Culture

Le carnet de lecture de Théo Fouchenneret, pianiste

Auteur : Olivier Olgan
Article publié le 20 avril 2023

Sous une infinie modestie – nourrie à l’ombre de son grand frère de 9 ans son ainé, Pierre lui aussi musicien, Théo Fouchenneret ose tout, notamment de se lancer vers les plus grands sommets de son instrument dès son premier enregistrement avec les deux redoutables Sonates de Beethoven – Waldstein et Hammerklavier que d’autres se sont réservés pour la maturité. De la maturité, ce héraut d’une jeune génération pleine d’étincelles et de panache, sait la dompter et la partager au sein de la pépinière du Festival de Pâques de Deauville (du 22 avril au 7 mai 23) où il joue le 28 avril. Celui qui s’est désormais fait un prénom recherché sera très présent sur la route des Festival, ne le manquez pas, il kiffe le live !

L’éthique du collectif

Alors qu’il commence à prendre un rôle de mentor auprès de jeunes musiciens qui viennent s’y faire les archets Théo Fouchenneret se sent comme « à la maison » au Festival de Pâques de Deauville. Comme son frère ainé, Pierre violoniste qui joue le 6 mai, le pianiste le fréquente depuis sept ans, « on arrive jeune et on gravit les échelons » . Avec des responsabilités, notamment pour mentorer avec les jeunes musiciens. Il apprécie cette « une pépinière où quatre générations d’artistes se côtoient et partagent ensemble des répertoires inédits et cet incubateur de programmes et d’ensembles » pour rappeler la vocation du projet formulée par son fondateur Yves Petit de Voize et qui n’a pas variée depuis presque 30 ans.

Plus encore, il aime se fondre dans cette « éthique du collectif » où les musiciens s’associent dans des programmes souvent rares, comme ce Concert pour piano, violon et quatuor à cordes op. 2 d’Ernest Chausson qu’il interprète le 28 avril avec le Quatuor Ebène et Augustin Dumay (accessible en direct sur B.concerts).

Oser jouer

Le lauréat Premier Prix au Concours de musique de Genève en 2018 fait partie de cette génération de musiciens, bien née, qui fonctionne en projets, autant de rencontres pour faure progresser un métier sur deux pieds: en musique de chambre, et en soliste. Cette dynamique leur autorise à des prises de risques, comme celles d’enregistrer des sommets de leur instrument pour commencer leur carrière discographique, plutôt que d’attendre la maturité, comme l’ont fait avant lui de prestigieux ainés (par exemple son professeur Alain Planès). A cette réserve, Théo aime bien rappeler cette maxime de Rudoff Serkin : « Eh bien, tu ferais bien de t’y mettre maintenant, parce que moi ça fait soixante ans que j’essaie de la jouer, et je n’y arrive toujours pas ! »

Désir d’inventer des sonorités

Lui est convaincu que pour ce « grand répertoire quand on l’apprend jeune s’ancre plus profondément, et même si on ne le joue pas parfaitement d’entrée, à terme on gagne beaucoup de temps dans la digestion, et on peut espérer qu’elle fasse partie de nous

Et d’ajouter sur le livret (Dolce Vita) des deux sonates Waldstein et Hammerklavier de Beethoven qu’il a enregistrée en 2020 : « les deux sonates ont beaucoup de points communs  : chacune à sa manière est un « laboratoire », une incroyable source d’expérimentations beethovéniennes, tant dans l’histoire de l’évolution instrumentale que dans son exploitation

Surtout que Théo a marqué les esprits en les jouant avec une formidable verve ! Son jeu y affirme une version engagée, pensée, choisie. Avec une conception d’emblée personnelle : le message d’un interprète et non d’un suiveur. Encore moins d’un élève !

La volonté de d’inventer – et d’y réussir – de nouvelles sonorités fait désormais partie de sa marque de fabrique. Et il nous en dit plus sur ce désir, ce qui aussi la preuve d’une grande maturité.

Le piano est un métier d’illusionniste. L’instrument à la base est paradoxalement assez pauvre par rapport à d’autres en possibilités expressives. Rendre l’instrument intéressant. L’imagination est cruciale pour un pianiste : elle passe le piano dans une autre dimension, en personnalisant les voix, d’équilibrer ses accords de manières différents. Le détail ouvre le piano et permet d’attirer le public dans son univers.

L’éthique de l’interprète

Celui qui se définit comme « passionné de musique avant tout » rappelle qu’il ne faut pas confondre les interprètes à des créatifs. Jouer du jazz qu’il apprécie grâce à son père, suppose par exemple, d’ apprendre une nouvelle langue qu’il ne connait pas, même si c’est le même instrument : » Ce qui touche à l’improvisation, sont des musiciens qui créent des choses« .  Pour celui que plaide qu’il n’est pas « une personnalité hypercréative ; le mieux que je puisse faire est de récréer, comme avec un métier d’artisanat. »

« Nous sommes des passeurs, nous ne créons rien. Les compositeurs nous laissent un mode d’emploi extraordinaire. L’interprétation consiste à apprendre à parler le langage du compositeur, à faire le pont entre ceux de différents compositeurs, par exemple entre Mozart et Beethoven, entre Beethoven et Schubert Il faut dépasser le respect pour trouver les signes comprendre ce qui se cache derrière le papier. Chaque signe d’un compositeur se ressemble, mais ils veulent aussi dire quelque chose de différent, en fonction du contexte, du temps et de la vue intime du compositeur. » Par exemple le 2e mouvement du 3e concerto de Bartòk qu’il écrit en se sachant mourir… » entre prière et blasphème, entre hommage à Beethoven et signes cachés…

Un rôle de traduction sous contrainte

Mon boulot est de faire entendre la vérité de cette partition.
De cette conviction,  j’essaye de faire passer une émotion à
l’auditeur, même s’il sera ému pour des choses différentes.
Si les musiciens jouaient tous de la même manière, la même pièce, le rendu serait tout de même différent.

Trouver sa famille de musiciens

Pour la musique de chambre, Théo revendique l’ importance de travailler avec les gens qu’il aime, « luxe très privilégié « même si cela prend du temps pour « trouver sa famille de musiciens ». Cette cohésion se crée au fil des projets, mais permet aussi d’expérimenter tout le temps.  Alors qu’il vient de commencer une intégrale Schumann – projet de deux ans pour d’une dizaine de disques, le premier avec son frère Pierre sorte en mai -, il a conscience de sa chance et du défi du live : « Schumann n’est pas un compositeur qui se prête bien à l’enregistrement en studio, quand il y a du public cela change tout. »

Comprendre que dans l’art tout est connecté , et qu’il s’agit de faire le pont entre les choses,
quand le cerveau se met dans cet état d’esprit, on comprend aussi l’immensité du travail pour se tirer par le haut
Le partage avec les musiciens notamment en musique de chambre est fondamental pour devenir musicien.

Un ego de l’interprète bien placé et bien projeté

Si je dois jouer la musique d’un compositeur, je vais me demander si cela est déjà été joué comme moi j’ai envie de l’entendre.
Et si j’ai quelque chose à y apporter !
Pour être honnête avec soi et les autres, mon univers sonore part toujours de ce désir.
Tout ce qui peut contribuer à me nourrir, de l’histoire à mes complices musiciens, compte et est absorbé.

Ne vous fiez pas à cette modestie bienveillante, pour penser qu’il ne projette pas une personnalité attachante. Aux oreilles saturées de l’amateur, le jeu et la fraicheur de Théo Monneret comptent parmi les plus toniques. De cette dynamique de ne rien s’empêcher, son éthique fait la différence. Il nous en régale.

#Olivier Olgan

Le carnet de lecture de Théo Fouchenneret

Gabriel Fauré, Mirages Op.113 par Gérard Souzay et Dalton Baldwin 

Un recueil méconnu de quatre mélodies d’un Gabriel Fauré en fin de vie. Le texte est sombre, mais la musique nous élève. Gérard Souzay y est en lévitation !

Béla Bartòk, Musique pour cordes, percussions et celesta Sz. 106, Zoltan Kocsis, Hungarian National Philharmonic Orchestra

Rarement un compositeur et son interprète ont été indissociables à ce point pour moi. L’occasion également de rappeler que Zoltan Kocsis n’était pas seulement qu’un immense pianiste, mais un vrai génie musical, ici au service de l’œuvre la plus fascinante de Béla Bartòk.

Robert Schumann, Fantaisie, Sviatoslav Richter 

Ces deux dernières années, Schumann fut un compagnon quotidien de mes séances de travail. Et rien ne peut m’émouvoir autant que le final de cette Fantaisie en do majeur.

Guy de Maupassant, Une vie

Un grand classique de la littérature française qui m’a laissé un souvenir impérissable. Je crois avoir été fendu en mille morceaux à la lecture des derniers mots du roman: « La vie, voyez-vous, ça n’est jamais si bon ni si mauvais qu’on croit. »

Milan Kundera, La Valse aux adieux 

De tous les romans de Kundera, celui-ci est le meilleur exemple du concept de paradoxe cher à son auteur, le roman et le vaudeville, la légèreté et la gravité, l’humour et la noirceur.

Eiji Yoshikawa, La Pierre et le Sabre

Ma lecture du moment, un livren qui retrace la vie du plus grand bretteur de l’histoire du Japon, Musashi avec une grande poésie, et qui nous permet de comprendre le fonctionnement social du Japon féodal.

La grande bouffe, film de Marco Ferreri (1973)

Tout est dans ce film, un réalisateur au sommet, des acteurs légendaires (Noiret, Mastroianni, Piccoli, Tognazzi). Une œuvre à la fois subversive et d’une grande humanité, qui s’est révélée pour moi indispensable au fil de mes nombreux visionnages.

Coup de tête, film de Jean-Jacques Annaud (1979)

Immense film avec Patrick Dewaere, que je tiens pour le plus grand acteur de tous les temps. Une histoire de vengeance sur fond de football dans un village français. Un film exceptionnellement drôle.

Le seigneur des anneaux: la communauté de l’anneau, film de Peter Jackson (2001)

Adaptation du roman de fantasy fondateur de Tolkien, je ne me lasse jamais de visionner cette merveille de réalisation qui a bercé mon adolescence. Tout particulièrement ce premier volet au rythme lent et au caractère quasi contemplatif.

Pour suivre Théo Fouchenneret

Le site de Théo Fouchenneret

Programme du 27e Festival de Pâques de Deauville (du 22 avril au 7 mai 23)

A écouter

Beethoven, Sonates pour piano, Waldstein n°21 & Hammerklavier n°29  (Dolce Vita, 2020)

Agenda

  • 28 avril 23, 20:30, Festival de Pâques, Deauville, 32 Av. Hocquart de Turtot, 14800 Deauville : Concert de Chausson avec Le Quatuor Ebène et Augustin Dumay
  • 15 mai 23, 20:00, Concert à la Banque de France, 1 Rue de la Vrillière, 75001 : Quintette de Franck et Quatuor pour la fin du temps de Messiaen, avec le quatuor Hanson et Joël Christophe
  • 25 mai 23, 20:30, Musikfest, 78 Rue Cardinet, 75017 Paris : Fauré, Sonate pour violoncelle et piano n°1, op.109, avec Victor Julien-Laferrière, violoncelle
  • 27 mai 23, 19:00, Chapelle Saint Barthélemy de Montauroux, 21 Rue de la Fontaine, 83440 Montauroux : Fauré, Strauss, Schubert, avec Boris Blanco, violon
  • 10 juin 23, 16:00, Génération Jeunes Interprètes, 116 Av. du Président Kennedy, 75016 Paris, avec Pierre Fouchenneret
  • 04 juillet 23, 20:00, Les Nocturnes du piano de Cagnes-sur-Mer, 1 Prom. de l’Hippodrome, 06800 Cagnes-sur-Mer : Beethoven, Sonate n°21 op.53 dite « Waldstein », Chopin, Ballade n°4 en fa min op.52, Mompou, Paisajes, Schumann, Fantaisie op.17
  • Festival de la Vézère, 10 Bd du Salan, 19100 Brive-la-Gaillarde
    • 07 juillet 23, 20:0,  Tchaikovski, Trio en la min op.50, avec Pierre Fouchenneret (violon) et Caroline Sypniewski (violoncelle)
    • 08 juillet 23, 17:30, Sonate de Mozart, Debussy, Tchaikovski, Ravel et Sarasate, avec Pierre Fouchenneret (violon)
  • 24/07/23, 19:00, Festival Musique en Ré, Saint-Martin-de-Ré : Chopin, Concerto n°1 en mi mineur op11, Direction Victor Julien-Laferrière, Orchestre de chambre de musique en Ré
  • Musique en Ecrins, Église Saint-Etienne de Vallouise-Pelvou
    • 10/08/23, 20:00, Schumann, Fantaisie op.17, Fauré, Nocturnes 6 et 13, Bartok, Sonate, Beethoven, Sonate n°32 op. 111
    • 11/08/23, 20:00, Quintette avec piano op 34 de Brahms avec le quatuor Zaïde
  • 19/08/23, 20:00, Festival de la Chaise Dieu, Abbatiale de la Chaise-Dieu : Rachmaninov, Concerto pour piano n°3 en ré mineur op.30, avec l’Orchestre National d’île de France

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