Culture

Le carnet de lecture de Nathalie Rappaport, Festival de Saint-Denis

Auteur : Olivier Olgan
Article publié le 25 mai 2022

Depuis 10 ans, Nathalie Rappaport dirige le Festival de Saint-Denis avec la conviction qu’une programmation volontariste d’ouvertures esthétiques et de diversités musicales contribue à transmettre un patrimoine au plus grand nombre. De Simon Rattle à Ibrahim Maalouf, les 13 concerts de la 54é édition du 31 mai au 3 juillet 2022 tiennent leurs promesses de « cohabitation heureuse ». Même si le Festival travaille à cette sensibilisation à l’année, avec la perspective d’inscrire Saint-Denis, Capitale européenne de la culture pour 2028.

« Rien ne remplace le spectacle vivant » 

Nathalie Rappaport Directrice Festival de Saint-Denis peut s’appuyer sur l’écrin de la Basilique des Rois Photo © Yann Mambert

Nathalie Rappaport ne cache pas son enthousiasme de pouvoir déployer toutes les facettes de son institution, après une annulation en 2020 et un format tronqué en 2021. La directrice se réjouie d’offrir une 54e édition du Festival dans ses lieux traditionnels : La Basilique de Saint Denis pour l’essentiel, l’auditorium de la Légion d’Honneur auxquels s’ajoute une salle, déjà utilisée l’année dernière, des mariages de l’Hôtel de Ville.
Celle qui a pris le poste de directrice en 2011 (en y étant entrée en 1995) s’est appuyée sur l’ouverture d’une institution (longtemps centrée sur les formations de Radio France) à une nouvelle génération d’ensembles baroques (La Balcon, Pygmalion, La Cappella Mediterranea) qu’elle a programmé régulièrement tout en accueillant de nouveaux venus comme Les Surprises. Depuis les ouvertures se multiplient avec « des choix plus personnels » qui se retrouvent pendant un mois de concerts mais aussi dans une activité qui rayonne à l’année sur la ville de Saint Denis, sur Plaine Commune et au-delà.

Le pari des ouvertures

Ibrahim Maalouf veut redonner à l’improvisation ses lettres de noblesse © Festival de Saint-Denis Photo Christophe Fillieule

« Favoriser la diversité esthétique d’autres horizons musicaux et à leur rapprochement revendique Nathalie Rappaport, comme le duo Bird on the Wire associé avec la Maitrise de Radio France dirigée par Sofi Jeannin, Ibrahim Maalouf connu comme trompettiste de jazz mais qui a reçu une solide formation classique rêve avec son Free Spririt ensemble et la complicité de Gauthier Capuçon et de la cheffe Johanna Malangré de réintroduire l’improvisation dans le concert. MC Solaar et son New Big Bang Project est associé à la musique symphonique de l’Orchestre National d’Ile de France dirigé Fiona Monbet. « Saint Denis est la terre de naissance du Hip Hop, vous imaginez l’engouement pour ce projet ! »

Une institution bien ancrée dans son territoire

« L’ambition de favoriser la transmission à l’intention de tous les publics en montrant sous un jour un peu neuf le répertoire à l’aide de musiciens qui vivent et écoutent les musiques de leur temps » assume la directrice convaincue que cette fertilisation croisée de têtes d’affiches dans leur spécialité constitue un moyen attractif et faire venir un autre public. De même que les deux concerts retransmis en direct sur écrans sur la place de la Basilique le 31 mai et le 9 juin peuvent « accrocher » des curieux et qui sait les inciter à prendre place. Autres passerelles entre les genres, les formats et les lieux, la programmation METIS – dont elle aussi directrice mais volet décentralisé du Festival – offre du 3 au 7 juillet pour des concerts en plein air tout autour de Pleine Commune. »

L’enjeu volontariste, transmettre un patrimoine sur l’ensemble du territoire

« La musique classique ne fait pas partie du patrimoine commun d’un territoire où cohabitent plus de 150 nationalités. » rappelle Nathalie Rappaport en précisant que les concerts ne sont que la partie émergée de son action de sensibilisation à la musique classique vers tous ses publics, grâce l’engagement très volontariste des tutelles (de la ville au Ministère de la culture en passant par le département et la région Ile de France), et pour plus de 40% par des partenaires privés et ce pendant toute la pandémie.

Le ferment d’une cohabitation heureuse

Magdalena Kozena et Simon Rattle Photo © Julia Wesely

« Nos responsables ont compris que cette transmission n’allait pas de soi, mais qu’elle servait de ciment pour une ‘cohabitation heureuse’ ». Outre tutelles et mécènes, la directrice peut s’appuyer sur les musiciens qui participent aux dispositifs départementaux comme « La Culture et l’Art au Collège », ou mais à des actions « Culture et lien social » avec entre autres un atelier de sound painting, construit autour de Bach et Haendel, avec l’Ensemble Amalgammes dirigé Christophe Mangou….
Ainsi La Cappella Mediterranea de Leonardo García Alarcón a participé à quatre concerts destinés à des enfants des écoles élémentaires de la communauté d’agglomération de Plaine Commune. Citons aussi le concert participatif du 21 juillet impliquant des collégiens où 15 classes de Saint-Ouen, Villetaneuse et Saint-Denis suivent depuis janvier la méthode d’apprentissage de chant choral du chef Paul Smith, qui dirige l’ensemble Voces8.

Autre initiative dont notre directrice est fière : « notre Billetterie Solidaire, initiée pour la première fois l’année, donne à chacun la possibilité d’acheter un ou plusieurs billets pour être attribuées via nos associations partenaires à quelqu’un qui, pour des raisons financières, ne peut assister à un concert ».

Le festival, atout de Saint-Denis au titre de Capitale européenne de la culture

« Ce dont je peux être le plus fière est que cet évènement offre une multiplicité d’entrées possibles pour comprendre comment il se situe dans la société et ses enjeux d’aujourd’hui.  Faire circuler les artistes, les publics il faut se réjouir que la musique classique soit partagée au plus grand nombre notamment à ceux qui par leur histoire personnelle n’y ont pas forcément accès
Cette conviction partagée par toute un territoire collectivité constitue une puissance valeur ajoutée pour soutenir le dépôt de candidature de Saint-Denis au titre de Capitale européenne de la culture pour 2028.
Gageons que Nathalie Rappaport sera séduire les instances européennes comme elle a su associé son territoire au du réenchantement du patrimoine musical européen.

Le carnet de lecture de Nathalie Rappaport

Das lied von der Erde / Le Chant de la Terre de Gustav Mahler (B.Records) par l’ensemble Le Balcon / Maxime Pascal direction (2022)
Je suis particulièrement attachée à ce disque qui sort ce mois-ci car il a été enregistré dans le cadre du Festival de Saint-Denis, édition 2020, qui fut presque intégralement annulée à l’exception de ce concert donné et enregistré dans le haut-chœur de la Basilique début juillet, sans public. Cet enregistrement est pour moi d’une absolue beauté. Les interprètes, au premier rang desquels le ténor Kévin Amiel et le baryton Stéphane Degout se sont donnés entièrement tout en gardant une parfaite maîtrise de leurs moyens. La direction de Maxime Pascal dans cette version pour orchestre de chambre (signée Arnold Schoenberg) est tout simplement exemplaire.
Repris en concert et en public avec les mêmes interprètes le 1er juin 22 au Festival de Saint-Denis dans la basilique.

Le roi tué par un cochon, de Michel Pastoureau (coll. Points Histoires – ed. du Seuil 2015)
Comme tous les ouvrages de l’historien Michel Pastoureau, ce livre est réjouissant par son humour érudit, toujours d’une étonnante simplicité.  On y apprend quels événements et décisions ont mené à ce que la nuance de bleu dite aujourd’hui bleu de France, devienne la couleur de notre pays. Il y est donc question d’un cochon qui tue accidentellement le fils du roi Louis VI . Pour effacer la souillure jetée ainsi par l’animal impur sur la monarchie, le royaume est placé sous la protection de la Vierge dont les attributs iconographiques, le bleu et le lys, sont alors empruntés pour les premières armoiries royales de France….. Or, le conseiller de ce roi n’était autre que Suger, abbé de Saint-Denis et grande figure nationale du XIIème siècle, à qui l’on doit la rénovation de la Basilique de Saint-Denis… où sont donnés les concerts du Festival de Saint-Denis depuis plus de 50 ans !

Le Village de l’Allemandou le journal des frères Schiller de Boualem Sansal ( Gallimard 2008)
Ce livre est inspiré d’une histoire vraie, improbable, celle d’un ancien nazi qui, après la guerre, a fui en Egypte puis en Algérie où il s’établit à l’Indépendance de ce pays. Le roman raconte le parcours de deux frères qui auraient pu être les fils de ce soldat, élevés par un oncle dans une banlieue française et qui découvrent le parcours de leur père à sa mort. C’est un voyage entre la France et l’Algérie dans les années 90.  La construction du livre est brillante;  le résultat sans concession.  Un grand livre.

Joyce Carol Oates : Paysage perdu, ed. Philippe Rey (2017) – The Lost Landscape: A Writer’s Coming of Age (2015)
Cette immense femme de lettres américaine, grande humaniste dont les livres révèlent un large spectre d’intérêts (Blonde, Nous étions les Mulvaney, Foxfire, etc..)  revient à son enfance et à son adolescence dans une ferme de l’Etat de New York. Née en 1938, elle évoque un monde aujourd’hui disparu. Elle nous permet surtout d’assister par petites touches à la naissance de sa vocation d’écrivain tout en nous renvoyant à nos propres « paysages perdus ».

Birds on a wire, Rosemary Standley & Dom La Nena (2014)
Premier album du duo Birds on a wire. Lorsque je les ai entendues pour la première fois à la Maison de la Poésie en mai 2014, je suis tombée sous le charme de ce duo. Une musicalité et une poésie rares. Un premier concert dans la basilique en juin 2016 qui laisse les spectateurs présents abasourdis par tant de beauté.
Il aura fallu six ans pour que nous les retrouvions au Festival de Saint-Denis à la suite de leur deuxième album accompagnées cette fois par la maîtrise de Radio France. C’est le 3 juin! On y court!

Les Nuits d’Eté de Berlioz par Régine Crespin, Orchestre de la Suisse Romande, dir Ernest Ansermet (enregistré 1963  réédité en 1999). C’est un disque qui m’accompagne et m’enchante littéralement depuis des années. Une interprétation majeure évidemment de ce répertoire; j’envie ceux qui vont l’écouter pour la première fois! D’autant que le reste du programme est formidable également: Shéhérazade de Ravel et des mélodies de Poulenc et de Debussy pour lesquelles la grande Régine Crespin est accompagnée par John Wustman au piano.

Pour en savoir plus sur la 54e Festival de Saint-Denis 

du 31 mai au 3 juillet 2022, suivre l’agenda des 13 concerts, Festival de Saint-Denis

La chaîne Youtube du Festival de Saint-Denis

 Notre sélection de concerts à la Basilique

3 Stabat Mater, trois styles, trois formations de prestige 

  • 31 mai 22 : Stabat Mater de Rossini (Myung-Whun Chung, Philharmonique de Radio France)
  • 7 juin 22 : Stabat Mater de Pergolèse (Louis-Noël Bestion de Camboulas, Les Surprises) avec Pretty Yendé
  • 23 juin 22 : Stabat Mater de Poulenc (Alexandre Bloch, Orch. National de Lille, Chœur de l’Orch. de Paris)

2 juin, 20h30, le Mahler Chamber orchestra fête ses 25 ans dirigé par Daniel Harding, conçu par Claudio Abbado comme un projet orchestral rassemblant des musiciens de toute l’Europe

16 juin, 20h30, Cappella Mediterranea dirigé par Leonardo García Alarcón pour deux Cantates profanes BWV 201 & 205 de Bach

19 juin, Le Concert de la Loge dirigé par Julien Chauvin, programme Vivaldi avec Adèle Charvet

2 créations confirme la vocation du Festival de dépasser les frontières musicales :

  • 3 juin, 20h30, Birds on a Wire avec Rosemary Standley et Dom La Nena s’associent à la Maîtrise de Radio France dirigée par Sofi Jeanmin
  • 9 juin, 20h30, Ibrahim Maalouf et son nouvel orchestre Free Spirit ensemble remettent l’improvisation au cœur de la musique classique avec la complicité de Gauthier Capuçon et la cheffe d’orchestre Johanna Malangré.
  • 14 juin, 20h30,  MC Solaar avec son ensemble The Ice Cream et l’Orchestre national d’Île-de-France dirigé Fiona Monbet dans un programme symphonique de ses 3 albums mythiques !

Côté musique de chambre, à la Légion d’Honneur

  • 3 juillet, Magdalena Kozena  accompagné par Simon Rattle,
  • 12 juin, 17h Alexandre Kantorow, pianiste avec la violoniste Liya Petrova.

Un projet d’avenir 

  • 21 juin, 19h, Basilique, Concert participatif de la Fête de la Musique avec 15 classes de collèges de Saint-Ouen, Villetaneuse et Saint-Denis qui suivent depuis janvier 2022 la méthode d’apprentissage du chant choral du chef Paul Smith chef de l’ensemble Voces 8.

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