Culture

Le carnet de lecture de Vincent Dumestre, Le Poème harmonique

Auteur : Olivier Olgan
Article publié le 17 septembre 2022

Avec des programmes baroques subtils et rares, Vincent Dumestre avec son ensemble Le Poème Harmonique investit depuis 25 ans toutes les facettes musicales du XVIIe siècle d’une gourmandise et curiosité insatiables. Ceux qui révolutionnèrent le Bourgeois gentilhomme sur scène en 2004 reviennent 15 ans après avec un nouvel enregistrement du chef d’œuvre du duo Molière/Lully et un spectacle sur les deux Baptistes, à Paris le 20 septembre, à Soissons pour le Festival de Laon le 22 septembre et au Havre, 6 octobre.

Grand défricheur de partitions

« Je me passionne pour la musique du début du XVIIe siècle parce que c’est une période esthétique où tout était possible. Aucun code, ni structure rythmique n’était encore défini. Les artistes quittaient les canons de la Renaissance et multipliaient les innovations dans toutes les directions, bousculant les genres profanes et sacrés, savants et populaires. » Depuis la création de son ensemble Le Poème Harmonique en 1998, la passion constante et gourmande de Vincent Dumestre pour le XVIIe européen ne s’est pas assouvie et se définit comme une quête de sens, autant esthétiques que philosophiques.

La qualité des partitions plus que leur postérité

Son refus des catégories et des chemins tous tracés, l’impose comme l’un des musiciens les plus inventifs tant que pour des opéras sur scène que pour des programmes de musiques sacrées, de chansons populaires et d’Airs de cour  « Je ne fie pas à la postérité, mais à la qualité des partitions » insiste ce bourreau de travail qui avale des milliers de pages de manuscrits pour exhumer des pépites inouïes, comme L’humaine Comédie du français Moulinié, Lamentations du romain Cavalieri, Il Nuovo stile du florentin Belli, Dido & Aeneas de l’anglais Purcell, ou récemment la zarzuela Coronis de l’espagnol Sebastian Durón, sans oublier une prédilection pour les compositeurs de Louis XIV, Lully, Lalande, Charpentier, Couperin, …. « Contrairement à la musique italienne qui va droit au but par assauts de brillances, la musique française du XVIIe siècle déploie grâces et suggestions, tourne autour des sentiments avant de nous prendre par surprise » insiste celui qui bourlingue dans toutes les bibliothèques européennes.

Tous ont souvent en commun d’être au carrefour des Anciens et des modernes, où les styles basculent ou l’interprétation exige de tailler les arêtes vives de ses diamants purs. Les éclats des programmes du Poème Harmonique laissent des traces indélébiles (de son Stabat Mater de Pergolèse au Nisi Dominus de Vivaldi), par le jeu des sons foisonnants grâce à l’utilisation subtile des instruments d’époque comme le calscione, et un jeu voluptueux de ruptures vertigineuses et souvent détonantes.

L’invitation à un festin sonore 

Poème harmonique, le nom de l’ensemble résume à lui seul tout un état d’esprit : « S’il est inspiré d’un recueil de guitare espagnol du XVIIe, il condense d’abord les deux facettes de notre travail ; traduire le sens des mots, et faire partager la perfection des rapports entre les notes et les textes. » Pour cet ancien élève de l’Ecole du Louvre venu sur le tard à la musique professionnelle, la musique constitue d’abord un festin sonore. Et comme tout grand chef, le théorbiste ne cesse de se remettre en cause.

Son évolution sur le Bourgois Gentilhomme en témoigne. En 2005, le spectacle mise en scène par Benjamin Lazar crée une véritable séisme esthétique ; la partition à laquelle il redonne son homogénéité se révèle dans son homogénéité, avec le travail sur la projection et la diction, mais aussi par la frontalité de jeu de scène et l’éclairage à la bougie.
15 ans plus tard, à la faveur du confinement, allions nous retrouver le même émerveillement ? Le nouvel enregistrement en studio prouve que si ses conceptions ont évolué, les saveurs sont multipliées ! On y retrouve cet élan collectif dopé par un véritable esprit de troupe, la précision de l’articulation est une aide à la cohérence harmonique et à l’envol des mélodies. Au-delà des qualités qu’il parvient ) condenser en un seul discours, Dumestre je joue des troubles des sentiments.
C’est avec la même gourmandise que les complices se lancent dans une nouvelle tournée autour des deux Baptistes, à la fois complices et rivaux pour libérer la dynamique festive de la Comédie Ballet.

Explorateur d’émotions et scaphandrier de la mémoire

Vincent Dumestre connaît bien l’irréparable et délicat travail du temps. Il lui faut tout reprendre de ces partitions oubliées, distiller les sons avec ses compères, pour donner à comprendre et à mieux vivre l’esprit du Grand Siècle.
Car la démarche qu’il assume comme un ‘bonheur égoïste’ doit être avant tout ‘un enrichissement émotionnel’. Sans priorité, ni calcul. Même si cela peut le conduire sur des pistes insoupçonnées, mais si déterminantes pour la compréhension de l’époque comme celles des ‘Chansons populaires françaises’, ou les « Airs de cour ».

« La plus grande constante de l’air de cour réside dans la thématique de l’amour, qui y est décliné sous toutes ses formes (..) Quand l’air de cour disparaît, on le retrouve, autrement, ailleurs : il inspire certaines formes d’écriture de Charpentier ou Lully, on en retrouve des ersatz intégrés dans les opéras à la fin du XVIIe siècle, et on peut voir dans certaines formes musicales plus tardives le souvenir de l’air de cour : le lied n’est-il pas au fond l’air de cour du XIXe siècle ? » rappelle celui qui en a enregistré plus d’une centaine. Avec quelle jubilation, il évoque aussi leurs pérégrinations, l’altérité et la constance de certains de leurs rythmes.

Travail de mémoire, mais aussi travail esthétique.

Vincent Dumestre partage le goût des correspondances esthétiques. Abstraire la musique du contexte qui la fait naître, c’est la vider de sa substance, c’est négliger l’effet de sa naissance, et manquer la vérité qui pourtant la galvanise. Et de vilipender notre société de l’écrit qui sanctifie la partition qui représente toute l’œuvre alors que c’est l’oralité qui occupait une place essentielle, l’imprimé était rare et donne peu d’éléments. Avec une éthique précise : « recréer avec toujours ce point de mir que le respect non pas forcément du compositeur mais d’un moment d’écriture. »

La quête des origines

Mais n’y voyez aucun pédantisme ; plutôt la volonté de partager l’instant présent.  L’interprétation ne vaut ici que par l’effet qu’elle provoque.
Le résultat ! une quarantaine de disques, tous incontournables pour leur originalité, la liberté de leur ornementation, la richesse des contrastes et des couleurs. Tout continent oublié a repris des couleurs. Chapeau le magicien Dumestre !

Le carnet de lecture de Vincent Dumestre

O Cielo O Ammore, de Pino de Vittorio (Symphonia). En 1996, ce disque venait en affirmation de mes recherches sur les musiques en Italie au 17ème siècle. La fameuse sprezzatura dont parlent les traités, Pino de Vittorio la maniait avec un tel sens de la rhétorique, une grâce et une évidence… Dans sa bouche, le récitatif prend forme, il est un modèle de projection des consonnes, de construction de la phrase. Quelques années plus tard, j’ai eu la joie de le rencontrer à l’occasion de notre Stabat Mater de Pergolesi, et depuis, c’est toujours un collègue, et surtout, un ami.

John Bull, par Pierre Hantaï (Astrée). S’il y a eu une fascination dans mes jeunes années qui n’a jamais tari, c’est celle pour Pierre Hantaï. J’ai passé des heures à écouter Pierre chez lui, répéter son instrument, j’ai passé des semaines à écouter ce disque, qui est pour moi un sommet de la rhétorique : phrasé et articulation mélodique, virtuosité sans jamais d’effet déplacé, équilibre quasi vocal de la polyphonie : la partition est lumineuse et parle dans toute sa profondeur, comme un alexandrin de Corneille.

Joao Gilberto & Stan Getz. Ce disque a traversé ma vie : d’abord écouté par mes parents quand j’étais enfant, redécouvert dans mon adolescence quand je commençais la guitare et m’essayais aux différents styles – blues, jazz – puis compris dans son essence et sa philosophie, quand j’ai découvert le Brésil : La bossa nova, c’est en quelques sorte le miracle de Florence dans les années 1600 – un cénacle de poètes, gens de lettres et musiciens, qui se réunissent et inventent un “nouveau style” de musique – reproduit par João Gilberto et ses amis dans les années 1950 à Rio de Janeiro…

Herrigel. Le zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc. Loin d’être le livre de l’enseignement sulfureux ou idéalisé d’une d’extase spirituelle, il parle au contraire des doutes, de l’ego et de l’oubli de soi, et par son approche très concrète et physique de cet art, donne à réfléchir au jeu de l’instrumentiste : sur un arc, comme sur la corde d’un luth. Offert par Jordi Savall quand j’avais une vingtaine d’années, je l’ai toujours gardé au premier rang de ma bibliothèque, livre nécessaire dans le chemin escarpé de l’apprentissage de la musique, qui rappelle toujours la devise du doute de Montaigne : Que sais-je…

Julien Gracq. Carnets des Grands Chemins. Pourquoi ce livre ne m’a jamais quitté ? Je ne connais pas de descriptions plus intimes, plus fidèles, plus justes que ces descriptions des routes et chemins de France que Julien Gracq a parcouru durant des dizaines d’années. J’en relis souvent quelques lignes pour le plaisir de retrouver un souvenir passé, ma madeleine de Proust, la joie d’une promenade dans la fraîcheur du crépuscule, l’odeur de la pluie sur le bitume, ces sensations que nous avons tous vécues un jour…
Cette mémoire collective, que reproduit Julien Gracq avec le geste souverain de l’artisan, est en filigrane des deux disques que j’ai gravé autour des vieilles chansons d’autrefois, Plaisir d’amour et Aux marches du Palais, dont j’ai appris un jour, comble de l’honneur, que Julien Gracq les avait écoutés et appréciés.

Pour suivre Vincent Dumestre

Le site du Poème Harmonique
La chaine Youtube du Poème Harmonique

Agenda

Le Ballet des Baptiste. Lully-Molière. Rivalités à la cour de Louis XIV

  • 20 septembre, Maison de la Radio et de la Musique, Paris
  • 22 septembre à 20h, Cité de la danse et de la musique à Soissons dans le cadre du Festival de Laon
  • 6 octobre, Le Volcan, Le Havre

Mon amant de Saint-Jean, De Monteverdi aux Années folles

  • 15 octobre, Opéra de Dijon,
  • 18 et 19 octobre, Chapelle Corneille, Opéra de Rouen
  • 14 novembre, Toulon

Discographie sélective

  • Vivalsi – Razzi – De Langa, Nisi Dominus, Alpha, 2022
  • Les Noces royales de Louis XIV, Œuvres de Lully, Couperin, Veillot, Nivers, Rossi, Cavalli, Rosiers, Métru et Hidalgo, Château de Versailles Spectacles, 2022
  • Lully. Le Bourgeois gentilhomme, Château de Versailles Spectacles, 2022
  • Duron, Coronis. Alpha 2022
  • Lully. Cadmus et Hermione, Château de Versailles Spectacles, 2021
  • Lalande. Majesté. Alpha 2018 – Tenebrae. 2002 – Les soupers du roi, Château de Versailles Spectacles, 2021
  • Charpentier – Lully, Te Deum, Château de Versailles Spectacles, 2014
  • Chansons d’autrefois & chemins de mélancolie, Alpha, 2004
  • Airs de cour, Alpha, 2019

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