Culture

Le carnet de lecture de Stéphane Fuget, chef et claveciniste, Les Épopées

Auteur : Olivier Olgan
Article publié le 13 juillet 2022

Les Epopées, le nom de l’ensemble fondé en 2018 par Stéphane Fuget tient bien la promesse du claveciniste d’aventures musicales et humaines. Tant par l’audace de la charge émotionnelle au-delà des frontières de la notation, que de la bienveillance qu’il suscite. Après Le Retour d’Ulysse, la trilogie monteverdienne se poursuit avec Orfeo à Beaune le 17 juillet et Versailles le 18 octobre. Le Festival Les Epopées au cœur de l’Yonne  du 5 août au 14 août constitue le creuset d’une vocation de transmission et de musique de proximité.

Un besoin de charge émotionnelle wagnérienne

Stéphane Fuget à la tête de son ensemble les Epopées dans la Chapelle Royale de Versailles Photo Emmanuel Jacques

« J’ai la nécessité de charge émotionnelle qui est celle d’un Wagnérien, nous confie Stéphane Fuget donc au bout d’un moment j’ai eu besoin de cette puissance émotionnelle dans l’interprétation, j’ai créé Les Epopées par besoin de cette charge »
Dans l’univers très dense des formations baroques – prés de quatre générations se côtoient – des Arts Florissants créée en 1979 à l’Académie musicale Philippe Jaroussky en 2017, la quête du claveciniste et chef tranche doublement par la motivation et la recherche. « Ce que note le compositeur donne la trace d’une pratique, car il sait que l’interprète va savoir-faire. L’œuvre reste un mystère en grand partie avec des marges d’interprétations importantes et des interprétations très différentes. Toute cette dentelle musicale participe de l’image cohérente d’un monde dans lequel l’ornement vient sublimer le quotidien, de la plus petite broderie d’un vêtement aux ors les plus extravagants d’un maitre-autel.»
Ce qui balaye au passage toutes les critiques d’un éventuel épuisement du mouvement !

L’improvisation est la base de la musique baroque

Alors que ces confrères s’orientent très jeunes, le quinquagénaire a abordé la musique baroque extrêmement tard à 20 ans et presque par hasard : « J’ai grandi entre Beethoven, Brahms, Wagner, Strauss. Je suis venu au clavecin par curiosité. J’ai trouvé dans cet instrument toute la part d’improvisation que j’adorais au piano, c’est-à-dire les paraphrases d’airs ou de musiques célèbres dont raffolaient Liszt. Sauf que dans le répertoire baroque c’est la base ! » Puis il est devenu à 30 ans chef de chant de chanteurs solistes d’opéra pour des chefs comme Rousset, Spinosi ou Minkowski.
Sa quête est érudite : « l’interprétation doit trouver vie au-delà du dessin de cette notation« , il suffit pour s’en convaincre de lire les livrets d’accompagnement de ses enregistrements, elle doit venir d’abord de cœur : « Cela rejoint la conviction de Marin Mersenne (1588-1648) qui dans son traité « Harmonie universelle, contenant la théorie et la pratique de la musique » constatait que les chanteurs italiens contrairement à ses compatriotes pouvaient être pris des affections de leurs personnages. Il faut mourir sur chaque note, sinon ce n’est pas la peine, il faut changer de métier. »
Face à ce qui pourraient être des handicaps, Les Epopées avance pourtant de façon incroyable pour trois bonnes raisons :  la maturité du discours, la conviction de faire bouger l’interprétation et enfin le soutien de découvreurs.

 La maturité du discours interprétatif

 La justesse du geste interprétatif est revendiquée : « A force de creuser une vision interprétative depuis 10 ans au sein de la classe d’opéra baroque au CRR de Paris où je dispose de toute l’amplitude possible pour chercher sans obligation de résultat. La création des Epopées consistait à passer la rampe : retrouver quelque chose au-delà de la partition qui reste un canevas. A nous d’imaginer ce que pourrait être cette musique dans sa réalité sonore. Il y a une voie nouvelle dans le rapport du parler et du chanter. » Stéphane Fuget aime aussi rappeler une anecdote ayant eu la chance d’assister aux répétitions d’Harnoncourt sur la trilogie da Ponte/Mozart à Vienne, ce dernier demandait aux chanteurs de ne pas chanter les récitatifs. « Ce travail que je fais au conservatoire de Paris ; on l’entend chez Rossini, mais très peu chez Mozart, et encore moins avant lui. Le message d’Harnoncourt à 82 ans était de continuer à chercher ». 

La conviction de faire bouger les lignes

 L’interprétation s’appuie sur la notation qui selon lui laisse à l’interprète toutes les libertés sur l’émotions. « Evidemment, il y a des choses qui sont acquises – par les interprètes et les professeurs, je suis moins même professeur – si on veut continuer à chercher il faut remettre en question des choses qu’on apprend de nos maitres ou que l’on a pu voir dans le pratique des plus anciens (qui commence avec Harnoncourt, évidement. Car avant lui la tradition est perdue.). La partition est une notation, si on respecte exactement les rythmes tels qu’ils sont écrits, on a une pensée musicale mais pas une pensée de langue ! Il faut penser à transformer ce qui est écrit en syllabes, ce qui change tout, puisque l’on rapproche la notation de la langue parlé. Depuis l’Eurydice en 1600 de Jacopo Peri (1561-1633), il y a une obsession d’être extrêmement proche  de la langue parlé dans son rythme et sa consistance même si on chante. »

 Sans prétention de faire table rase du passé

 « Ne pas se laisser raidir par la notation musicale. Je me dis juste si on ouvre la porte du rapport parler/chanter qu’est ce qui se passe. Puisque les chefs disent toujours plus parler, qu’est ce qui devient quand on va vers quelque chose de plus déclamer. On continue à chercher et les réponses sont différentes en fonction des œuvres : par exemple ; même pour Monteverdi, on ne peut aborder Orféo (datant de 1607) de la même façon que Le Retour d’Ulysse (1640), idem pour le XVIIe par rapport au XVIIIe.Chaque œuvre dit quelque chose d’elle-même et de ce que le compositeur essaye de faire passer.
Même quand on donne plusieurs fois une œuvre, chaque interprétation n’est pas du tout la même que la précédente, ce qui est plutôt rassurant cela veut dire que je fais toujours mon chemin, que mon rapport à l’œuvre fait son chemin et je me laisse embarquer à chaque fois dans le chemin de la recherche et de sa propre évolution. Il n’y a pas de vérité interprétative même celle qui est donnée du temps des compositeurs, qui souvent apprenne de leur interprète (de Brahms à Debussy). »

Le soutien de découvreurs bienveillants

La dynamique d’un ensemble s’appuie la bienveillance des découvreurs : le soutien d’ Anne Blanchard, directrice du Festival international d’opéra baroque et romantique de Beaune, qui le poussait à créer son ensemble s’est traduit à l’engager la chose faite dans un cycle prestigieux, ce fut la Trilogie de Monteverdi ; Le Retour d’Ulysse en 2021 (au lieu de 20 covid oglige), Orfeo (cette année le 22 juillet), enfin Le Couronnement de Poppée en 2023, sans compter les accompagnements de récital (Lawrence Zazzo, et Paul-Antoine Benos-Djian, le 24 juillet).
Laurent Bruner, directeur de Versailles Opéra a aussi été déterminant : « La chance des Epopées fut débuter l’enregistrement d’une intégrale des Motets de Lully en plein COVID (deux volumes sont parus ainsi que Le Retour d’Ulysse, deux autres sont à paraitre au label Versailles Opéra) en très gros effectif et d’exister d’emblée en formation d’opéra. Nous développons aussi des programmes d’Airs de cour avec Claire Lefilliâtre et bientôt avec Marie-Nicole Lemieux, à Philharmonie de Paris, le 9 janvier 23 et le 11 à Beaux Art à Bruxelles. »

Garder une logique de proximité

Les complices des Epopées se donnent la mission de ne pas rester dans leur tour d’ivoire, pour transmettre la musique au plus large public. Au regard de leur agenda et de la multiplicité des formats proposés, ils tiennent paroles : apporter la musique à des endroits où les gens ne vont pas habituellement ; Jardins de Paris (Comédies ballets de Molière), classes d’enfants, création du festival Les Epopées au cœur de l’Yonne et d’une académie pour soutenir de jeunes professionnels en cours de de développement, …
La cohérence de ces Epopées est limpide : retrouver la proximité du chant avec la langue parlée, rapprocher un immense patrimoine des gens qui vivront – et c’est la beauté de cette utopie baroque – en meilleure harmonie.

Le carnet de lecture de Stéphane Fuget, chef, Les Épopées

Robert Schumann, DiechterliebeAlfred Cortot et  Charles Panzéra

C’est l’exemple  que je fais  le plus entendre à mes étudiants chanteurs au CRR de Paris. L’équilibre entre le parler et le chanter y est pour moi proche de la perfection. La pensée de la  musique en syllabes longues et brèves vient enrichir la notation. On entend ce qui n’est pas notable à cette époque : une note légèrement trop tôt, ou légèrement plus longue, ou presque  parlée… Ici, il  n’est  pas  question de solfège, pas question d’être ensemble verticalement, comme si la musique, le temps étaient mathématique.  Non, ce sont les phrasés, les énergies qui sont ensemble. La musique est le bateau sur lequel flottent le texte poétique et les émotions.

Charles Tessier, Carnets de voyages, Me voilà hors du naufrage, par Claire Lefilliâtre

C’est la voix de Claire Lefilliâtre, si proche de nous dans ce répertoire, qui parle au creux de l’oreille. C’est aussi la souplesse du phrasé, la forme des notes, l’enchainement de toutes ces petites perles, de tous ces ornements qui varient les couplets. Là aussi on joue avec le temps, non soumis à la battue d’un tempo. Peu de chanteuses sont autant en adéquation avec ce répertoire de l’air de cour, art savant du 17ème siècle français si simple en apparence…

Edmond  Rostand, Cyrano de Bergerac

Abnégation, panache, grandeur d’âme… Rien n’y est petit.  Le geste est immense, tout le temps, excessif bien sûr. Adolescent, je l’ai lu et relu, et vu tant de fois, jusqu’à le connaître par cœur. Pour le jeune que j’étais, c’était une puissance de vie, une force dans l’adversité, une énergie incroyable pour faire les choses, sans compter. Et puis cette truculence, quelle joie tout de même !!

Victor Hugo, Les Contemplations

Lues en trois nuits quand j’avais dix ans, sous les draps, à la lampe de poche pour ne pas me faire prendre. Souvenir merveilleux de liberté. Et puis cette sensation  incroyable de ne pas pouvoir lâcher un livre, d’être happé par lui (que j’avais eu juste avant en engloutissant Les Misérables).  Ce livre, ce n’est pas seulement la peine d’un homme qui a perdu sa fille, c’est un monde démesuré de lumières et d’ombres, d’un espace autour de nous rempli, plein d’êtres… Une spiritualité presque concrète.

Le Caravage, Madeleine repentante

Je ne crois  pas que ce soit son histoire – cette femme qui a réfléchit sur sa vie, qui décide de changer. Je crois  que ce qui m’a touché c’est plutôt quelque chose d’une fatigue, celle qui suit les grandes luttes intérieures. Et  puis cet abandon, cette chevelure, cette peau, la ligne du cou et des épaules… Quelle sensualité involontaire, pleine de grâce… Le découvrant lors d’une exposition, arrivé devant lui – devant elle devrais-je peut-être dire – c’est la première fois que j’ai pleuré devant un tableau.

Thich Nhat Hanh, Prendre soin de l’enfant intérieur

Thich Nhat Hanh était un des grands sages contemporain, lumineux, merveilleusement calme et  doux. Il parle du sourire intérieur pendant la méditation. On sait maintenant grâce aux neurosciences qu’on ne sourit pas seulement parce qu’on est heureux, mais aussi que sourire, cette mécanique musculaire, déclenche une sensation de bien-être. Essayez !

Wagner, Die Walküre (Bayreuth) Boulez/Chéreau

Sur une ile déserte, s’il n’y avait  qu’une œuvre à emporter, c’est cet opéra que j’emmènerais… Cette version, lumineuse, irradiée par le jeu théâtral de Chéreau et la direction fluide de Boulez, a accompagné toute mon adolescence. Chaque personnage est bouleversant de vérité, et du coup la charge émotionnelle est immense. La musique de Wagner a totalement fait écho à mes affects, plaçant très haut la barre de la nécessité émotionnelle de l’interprétation. Les doigts dans la prise comme on dit…
En dessous de cette charge, pour moi, autant changer de métier…

Pour suivre Stéphane Fuget & Les Épopées

Le site officiel Les Épopées

Festival international d’opéra baroque et romantique de Beaune

Concert Molière dans les Jardins

  • 28 juillet, 18h00, Square Colbert, 159, rue de Charonne, Paris 11e
  • 29 juillet, 18h45, Square Georges Sarre, 10, av Jean Aicard, Paris 11e
  • 21 août, Maison Jean Monnet, 7, chemin du Vieux Pressoir, Bazoches-sur-Guyonne (78)
  • 25 août, 18h00, Square Colbert, 159, rue de Charonne, Paris 11e
  • 27 août, Maison Bernardin de Saint-Pierre – Eragny-sur-Oise (95)
  • 14 septembre, 18h00, Jardin Damia – 24, rue Delaunay – Paris 11e

5 août – 14 août, Festival Les Epopées au cœur de l’Yonne , avec des artistes invites et la classe d’opéra du CMR Ville de Paris dont l’Académie des Epopées, Saint-Julien-du-Sault (89) pour de jeunes professionnels

Avec Claire Lefilliâtre, soprano,

  • 27 juillet, Delabarre, Airs de cour, Scène Faramine – Pierre Perthuis (89)
  • 30 juillet, Stéphane Fuget, clavecin, Péniche Adélaïde – Sens (89)
  • Lacrime delle Donne
  • 26 août, Musiques pour Monsieur Molière, Musée Dubois-Corneau, Brunoy (77)
  • 28 août, Stéphane Fuget, orgue Tribuot 1739, Eglise, Villeneuve-sur-Yonne (89)

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