Culture

Leconte, réalisateur de Maigret et Patrice, romancier de Monsieur Bouboule

Auteur : Patricia de Figueiredo
Article publié le 22 février 2022

Malgré son J’arrête le cinéma, Calmann-Lévy (2011), Patrice Leconte reste scénariste et réalisateur pour raconter des histoires, en témoigne son adaptation magistrale avec Jérôme Tonnerre, de La Jeune fille et la mort de Georges Simenon. Cette enquête de Maigret, incarné par Gérard Depardieu, sort ce mercredi dans les salles. Il a confié à Singulars son besoin irréductible d’écrire aussi des romans, Monsieur Bouboule vient d’être édité aux éditions Arthaud.

Qu’exige une une bonne adaptation pour le cinéma ?

Patrice Leconte jongle avec le cinéma et le roman pour mieux croquer ses récits Patrice Leconte Photo Photo Astrid di Crollalanza, Flammarion

Quand j’étais étudiant dans une école de cinéma, Jean-Claude Carrière, qui avait notamment travaillé avec Buñuel sur Le Journal d’une femme de chambre, nous avait dit : « Pour faire une adaptation, il faut lire le roman une fois, deux fois, trois fois, dix fois si vous voulez, puis vous le refermer, vous le mettez sous le lit et vous ne le rouvrez plus jamais. »  C’est brillant, cela signifie qu’il faut attirer vers soi ce qui reste en mémoire, le transformer en quelque chose de respectueux et en même temps qui nous appartient.
Choisir d’adapter, c’est être en connivence avec l’auteur et le roman. Une adaptation est très excitante mais il y a un exercice que l’on ne pourra pratiquement jamais faire c’est donner le même roman à 10 cinéastes et de voir le résultat. Ce serait captivant. Le premier Simenon que j’ai adapté Monsieur Hire avait déjà été adapté par Julien Duvivier « Panique ». Les deux films ont des points communs mais aussi très différents. Si on suit le roman à la lettre, on n’est plus cinéaste !

Après Monsieur Hire, Maigret, qui sort en salles le 23 février est aussi une adaptation de La Jeune fille et la mort de Simenon ?

Avec mon coscénariste Jérôme Tonnerre, nous avons pris des libertés en l’adaptant. C’est un Maigret qui se passe à Paris. Un très beau roman sur un plan purement émotionnel. Une jeune fille de 20 ans est retrouvée morte au Square des Batignolles mais personne ne sait qui était cette jeune fille. Ce n’est pas seulement une enquête pour savoir qui l’a tué, pourquoi et comment, mais il s’agit de comprendre et de savoir qui était cette fille dont personne ne se souvient. C’est très sentimental.
Maigret ayant eu une fille qui est morte au même âge. Sans parler de la fille de Simenon. Et du fils de Gérard Depardieu qui joue Maigret. À un moment Monsieur Kaplan dit : « C’est terrible de perdre un enfant, il ne reste rien, plus que la nuit. » Et Depardieu-Maigret réplique : « Je sais Monsieur Kaplan, je sais. » Évidemment, il devait penser à Guillaume.

Cinéaste reconnu, pourquoi êtes-vous mis au roman ?

Le premier roman « Les femmes aux cheveux courts » était une tentative sur le tard. Je ne me sentais pas légitime pour écrire un roman et c’est le patron d’Albin Michel, Richard Ducousset qui m’avait poussé à écrire en 2009. J’ai commencé par une histoire qui me trottait en tête. Le souvenir de cette écriture me reste en mémoire, c’était la première fois que je me frottais à cet exercice avec des incertitudes. Quand une envie de roman se présente à aucun moment, je ne me demande si je vais en faire un film. Spontanément la forme suit le sujet.
Le roman offre des possibilités formidables par rapport au cinéma où les sentiments des gens, leurs états d’âme ne peuvent pas être écrits dans un scénario. Il permet aussi cette chose précieuse qui est le sentiment d’écrire à une seule personne, un rapport intime. Pour les films, notre souhait est d’avoir une salle remplie de spectateurs qui l’apprécient. Avec le roman, on est seul avec le lecteur ou la lectrice. C’est très grisant.

Pourquoi l’histoire de Monsieur Bouboule est-elle traitée sous forme de roman ?

Je ne voyais pas comment cette histoire aurait pu être traitée autrement. J’ai toujours été assez bouleversé – le mot n’est pas trop fort – par les gens très très gros, qui trainent un poids comme un boulet qu’ils auraient aux pieds. Je suis d’autant plus ému, qu’ils sont souvent sujet de moqueries. Peser très lourd est une tristesse. On dit souvent « un gros rigolo » mais ils ne sont pas joyeux en général.
Au-delà, ce monsieur Bouboule cristallise à sa manière toutes les différences et handicaps. Les personnes handicapées, pour telles ou telles raisons, sont très sensibles au regard qui est porté sur eux, et c’est souvent un regard qu’on déplace et qu’on emmène ailleurs pour faire comme s’ils n’existaient pas. Cela me trouble beaucoup.
Le personnage de Monsieur Bouboule était comme une évidence ; quand j’étais petit on m’appelait Babar et ça me reste. Je me pèse tous les matins, c’est ridicule. Monsieur Bouboule ne s’aime pas dans une société qui n’accepte pas les différences. Je l’ai traité avec légèreté.

Le travail d’écriture pour un roman ou un film diverge-t-il ?

Je ne prends pas de notes. J’y pense longtemps, puis quand j’ai assez de matières, je commence à écrire. Généralement, je sais où je vais mais je ne sais jamais exactement comment je vais y aller. Que ce soit pour un roman ou un scénario. Il m’est arrivé de prendre des notes, de baliser le parcours mais au passage à l’écriture d’une continuité dialoguée, je ne me fais plus de surprises. Or je trouve plus excitant de se ménager des surprises, en ne sachant pas exactement le cheminement même si globalement l’objectif est connu.

Les vrais auteurs sont les personnages eux-mêmes,
on ne peut pas leur faire faire n’importe quoi, nous avançons avec.

Les scénarios imprimés sont l’outil de travail de l‘acteur. Autant un livre est destiné à rester, autant un scenario est une écriture très éphémère. La chenille se transforme en papillon le jour où le scénario devient un film, Il peut se garder en souvenir mais il reste une étape alors que le roman est une fin en soi.

Propos recueillis par Patricia de Figueiredo, décembre 2021

Pour suivre Patrice Leconte

Maigret, sortie en salles le 23 février 2022
Grand amateur de Georges Simenon, Patrice Leconte a confié avec finesse son admiration pour le créateur de Maigret à La grande table de France Culture, le 21 février : « l’écriture de Simenon est tout le temps magnifique. Vraiment. Cette économie des mots, ce style, ces phrases courtes qui expriment tellement de choses, savoir s’en tenir à l’essentiel […]. J’essaye de tendre vers ça quand je fais mes films. Lui, il a pris quelques longueurs d’avance. […] Ce n’est pas « comment c’est écrit » qui nous a plu. C’est « qu’est ce que ça raconte ». […] Maigret cherche à savoir qui était cette fille davantage que de savoir qui l’a tuée. D’une certaine manière, ça recoupe une autre de nos passions, à Jérôme Tonnerre et moi : il y a quelque chose d’assez Modiano là-dedans. Modiano, il cherche à retrouver Dora Bruder ou que sais-je… Il va dans les rues. Peut-être qu’on l’a connue, peut-être pas. Et Simenon et Modiano, même si ça semble extravagant, je trouve qu’il y a beaucoup de points communs. »

Romans

  • Monsieur Bouboule, éditions Arthaud, 2021
  • Louis et l’Ubiq, Arthaud, 2017
  • Riva Bella, Albin Michel, 2011
  • Le Garçon qui n’existait pas, Albin Michel, 2013
  • Les femmes aux cheveux courts, Albin Michel, 2009

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