Culture

Le carnet de lecture de Valérie Aimard, violoncelliste & mime, Bach en miroir

Auteur : Olivier Olgan
Article publié le 13 novembre 2023

Son enregistrement des 6 Suites pour violoncelle seul (2 cd Enphases) est devenu une référence. Normal, dirait-on pour une violoncelliste dont le sommet de Bach est autant une fréquentation intime qu’un passage obligé. Sauf que Valérie Aimard ne les livre au public qu’après avoir enregistré une anthologie de 65 œuvres sur youtube retraçant l’Histoire du violoncelle seul, Only Cello : des premiers Ricercare composés en 1680 aux Haikus de Guy Reibel écrits pour elle en 2020. Les Suites, loin d’être une finalité, nourrissent une mise en « miroir » comme dans cette intégrale en trois concerts aux Midis musicaux des Bernardins les 17, 24 et 31 janvier 2024, en passant par une Master-class et « Fantaisie musicale » au Conservatoire de Toulon, les 22 – 23 – 24 Février 2024. Pour celle qui est aussi mime, l’instrument n’est ici qu’un moyen pour vivre et transmettre une « ouverture permanente de la pensée ».

Enregistrer une œuvre essentielle du 18ème siècle avec un violoncelle du 17ème, un archet du 19ème, un montage de cordes du 20ème, pour une violoncelliste qui tente résolument au 21ème siècle d’être de son temps : c’est un bel accomplissement.
Valérie Aimard, extrait du livret,  Suites pour violoncelle seul (2 cd Enphases).

Valérie Aimard, violoncelliste Photo Steve Murez (aussi celles du Cd Suites)

Grandir avec Bach

« Ses » Suites de Bach ne sont pas (seulement) un enregistrement de plus, il rejoint une vaste lignée de versions de ‘référence’ de générations de violoncellistes. Valérie Aimard n’a pas voulu se mettre sous l’égide d’aucun maitre, même si elle revient du « pèlerinage » à Barcelone pour les 50 ans de la disparition de Pablo Casals, le 22 octobre 1973. Bien sûr, elle en a eu, et les cite dans l’indispensable livret où elle se livre avec beaucoup de tact et de simplicité.

J’ai grandi avec les enregistrements des Suites de Pierre Fournier, Paul Tortelier et Pablo Casals. En vérité, je n’ai jamais beaucoup écouté les Suites pour violoncelle, mais plutôt les Brandebourgeois, les Suites pour orchestre, les Concertos pour violon, pour piano, les Suites anglaises, françaises, le Clavier bien tempéré, bien sûr. J’étais plus attirée chez Bach par sa musique ‘ de tous les jours ’ que par les Cantates ou les Passions.
Valérie Aimard, extrait du livret

A contre pied

Le contre -pied, aux modes, aux courants ou à la facilité de carrière, le parcours de violoncelliste en est riche, pour celle qui se définit comme « très influençable, une éponge ». A la sortie du CNSM, en 1993 elle aurait du comme dit se « laisser happer par la vague du Baroque qui commençait tout juste. » Un précédent anniversaire commémoratif du décès de Casals en décide autrement.   Elle y rencontre Bernard Greenhouse, le légendaire violoncelliste du Beaux-Arts Trio, disciple de Pablo Casals : « Il enseignait un Bach très romantique où l’on avait le droit de vibrer, d’avoir des idées et d’être créatif. »

Sa sincérité, son sens du phrasé, l’utilisation du temps dans l’interprétation, la simplicité de sa technique et la chaleur de sa sonorité m’ont toujours bouleversée. Sa rencontre a changé ma vie musicale.
La première chose qu’il m’ait dite ? ‘ Express yourself. ’ Ce fut un choc, on ne me l’avait jamais dit.
Valérie Aimard, extrait du livret

Express yourself, un envol au pied de la lettre

Ne dite pas que Valérie Aimard qu’elle fait du mime, le monde musical croit (toujours) qu’elle est seulement violoncelliste. Si elle parle peu de cette discipline qu’elle a apprise et maitrise depuis les années 2000 et qui  lui a permis d’élargir ses perceptions et de créer des spectacles Seul en scène, c’est qu’elle craint par-dessus tout d’être catalogué. Ses Suites de Bach sont aussi une façon de revendiquer un identité plurielle.

Jusqu’à l’année 2017, où lors d’un important tournant de ma vie personnelle, j’ai eu besoin de m’y plonger et de les rejouer telles qu’elles étaient gravées en moi. Je me suis alors lancée, après un profond travail, dans mes premières Intégrales en concert.

« Avec légèreté »

L’artiste ne cesse de nourrir un jeu de « miroirs » entre toutes ses activités (Musique de chambre, mime, enseignement, théâtre musical, musique contemporaine ) qu’elle apprécie croiser et multiplier. Au disque, la succession des Suites est murement réfléchi et assumé : « une fois que l’on réalise que pratiquement, on ne peut pas mettre les 6 Suites avec toutes les reprises chronologiquement, toutes les possibilités s’ouvrent à vous : en terminant chaque disque par exemple soit, avec la n°5 façon tragique en regard  de la n°4 majestueuse. Au final, j’ai préféré ultime détail, mettre en regard l’ornementation de la n°6 (CD1) et la n°4 (cd2). »

Intégrales en concert. En deux concerts, en un concert, dans un ordre mûrement réfléchi, dans l’ordre chronologique : j’ai pu éprouver ainsi toute la force de la construction dans son ensemble. C’est dans leur succession que les Suites prennent toute leur dimension.

« Et maintenant ? »

Cette Intégrale terminée au disque, aiguillon créatif pour les concerts à venir est aussi le couronnent d’Only Cello, la collection d’œuvres retraçant l’Histoire du violoncelle seul, « cette odyssée : 65 pièces, 22 compositeurs, 18 jours d’enregistrement, près de 6 heures de musique, est tout à la fois autobiographie musicale et Anthologie du violoncelle seul. »

Nouveau contre-pied qui rappelle « qu’en matière de violoncelle solo, il y a autre chose de Bach à découvrir », l’artiste peaufine deux dynamiques qui la porte, la pédagogie et la transmission. Pour beaucoup, elles semblent être la même chose. Pour Valérie, ce sont deux « variations » du mouvement qui l’anime (et que l’on retrouve sur la couverture du disque). Au tennis qu’elle a joué en Deuxième série (classement gagné la même année que son diplôme du CNSM) , on dirait qu’elle associe un « jeu de fond de cour » et une « montée au filet », à la manière aérienne d’un Roger Federer qu’elle évoque dans son Carnet de lecture…

La pédagogie passe par Cello kids, le violoncelle de A à Z, la chaine YouTube dédiée aux apprentis violoncellistes, aux professeurs , aux musiciens amateurs et aux mélomanes. Avec déjà une bibliothèque de plus de 140 titres. Elle se poursuit par cette « méthode » dédiée aux 2e cycle pour laquelle la musicienne noircit des dizaines de cahiers. L’objectif de fond : « permettre aux étudiants au moment où la maitrise de l’instrument se complique de passer le cap pour continuer à s’épanouir« .

La transmission, c’est un peu la « montée au filet », aller devant le public, le surprendre par des spectacles innovants. « L’instrument ne m’intéresse pas plus que cela, d’autres possibles, d’autres œuvres sont à transmettre » glisse dans un sourire celle qui se reconnaît une bonne oreille pour l’imitation qu’elle a développé avec le mime. En d’autres termes, son envolée ne fait que commencer.
Et son intimité avec Bach est un tremplin, intellectuelle, spirituelle et corporelle.

Il OUVRE TOUJOURS, il ne ferme jamais. Aucun autre compositeur ne peut écrire une telle polyphonie avec une seule ligne. Avec une chose, il fait une immensité. Chaque moment, joué dans sa singularité, rayonne sur le tout. Avec une sorte d’écho de ce qui précède, Bach crée un espace complet, vertigineux, UNIQUE. Il faut livrer à la fois l’INSTANT et l’UNIVERS qui le contient.
Être dans l’œuvre. Tout est dans la musique et, en même temps, toute la place est laissée à l’interprète. (…)
(extrait du CD Suites)

Olivier Olgan

Le carnet de lecture de Valérie Aimard

Bernard Greenhouse, le légendaire violoncelliste du Beaux-Arts Trio, disciple de Pablo Casals. Il enseignait un Bach très romantique où l’on avait le droit de vibrer, d’avoir des idées et d’être créatif. J’ai suivi et exploré cette direction avec délectation.

Zao Wou-Ki et les poètes – Texte de D. de Villepin (Ed. Albin Michel)

J’ai une fascination pour le peintre Zao Wou-ki, son histoire, son destin, sa peinture qui crée espace, mouvement, souffle et profondeur. Il a toujours été proche de nombreux poètes et écrivains, certains s’inspirant de ses gravures, d’autres lui demandant d’illustrer leurs poèmes.
Un magnifique livre au croisement des Arts.

Histoire de ma vie De 1923 jusqu’en 1952 – Marcel Marceau (Ed. Actes Sud)

Un livre magnifique publié à l’occasion du centenaire du mime Marcel Marceau : sa formation chez Charles Dullin en parallèle avec son action dans la Résistance, la naissance de son personnage de Bip.
Un témoignage passionnant sur l’histoire du Théâtre à cette époque.

Concert du Nouvel An – Wiener Philarmoniker – Carlos Kleiber – 1989

Depuis ce concert de 1989, je n’ai pas loupé un Concert du Nouvel An du Philharmonique de Vienne.
Je ne peux pas m’en passer (contrairement à beaucoup de musiciens!): ses ors, ses fleurs, sa légèreté, sa classe, ce moment hors du temps où on oublie le reste du Monde.
Si vous regardez attentivement le DVD de 2020 …vous m’apercevrez même dans le public !

J.S. Bach, Double concerto pour violons en ré mineur, Georges Enesco – Yehudi Menuhin – Pierre Monteux

Retour au début de l’Histoire du disque …
Un Bach « à l’ancienne » mais avec tant de ferveur et de communion entre le Maître et l’élève.

Federer, un mythe contemporain – F. Vallois, C. Haroche (Ed.Solar)

Un immense artiste, une idole, une source d’inspiration, une œuvre d’art !
En 2009, un point qui a fait le tour du monde.

Pour ceux qui veulent connaitre les « idoles » de Valérie Aimard, ou « plutôt son besoin de personnes qui nous élèvent et qui nous sortent de notre quotidien (ou peut-être les deux ?!) », elle les a listé sur son site : de Claude Roy à György Kurtag, en passant par Jorge DonnJoseph Szigeti et Claudio Arrau, … et les Marx Brothers, avec Chico Marx dans le mythique « Une nuit à l’Opéra »

Pour suivre Valérie Aimard

  • Le site de Valérie Aimard  
  • La chaine youtube Only Cello, « Tout à la fois autobiographie musicale et anthologie du violoncelle seul, 65 pièces, 22 compositeurs, près de 6 heures de musique : des premiers Ricercare composés en 1680 aux Haikus de Guy Reibel écrits spécialement à mon attention en 2020, en passant par le fabuleux répertoire du 20ème siècle : Lutoslawski, Dutilleux, Ligeti, Britten entre autres et le si précieux György Kurtag. »
  • Cello kids, le violoncelle de A à Z, la chaine YouTube dédiée à la pédagogie du violoncelle, avec une bibliothèque de plus de 140 titres destinée aux apprentis violoncellistes, aux professeurs , aux musiciens amateurs et aux mélomanes.

Agenda

  • Les midis musicaux des Bernardins, Collège des Bernardins Paris 5e, 12h30,  Bach en miroir – Suites pour violoncelle seul, en trois concerts avec
    • 17 janvier 2024, Dall’Abaco – Bach : Suite n°1 & n°2,
    • 24 janvier 2024, GabrielliLutoslawskiBach Suite n°3 & 4,
    • 31 janvier 2024, Kurtag – Bach Suite n°5 & n°6.
  • 22 – 23 – 24 février 2024, Toulon – Conservatoire, Master-class et « FANTAISIE MUSICALE « Oeuvres de Gabrielli – Bach – Prokofiev – Crumb – Glière – Bloch, Mime : Le Portrait – Sacher variation – Bulles – L’Albatros
  • Dimanche 3 Mars 2024, 18h, Paris 11e – Atelier de la Main d’Or, Schubert Trio – Sonatensatz D 28  – BRAHMS Quintette avec piano, Ariane Granjon, Anh-Thu Pham, violons, Carla Fratini, alto – Valérie Aimard, violoncelle – Laurent Cabasso piano
  • Samedi 9 Mars 2024, Vaux sur Seine – Pavillon d’Artois, Schubert Trio – Sonatensatz D 28  – BRAHMS Quintette avec piano, Ariane Granjon, Anh-Thu Pham, violons, Carla Fratini, alto – Valérie Aimard, violoncelle – Laurent Cabasso piano
  • Dimanche 10 Mars 2024, Gargenville, Schubert Trio – Sonatensatz D 28  – BRAHMS Quintette avec piano
    Ariane Granjon, Anh-Thu Pham, violons, Carla Fratini, alto – Valérie Aimard, violoncelle – Laurent Cabasso piano

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