Culture

Le carnet de lecture d’Éric Fottorino, journaliste et romancier, "Mon enfant, ma sœur"

Auteur : Patricia de Figueiredo
Article publié le 11 décembre 2023

Seule la forme du poème, à la fois supplique intime, souffrance de l’abandon et obsession généalogique pouvait tenter d’exprimer le traumatisme qu’Eric Fottorino vit depuis la révélation de l’existence d’une sœur, arrachée de force à sa mère, secret déjà évoqué dans son livre Dix-sept ans (2018). Mon enfant, ma sœur, aux éditions Gallimard se révèle innovant sur le style, sans ponctuation ni capitales, et bouleversant sur le fond ; la quête du journaliste – romancier pour cerner le deuil de l’ombre d’une sœur, « l’histoire d’un autre âge/d’un outrage ». Depuis 30 ans, il bâtit une « collection mémorielle » autour des méandres de son histoire familiale avec un talent pour Patricia de Figueiredo incomparable.

A la recherche d’un deuil insaisissable

Il nous invite à entrer dans un long poème sans ponctuation, ni capitales qui facilite l’entrée dans un de ses textes les plus intimes, les plus innovants aussi ; tout ce qui pouvait empêcher la fluidité de lecture a été enlevé.

Petit à petit, au fil des phrases qui courent sur les pages, une musique se fait entendre par les mots qui sonnent et se répondent. Une rivière coulant vers un fleuve intranquille.

Éric Fottorino, journaliste et romancier Photo Mickael Bougouin

Cette forme particulière Éric Fottorino ne l’a pas décidé, elle s’est imposée à lui.

« Quand ma mère m’a appris en 2017 qu’elle avait eu un enfant, longtemps je n’ai rien fait, je me sentais impuissant. À l’été 2021, je me suis surpris à griffonner des phrases sur qui elle était, à quoi elle ressemblait. Un monologue sur deux carnets, j’ai construit un texte sous cette forme sans y avoir réfléchi. Toutes ces notes se sont accumulées, j’ai réalisé que ce que j’avais à dire trouvait sa forme dans cette suite d’interpellations, de quêtes. C’est la première fois depuis 20 ans que j’écris un texte manuscrit » détaille l’écrivain. Amos Oz disait à propos de Seule la mer : « C’est un roman qui se lit comme un poème, c’est un poème qui se lit comme un roman ». La phrase s’applique à merveille à Mon enfant ma soeur. Nous sommes entrainés dans cette quête intime, ce voyage en prose bien réel, où les blancs emplissent les plages comme pour signifier l’absence.

Comment écrire sur sa famille ?

Pour répondre à des questions restées sans réponses. Pour contourner le silence, l’absence, le non-dit, précisément pour savoir qui j’étais et savoir qui étaient les Miens et même cette expression « Les Miens » pouvait prendre du sens, mon père, ma mère, cette sœur ?
Eric Fottorino

Le romancier reprend à son compte la phrase de Marthe Robert « l’origine du roman, c’est le roman des origines ». Il faut briser ce pacte silencieux de dissimulation, de non-dits pour dire les choses comme elles sont, sans pour autant blesser ceux qui restent.

Cette matière irréductible , Fottorino l’apprivoise de façon un peu inconsciente à l’âge de 30 ans,  » quand j’ai mesuré le trouble des personnes concernées mais aussi les conséquences sur moi-même, le fait d’enquêter sur eux, de recourir à la fiction pour éclairer des pans entiers du réel qui ont été dissimulés. »

Je n’ai pas le sentiment de faire de l’autofiction mais d’éclairer les autres

De la nostalgie d’un passé perdu, révolu.

Tel un détective dans un roman de Modiano, on se demande si la quête peut aboutir et ce qu’elle peut apporte aux protagonistes. Ce roman poème serre au cœur, révèle en nous les failles et donne en écho nos bouleversements intérieurs. Ce n’est pas étonnant que, plus que pour ses 6 autres romans, Fottorino reçoit des témoignages de beaucoup de ses lecteurs – par lettre ou instagram – qui lui expriment autant leur reconnaissance que leur soutien bienveillant.

On attend déjà avec impatience la suite, un roman de Fottorino est toujours un bonheur.

j’imagine encore en toi
une apesanteur un flottement
tu es là et tu es loin
entre les mots que tu prononces
s’insinuent des blancs
ouverts à l’imprévu
des failles et des crevasses qui s’offrent aux prémices
d’une histoire à écrire
permettent l’irruption de visages perdus
d’inconnus dans le halo d’une mère
pas même entrevue
Éric Fottorino, Mon enfant, ma sœur, Gallimard

En attendant, Le 1, le pari hebdomadaire lancé par Eric Fottorino pour « une nouvelle expérience de presse » va fêter ses 10 ans en avril 2024.
Pour son créateur et ses équipes, et malgré la disparition de Laurent Greilsamer, le désir est intacte de continuer à étonner et à informer par un « objet papier » iconique qui s’est désormais installé dans le paysage de la presse écrite éditée.

#Patricia de Figueiredo

Le carnet de lecture d’Éric Fottorino

Mes lectures vont au fil de l’eau, de mes envies, du hasard et de l’instinct du miment.
Avec des valeurs sûres telles Marguerite Duras, Patrick Modiano ou Philip Roth, et des découvertes en chemin…

La Promesse de l’aube, de Romain Gary, Folio

Je suis un inconditionnel de Gary, par son humour désenchanté, par sa gravité et sa profondeur toujours adoucis par un sourire, une pirouette, une sorte de gaieté inconsolable, ce qu’il appelait son « petit violon juif ». J’aime particulièrement la Promesse, ouvrage fondateur enraciné dans l’amour maternel (qui condamne à manger froid toute sa vie auprès des autres femmes…), et dans les surprises de l’existence. C’est une leçon d’espérance, de confiance dans l’autre, un formidable récit d’initiation à l’art difficile de devenir soi.

La Petite fille, de Bernard Schlink, Gallimard

Par l’auteur de The reader, un texte poignant qui raconte le fossé creusé entre un sexagénaire et une petite fille par alliance dont il découvre l’existence après la mort de son épouse. Schlink nous amène au bord du précipice à travers cette fillette qui a pour bijou une croix gammée et montre sa délicatesse au piano. A travers ce roman somptueux passent les fantômes anciens de l’Allemagne et les blessures encore ouvertes entre ceux de l’Ouest et ceux de l’Est.
Un livre inoubliable, si bien écrit.

Les éditions Philippe Rey

Depuis 2002, plus de vingt ans, Philippe Rey repousse les frontières de la littérature avec des textes souvent venus du Sud et des îles ( mais pas exclusivement), sans exotisme de carte postale, mais dans une recherche incessante d’authenticité, de sincérité, d’audace et de beauté.

Si son travail a été salué et consacré en 2021 avec le prix Goncourt attribué à Mohamed Bougar Sarr pour La plus secrète mémoire des hommes, son catalogue est une petite mine d’or d’où émergent des auteurs célèbres et célébrés comme Joyce Carol Oates, Joyce Mainard ou Patrick Chamoiseau, mais aussi des découvertes inoubliables comme le furent les livres poignants de Sophie Daull ou la révélation de cette rentrée Ce que je sais de toi, d’Eric Chacour, prix Femina des Lycéens.

Pour suivre Eric Fottorino

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