris, ses « Musiciennes » ne cessent d’élargir la mixité des genres et des cultures, en mariant la musique classique aux instruments territoriaux. Son bonheur, elle le trouve dans les visages rieurs de ces femmes ou ces enfants qui jouent du tambour, ne savent pas lire la musique mais ont le rythme dans leur ADN. A sa manière, Lydia Jardon réinvente aussi l’accès à la musique, en général et le festival en particulier.
Bonne chance à cette première édition !

Trois questions à Lydia Jardon

Vous êtes une ‘serial créatrice de festivals insulaires’ – ‘Musiciennes à Ouessant » (2001), »Musiciennes en Guadeloupe » (2012), »Musiciennes en Martinique (2016) – , pourquoi avoir senti le besoin de créer un nouveau Festival Musiciennes à Paris 13 capitale qui ne manque ni de salles ni de concerts chaque jour ?

J’y songeais depuis un certain temps, ayant créé mon École de piano franco-asiatique, YAYA dans le 13ème en 2014. Un coup de foudre pour la Salle Colonne en juillet 2022 lors de l’enregistrement de mon dernier disque, Résilience, une entente immédiate avec une femme loyale et directe responsable des lieux: Sylvie Carinco et il n’en fallait pas plus pour que je me décide à mener ce projet à terme.

Avec les multiplications des évènements féminins/féministes dont vous avez été une ‘précurseure’, le combat pour « l’invisibilisation « des femmes artistes n’est-il pas gagné avec la reconnaissance de la cause ?

Des femmes artistes certes même si bien souvent le fait qu’elles soient exposées dans la lumière indispose leurs compagnons ! Par ailleurs je me réjouis il y a 25 ans, alors que sur les antennes de France Musique on m’a dit en 2001: « vous allez vite vous épuiser faute de combattantes »!, d’avoir été la première  à initier la démarche d’exhumer toutes les compositrices des silences de l’histoire.

Mais avez-vous une idée du parcours encore âpre concernant les compositrices actuelles qui bien souvent doivent se produire à compte d’auteur avant d’avoir leurs premières grandes commandes? Elles ont toutes épousé un sacerdoce qui est un choix persistant au quotidien. Je les admire et les respecte infiniment.

Pourquoi associer la musique classique avec les harmonies identitaires territoriales, ne prenez-vous pas le risque de trop d’identités croisées ?

Précisément non !, car chaque festival a son identité territoriale propre. A Ouessant, ce sont les instruments celtiques et irlandais (fiddle, bodhran, harpe celtique traditionnelle et électrique) , en Guadeloupe c’est le tambour gwo-ka, le ti-bois et le steelpan… (Concerto brandebourgeois pour quintette à vent et 3 steelpans !), en Martinique c’est le tambour bélé, le ti-bois, la conque… (Polonaises de Chopin avec 7 femmes tambour) et très naturellement dans le 13ème à Paris, les percussions asiatiques, le guqin (le « piano chinois ») et tant d’autres instruments à venir.

Croyez bien qu’on dirait que les 4 Saisons de Vivaldi ont été écrites pour cordes et percussions chinoises… ou caribéennes ou celtiques! Preuve en sera lors du concert d’ouverture le vendredi 19 janvier à 19 h.

Enfin, comment favoriser l’ accès à la musique classique le plus large possible à l’enfance ?

Tout d’abord, dans tous les festivals « Musiciennes » l’entrée est gratuite pour les moins de 12 ans. Je demande aux artistes de présenter elles-mêmes, simplement, certaines des œuvres qu’elles interprètent, aux compositrices contemporaines la création spécifique commandée par chaque festival, de sorte qu’une humanité palpable et une communion/communication s’installe entre elles et le jeune public. Et puis, un concert pour les jeunes « pianistes de demain » permettra au jeune auditoire de découvrir des pianistes de 5 à 25 ans et prônera l’Art comme école de vie quant au dépassement de soi.

#Olivier Olgan

Le Carnet de lecture de Lydia Jardon

Keith Jarrett / THE KOLN CONCERT

66 minutes et 5 secondes entièrement improvisées: la confiance libre, éperdument. Si la musique classique se crée lorsqu’on l’écrit, le jazz avec des artistes tels Keith Jarrett, se crée lorsqu’on le joue. Un vrai miracle pour tout artiste classique assujetti à sa partition ! Comme Rimbaud « j’aime la liberté libre » et c’est la raison pour laquelle je ne peux vivre sans ce disque.

Alma Mahler / Lilli Paasikivi (2003)

La vie amoureuse et romanesque de cette muse idolâtrée par tant d’hommes l’a sans doute trop accaparée pour qu’elle nous lègue si peu d’œuvres mais quelle beauté. Alchimie compositionnelle entre Gustav Mahler et son maître Zemlinsky mais ALMA, avant tout ! Quel plaisir intense m’habite lorsque j’accompagne une cantatrice dans ses lieder, comme ce sera le cas avec Wu Ai le dimanche 21 janvier à 16 h Salle Colonne.

Bill Evans : ALONE

Son élégance et sa sophistication harmoniques me comblent. Son jeu presque introspectif m’apporte détente et simplicité. Ce disque tourne en boucle lorsque je m’arrête d’enseigner ou de travailler mon piano.

Maria Callas / »PUCCINI: Airs d’Opéra ».

Elle est au sommet de son art en 1954, pas encore massacrée par l’illusion de l*amour utilitaire d*Onassis. Sa complicité artistique avec le chef Tullio Serafin est fusionnelle. Elle seule est reconnaissable entre mille et me bouleverse à ce point. Malgré les imperfections vocales qu’on a pu lui reprocher, ce qu’elle déclenche émotionnellement est si puissant qu’elle est l’incarnation du don sacré.

Claude Kahn: Les 2 concertos de Ravel.

C’est lors de son enterrement dans la petite église de Vallauris il y a 2 mois que j’ai écouté un extrait de ce disque. Si ce dernier hommage à ce grand pianiste était empreint de reconnaissance et de tristesse, la lumière charismatique de Claude Kahn a jailli lorsque les premières notes de l’Adagio du Concerto en Sol ont retenti. La 1ère édition et les suivantes du festival « Musiciennes à Paris 13 » dont les 1er et 2ème Grands Prix du concours international Claude Kahn participeront au concert intitulé « Pianistes de demain », demeurera « Hommage à Claude Kahn« .

« Les Nourritures terrestres » d’André Gide.

Un livre consubstantiel à mon être car il a conditionné ma vie depuis mes études par correspondance. J’avais 16 ans lorsque j’ai lu  » Quelque bienheureux qu’il soit je ne puis souhaiter un état sans progrès et ferai fi d’une joie qui ne serait pas progressive »…. « Que chaque attente en nous ne soit même pas un désir mais simplement une disposition à l’accueil »… Je connais chaque phrase/ précepte de vie de ce livre par cœur.

Pour suivre Lydia Jardon

Du 19 au 21 janvier 2024, Festival Musiciennes à Paris 13, Salle Colonne, 94 Bd Auguste Blanqui., 75013
Durant 3 jours des artistes du monde entier joueront des œuvres appartenant à la mémoire collective aux côtés de compositrices du passé et de celles de la compositrice mise à l’honneur XU YI
Renseignements : 06 19 79 54 89 – contact@musiciennes.fr – Places en vente sur place les jours des concerts et sur le site billetweb.fr

Agenda

  • Vendredi 19 janvier 2024, 19h, Salle Colonne, Vivaldi (4 saisons), Piazzolla (4 saisons), Xu Yi (Ombres), Les 8 saisons de Vivaldi et Piazzolla fusionnent avec les percussions asiatiques
Anny Chen (violon), Yuri Kuroda (violon), Cécile Grenier (alto), Sarah Jacob (violoncelle), Thierry Miroglio (percussion)
  • Samedi 20 janvier 2024
    • 11h, Salle Colonne, Pianistes de demain : Kazumitsu Usijawa, Mario Calvo Martinez (1er et 2e Grands Prix du Concours International Claude Kahn 2023), les élèves de l’École de piano YAYA : Rachmaninov, Brahms, Beethoven, Xu Yi, Chopin, Fauré…
    • 18h, Salle Colonne, Mariage des cordes frappées et des percussions asiatiques, Lydia Jardon (piano), Alexandra Matvievskaya (piano), Thierry Miroglio (percussion) : Debussy (Petite Suite), Mel Bonis (Suite en forme de valses), Florentine Mulsant (Le chant du soleil), Mendelssohn (Andante et Allegro brillant), Xu Yi (Bœuf),  Gershwin (Rhapsody in Blue)
  • Dimanche 21 janvier 2024 16h, Salle Colonne, Entre tradition ancestrale chinoise et musique européenne : Clara Schumann, Lili Boulanger, Alma Mahler, Pauline Viardot, Xu Yi, Yang Lining (guqin), Ai Wu (mezzo-soprano), Lydia Jardon (piano), Thierry Miroglio (percussion)

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