Culture

Le carnet de lecture du Quatuor Anches Hantées, 20 ans de clarinettes complices

Auteur : Olivier Olgan
Article publié le 13 mai 2022

Depuis 20 ans, quatre clarinettistes – Nicolas Châtelain, Sarah Lefèvre, François Pascal et Elise Marre – nourrissent avec inventivité l’aventure musicale et culturelle du Quatuor Anches Hantées. La ductibilité de leurs instruments est capable de transcrire tout le répertoire classique comme le démontre brillamment leur 9eme cd Opéra sans Diva, programme que les Anches Hantées valorisent dans les Festivals d’été dont le 26 juin au Festival d’Auvers sur Oise ou le 6 juillet, Les Musicales de Redon

Le Quatuor Anches Hantées signe le 9e enregistrement Opera sans diva. Photo Narbonne Good

Des vents favorables à l’aventure musicale

Si les ensembles à vent ne sont plus vraiment en vogue contrairement au XIXe siècle ceux qui s’y aventurent portent de véritables valeurs de création, de transmission et d’action culturelle. A la différence du quintette des Bons becs qui a trouvé sa voie dans la variété et le rire, le Quatuor Anches Hantées incarne depuis 20 ans une haute tradition musicale savante. Grâce à un fascinant degré d’aboutissement technique au service d’un inépuisable répertoire de transcriptions ou de créations sollicitées, la formation créée dès la sortie de leurs études par quatre clarinettistes – Nicolas Châtelain, Sarah Lefèvre, François Pascal et Elise Marre – se définit comme un modèle novateur résilient. Toujours en quête de nouveaux projets pour inventer de nouveaux formats de concerts, et multiplier sur le terrain des actions de médiation culturelle et d’ouverture aux publics empêchés.

Une volonté de bouger les lignes

Novateur, le quatuor l’est autant de la construction de ses programmes aussi cohérents qu’originaux, neufs enregistrements scandent cette démarche de quête d’Histoire musicale et de racines culturelles. En puisant dans les partitions classiques du quatuor à cordes. Avec Malinconia, en 2020 Les Anches Hantées ont imaginé que les premiers grands compositeurs de quatuor à cordes aient disposé de clarinettes modernes. « Mozart aurait-il continué d’écrire pour des ensembles de clarinettes après son Adagio en si bémol majeur k 411 pour 2 clarinettes et 3 cors de basset? Comment Beethoven se serait-il emparé des clarinettes si la clarinette basse avait déjà existé? » n’hésite-t-il pas à questionner en jetant tout leur talent dans les transcriptions de ces chefs d’œuvres associés à celle des Huit Esquisses de Philippe Hersant. Ce qui fait écrire à un critique éclairé « Organiques et irradiantes, les quatre clarinettes y élargissent la palette de leurs timbres, convoquant l’auditeur dans un folklore imaginaire évocateur et poétique.”

Du lyrisme, du relief et du souffle.

Le disque de leur 20e anniversaire raisonne comme un manifeste d’étape : Opéra sans Diva avec des musiques de scènes de Strauss à Chostakovitch en passant par Verdi, Massenet, Puccini ou Saint-Saëns marque que la volonté de réenchanter les sublimes mélodies instrumentales de grands compositeurs. « Les absents ont toujours tort, l’adage est connu. soufflent les clarinettistes tout heureux de valoriser un répertoire méconnu. Que reste-t-il de l’opéra sans ses chanteurs et chanteuses qui le portent à bout de voix ? Tout ! Car c’est aussi le rôle de l’orchestre de porter la musique du compositeur. Qu’il encense leur prestation par des applaudissements ou la sanctionne par des huées, le public d’hier comme d’aujourd’hui réserve souvent son attention aux têtes d’affiche, faisant peu de cas du livret ou même de la musique. Nous nous proposons de réparer ici cette injustice et de réhabiliter toutes ces belles mélodies inouïes. »

Une cohésion artistique d’une french touch très aboutie

« L’action pédagogique et la médiation culturelle sont au centre de notre activité artistique, indissociable de sa présence scénique. revendique le QHA sur leur site. Qu’il s’agisse d’ateliers autour des instruments, de concerts didactiques pour Petits et Grands, d’ateliers Musique et Théâtre, Musique et Corps ou encore de masterclass de clarinette ou de musique de chambre, la relation avec son public prend sens au-delà du simple concert et la rencontre permet de bâtir des ponts insoupçonnés. » Cette créativité dans la transmission de la musique passe par la recherche de formes de concert plus ouvertes : par exemple l’association de la musique et de la bande dessinée pour un spectacle avec Philippe Geluck en 2011. Plus récemment, il a travaillé avec le comédien Jean Manifacier pour une version décoiffante de Ma Mère l’Oye, de Ravel. Ce « Voyage au Pays des Contes » illustre aussi l’importance que les musiciens accordent depuis toujours au jeune public.

A mi-parcours de cette année anniversaire des 20 ans achevée, les musiciens font appel au don pour assurer leur rayonnement et à la pérennité « de projets de plus en plus fous » dont  Fanny M., hommage à Fanny Mendelssohn, nouvel opus emprunté aux cordes et enrichi d’une création de Richard Dubugnon : Lettre à l’Immortelle Bien Aimée, ou « Strauss and Co », programme autour du Roi de la valse et d’autres auteurs épris de la danse à trois temps…

Le carnet de lecture du Quatuor Anches Hantées : Nicolas Châtelain, clarinette et petite clarinette, Sarah Lefèvre, clarinette, François Pascal, cor de basset et clarinette, Elise Marre, clarinette basse

 Le carnet de Sarah Lefèvre (clarinette)

Bohemian Rhapsody de Queen. Le mélange des styles a capella, ballade au piano, solo de guitare rock, partie opéra et l’interlude hard rock rend cette chanson complètement hors norme et condense bien les styles de musique que j’apprécie. Le groupe Queen est synonyme de liberté pour moi car il casse complètement les codes, mais également parce que nous passions leurs albums sur la route des vacances quand j’étais petite.

Tenet, de Christopher Nolan. C’est le dernier film de science fiction qui m’a vraiment fait cogiter. Il nécessite indéniablement un deuxième voire plusieurs autres visionnages pour bien comprendre l’ensemble des éléments du film. Le thème du temps manipulable, que l’on retrouve également dans son film Inception qui m’a bouleversé, est un sujet à la fois fascinant mais aussi complètement perturbant.

Quelqu’un d’autre, de Tonino Benacquista. Deux inconnus se lancent le pari fou de changer de vie en trois ans. Repartir à zéro et peut-être devenir enfin celui qu’ils ont toujours rêvé d’être. J’ai lu et relu ce roman à différents stades de ma vie et je prends toujours plaisir à lire Benacquista avec son style habituel fin, drôle et tendre. Il sait amener le frisson que provoque l’idée qu’une toute autre vie est toujours à portée de main.

Le carnet de Nicolas Châtelain (clarinette)

Nantes, de Barbara. Je crois que ce qui me fascine et me nourrit le plus dans cette chanson – outre le fait qu’on peut tous retrouver du « Nantes » dans nos histoires de vie – ce sont tous les éléments vocaux et rythmiques aux antipodes de la rigueur enseignée dans nos cursus. Et cela me ramène à l’essentiel, l’expression des affects. Barbara a une voix hésitante, tant au niveau du timbre qui parfois disparaît que de la justesse qui semble s’amuser à ne pas l’être justement, juste.
Et ce rythme en dehors de tout cadre, qui tantôt colle à la musique tantôt s’en écarte. C’est toute la richesse de cette chanson, le jeu d’équilibrisme qui crée la tension, qui nous fait vivre cette scène de vie. Tout semble m’éloigner, dans l’exécution, de ce à quoi j’ai été formé et pourtant, tout me semble absolument juste et proche de mes aspirations artistiques.

Faillir être flingué, de Céline Minard. Pendant une période, je me suis amusé à acheter les 10 romans du Prix Inter. En 2014, l’ensemble des romans a été pour moi une découverte fabuleuse. Un roman s’est détaché, Faillir être flingué de Céline Minard. Le titre, déjà. Le contenu, plusieurs histoires, sans lien apparent les unes avec les autres. Plongée en plein Farwest, un roman western, des Indiens, de la magie venue d’Asie avec une petite fille qui apparaît et disparaît… et tout se relie petit à petit, tout s’imbrique. Ce roman ressemble à  un rêve qu’on raconte,  piochant dans les bribes de ce qui nous en reste et qui nous écartent de notre discours car rien n’est clairement cohérent et qu’on s’évertue à créer une histoire parfaitement compréhensible. C’est du moins comme cela que je l’ai vécu.

Une époque formidable, de Gérard Jugnot. C’est un film de 1991 avec Richard Bohringer, Gérard Jugnot, Ticky Holgado. Je l’ai vu jeune, 8 ans, et le sujet n’était pas le plus adapté à un gamin : effondrement social d’un cadre qui se retrouve à la rue. Mais pourtant, je remettais très fréquemment en lecture la VHS qui ne restait jamais loin et je me nourrissais de tout ce qu’il pouvait rester d’optimisme, de vivant, d’humain, de solidaire chez ces personnages malgré la violence, l’injustice, la souffrance. Et une musique signée Francis Cabrel, tôt ou tard s’en aller…

Les choix de François Pascal (cor de basset)

Toulouse, de Claude Nougaro. On va me traiter ici de chauvin ou régionaliste !
Mais cette chanson m’a toujours ému, moi-même étant tombé amoureux de cette ville, et étant retourné y vivre.
Cet hommage quasi cinématographique, ou l’on suit les pas de Nougaro à travers la ville, sa voix grave agrémentée de nappes de cordes et d’interventions de cuivres, où il revit son passé bagarreur et évoque l’atmosphère de sa « cité gasconne »,  a pour moi l’effet d’une madeleine de Proust et est un bel ode aux racines que l’on peut avoir en un lieu après être parti vivre ailleurs.

Le droit du sol, d’Etienne Davodeau. J’ai découvert Etienne Davodeau avec sa bande dessinée « Les Ignorants« . On peut y lire des échanges de savoirs et de questionnements entre lui-même, « ignorant » du métier de la vigne et Richard Leroy, vigneron « ignorant » du monde de la bande dessinée, l’occasion de découvrir des bijoux de BD et de bouteilles…
Avec Le Droit du sol, Davodeau nous emmène sur les GR de France entre la grotte de Pech Merle dans le Lot, lieu de découverte de peintures préhistoriques, et Bure dans la Meuse, où le projet d’enfouissement de déchets nucléaires est toujours d’actualité. Il met en regard ces deux actes :  il y a 25000 ans l’homme allait sous terre peindre des animaux, et maintenant il compte y enfouir des déchets absolument dangereux pour des millénaires. A travers son périple, Davodeau questionne notre rapport au sol et met en alerte sur le danger imminent de ce projet d’enfouissement. Hymne au sol et alerte. Poignant.

Festival, quand mon village résiste, de Tom Graffin. Film-documentaire sur le festival Papillon de Nuits, à Saint Laurent de Cuves dans la Manche. Tout petit festival qui se voit malgré lui accueillir des milliers de spectateurs (après avoir programmé Gérald de Palmas pile au moment où sa carrière explose) et qui devient un des 10 plus grands festivals français. Entièrement organisé par des bénévoles, il est un hommage au tissu associatif français et montre l’amour et l’investissement des habitants de ce petit village pour leur festival. Malheureusement ces initiatives se trouvent menacées d’extinction : désengagement de l’Etat, concurrence des festivals privés…Questionnement sur l’avenir des festivals. A voir !!

Les choix d’Elise Marre (clarinette basse)

Une artiste : Bjork. Cette artiste dépasse tout dans le paysage actuel de la création. Elle est inclassable dans les arts musicaux et au-delà. Le visuel est indissociable de l’auditif et est pourtant déjà une oeuvre en soi…et inversement… On est extrêmement loin du monde de la musique classique dans lequel le musicien, vêtu de noir s’efface derrière l’œuvre. Bjork est une œuvre en soi: à la fois sa source, son lit, son cours. Elle est bouleversante dans sa complétude, elle domine tous ses sujets ce qui lui permet une inventivité sans borne. Elle est déjà dans le futur, a clairement une longueur d’avance. Mais ce qui est étonnant c’est qu’elle est pourtant dans notre temps, dans le sens où une part de nous se reconnait dans son univers.
Cette artiste est totalement fascinante! Je rêve de partager la scène avec elle!

Un disque : Jacques Brel Olympia 64. J’ai découvert ce disque en voiture lors de nos voyages en famille! Puis je me le suis approprié, et c’est certainement le disque que j’ai le plus écouté dans ma vie. Adolescente, j’en connaissais les moindres recoins. J’ai découvert ce que signifie « Interpréter » grâce à ce disque, il m’a donné cette vocation. Brel est devenu pour moi un modèle de l’interprétation dans tous les domaines: musical mais aussi théâtral. Il envahit la scène, chacun de ses gestes a du sens, chaque inflexion de sa voix, chaque regard, chaque mimique, chaque articulation. Il y a un travail phénoménal derrière, lui laissant toute la liberté de s’abandonner à la scène ensuite. Son énergie, sa précision et sa gestion des phrasés atteignent pour moi la perfection.

Belle du Seigneur, d’Albert Cohen :  Le roman d’amour du XXème siècle, roman fleuve qui conte l’histoire d’Ariane et Solal, la naissance d’une passion, son épanouissement et son assèchement. L’ennui s’installe. J’ai été éblouie par la façon dont Albert Cohen décrit l’extinction lente de l’amour, ces mots d’amour qui perdent petit à petit tout leur sens et deviennent comme une liturgie obligée. Un livre qui m’a envahit de tristesse. Je n’aime pas l’ennui, j’aime la contemplation alors que l’ennui me fait peur: l’ennui dans une activité, l’ennui dans une relation aussi bien que l’ennui dans  l’interprétation d’un morceau.

Pour suivre le Quatuor Anches Hantées

Le site du Quatuor Anches Hantées

Agenda

programme « Opéra sans Diva » (cd)

  • 26 Juin, 13h00, Festival d’Auvers sur Oise, Auvers sur Oise (95)
  • 3 juillet, 18h30, Festival 4 Saisons en Charolais / Ecuries de Chaumont Laguiche, Saint-Bonnet-de-Joux (71)
  • 6 juillet, Les Musicales de Redon
  • 9 juillet, Ardèche / Festival Cordes en Ballade, Lieu à définir
  • 5 aout, Camjac (12)

4 aout, Ma Mère l’Oye – Voyage au Pays des Contes, Beaumont-de-Lomagne (82)

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