Culture

Lee Ufan, un sphinx à la recherche de la transcendance et de l’infini

Auteur : Marc Pottier, Art Curator basé à Rio de Janeiro
Article publié le 24 janvier 2023

[Découvrir les artistes d’aujourd’hui] En dépassant ses origines orientales, Lee Ufan, qui vit entre sa Corée natale, le Japon et la France offre, une possibilité de réponse universelle à des problématiques de globalisation.  Rendre tangible ce qui est invisible, privilégier le processus sur la création finale sont les principales singularités de la pensée créatrice de l’artiste. Il accompagne par un travail de sculpteur son odyssée picturale en cherchant les gestes et les matériaux qui rendent ces deux pratiques analogues et coexistantes. Après son musée de Naoshima au Japon et son espace au musée d’art de Busan en Corée, l’ouverture de sa Fondation à Arles offre une nouvelle opportunité permanente d’entrer dans les conversations muettes de celui dont les centres de gravité sont la nature et le cosmos.

Lee Ufan. Relatum – Counterpoint, 2009 Photo Fabrice Seixas Courtesy Lee Ufang Studio

Le rare, le peu, l’intemporel, la sérénité, la méditation, la concentration sont des mots qui donnent quelques-unes des directions pour une œuvre transcendantale habitée de songes et de poésie. Lee-Ufan crée comme une respiration et engage le corps.  

Lee Ufan.. Relatum – Roc et Baton, 2013 Photo Fabrice Seixas Courtesy Lee Ufan Studio

« Ce que nous voyons ici est une question posée à l’idée de civilisation ! » LU

« Peu de gestes, peu de mouvements visibles, un lien aux principes de la nature, une économie de la pensée par la maîtrise de la complexité, le sentiment de l’espace et, plus que tout, la conscience aiguë d’une responsabilité à la fois historique et ontologique, fondent cette œuvre. La tension qui l’habite ne se veut ni la traduction d’un désir expressif ni un fait d’ordre psychologique. Aux antipodes de ces catégories, le travail de Lee Ufan organise, par la permanence répétée de quelques gestes fondamentaux, des rencontres et des correspondances révélatrices du lien entre l’homme et son milieu objectif et subjectif. »
Michel Enrici, Lee-Ufan, Actes Sud, 2013.

Lee Hufan, From Point, 1978 Photo Studio Lee Hufan

Les forces du ‘déjà-là’

Né en Corée du Sud en 1936 dans un village de montagne où les communautés étaient « d’une morale stricte et fièrement imprégnées d’idéaux confucéens », elles « se montraient critiques à l’égard de la modernité… s’opposaient à la colonisation japonaise et menaient une vie rustique en signe de protestation ». Cet environnement explique en partie les germes d’une œuvre aux antipodes du spectaculaire et nourrie depuis toujours par un geste artistique qui considère les forces du ‘déjà-là’, comme Lee-Ufan l’exprimera fort bien dans les théories du mouvement Mono-Ha.

Culturellement neutre  

Lee Hufan. Dialogue, 2009 Photo Studio Lee Hufan

Les croisements de plusieurs cultures lui ont permis de forger son langage universel. Les Influences japonaises (pays où il s’est établi à l’âge de 20 ans), européennes, américaines « font que je suis devenu culturellement neutre, et mon œuvre s’est conformée au ‘style Lee Ufan » précise celui qui, très jeune a appris les classiques chinois à l’école de village privée confucéenne (Seodang). Le Xiao-xue, une méthode répétitive qui consiste à scander une même phrase en chœur avec les autres enfants, a aussi certainement exercé une influence consistante sur sa future œuvre apparemment répétitive, tout comme ses cours de dessin et de calligraphie.  Ce n’était pas pour devenir artiste – il a toujours été timide, voire honteux d’être artiste – mais pour acquérir un moyen d’appréhender l’univers. « L’œuvre de Lee Ufan n’est pas une greffe orientale dans une mondialisation des valeurs produites par l’occident, elle apparait aujourd’hui avec radicalité comme une réponse universelle à des problématiques de globalisation » précise Michel Enrici, évoquant « Marking Infinity » son exposition rétrospective au Guggenheim de New-York en 2011.

Jardiner le vide

C’est dès son enfance qu’il a appris comment s’appuyer sur le pinceau sur un point désigné pour lui faire ensuite tracer une ligne. « Selon certains préceptes métaphysiques, l’univers commence et se termine par le point – la variété des êtres et des phénomènes n’étant qu’une variation de points :  hommes, arbres, nuages, qui se désintègrent par la dispersion des points », nous livre-t-il pour qu’on puisse mieux comprendre sa méthode. Cela donnera les séries « From Point » et « From Line » où Lee Ufan « jardine » le vide et pour lequel poser le point ou tracer la ligne répétitivement n’est ni peindre, ni écrire ou ni même calligraphier, mais sa façon d’entrer en relation avec l’espace. Comme le mentionnait Eugène Delacroix (1798-1863), son œuvre parle aussi de « la silencieuse puissance de la peinture ».

Peindre se confond avec écrire

Devenir artiste s’est imposé à lui, malgré lui, au début comme une façon de participer au financement des mouvements liés à la réunification de la Corée, en vendant son travail plastique. Dans un univers où la peinture était considérée comme une discipline réservée aux enfants ou aux femmes, s’il a pensé devenir musicien, ce diplômé en philosophie a toujours eu un goût prononcé pour la poésie et la littérature. C’est pourquoi il faut aussi comprendre que, pour lui, peindre se confond avec écrire. « La désillusion du politique m’a conduit à l’art où j’ai cherché refuge. C’est à ce moment que j’ai rompu avec les idéaux de la pensée révolutionnaire et que j’ai adopté un point de vue phénoménologique, en appréhendant les choses pour ce qu’elles sont », nous éclaire l’artiste nourri par les concepts de Nietzsche, Heidegger ou encore Marx.

La vérité est du côté de l’ambiguïté

Lee Hufan. From line, 1978. Photo Studio Lee Hufan

Sa relation avec le Japon mêlée d’admiration et de rejet l’a orienté vers le philosophe français Maurice Merleau-Ponty (1908-1961) et sa philosophie de l’ambivalence. « La découverte de l’inconscient ne consiste pas à dire que la « véritable » identité du sujet est ailleurs, mais à montrer que celle-ci est sans cesse en porte à faux vis-à-vis d’elle-même et que le sujet n’est pas « un », mais divisé. La notion d’ambivalence ne signifie pas tant que le sens d’une expérience réside plus dans ses motifs inconscients que dans ses intentions conscientes, mais que l’expérience elle-même est, de fait, à double sens que la vérité est du côté de l’ambiguïté plutôt que de l’univocité. L’idée fondamentale apportée par Merleau-Ponty est que l’ambivalence inhérente à l’inconscient n’est pas un obstacle à la connaissance de l’expérience, mais au contraire ce qui fait son sens et même ce qui la rend possible. » L’agrégé de philosophie Guillaume Carron dans Revue Philosophique de la France et à l’étranger, 2008/4 apporte un autre éclairage sur les créations de Lee Ufan, faites de contraires, de présence et d’absence, de plein et de vide, de geste et de silence…

De l’importance de l’expérience sensible

Lee Ufan Correspondence, 2006 (watercolor) Photo Studio Lee Hufan

Lorsqu’entre 1968 et 1971 Lee Ufan cofonde le mouvement nippon Mono-Ha, beaucoup l’auront alors associé au minimalisme et au Land Art américain, à l’Arte Povera italien ou encore au Support-Surface en France. Mais il ne s’agit pas « d’un exercice de réduction de l’activité artistique à ses formes les plus élémentaires mais au contraire de montrer par l’expérience sensible que des matériaux réputés sans qualité et des formes en apparence élémentaires peuvent, contre toute attente, susciter des perceptions et des affects nombreux, peu prévisibles et irrésistibles ». L’artiste fonde alors les bases de son alphabet : la chorégraphie d’un signe gris sur la toile et le mariage de deux éléments antinomiques, tels que la roche et le métal industriel. Ce type de composition, Lee Ufan l’a parfait et affiné au fil de ses expositions, toujours indifférent aux modes.

Mouvement Mono-ha : apprendre à voir le monde tel qu’il est

Lee Ufan. Solo show, installation View, 2013 1106-2014 0125 Galerie Kamel Mennour Photo Fabrice Seixas Courtesy Lee Ufang Studio

Le Mono-ha peut se traduire littéralement par « l’école des choses ». Lee Ufan a lié son nom à celui du mouvement, dont il fut le théoricien, inspiré par la pensée de Michel foucault (1926-1984). Les artistes qui se sont réunis entendaient créer des relations entre les choses existantes et non d’en créer de nouvelles. Attitude politique affichée contre l’industrialisation à outrance au Japon, contre le Traité de coopération mutuelle et de sécurité entre les États-Unis et le Japon (1960), la guerre du Vietnam et la crise pétrolière, les artistes ont exploré les matériaux et leurs propriétés en voulant réapprendre à voir le monde tel qu’il est. Ils s’engagèrent dans la non-fabrication et visaient à rendre signifiants des objets insignifiants et privilégier le processus sur la création finale.

Lee considérait que la capacité d’un artiste à fabriquer des choses avait été annulée par la technologie. En conséquence, il a rejeté les idées traditionnelles de représentation en faveur de l’illumination du monde tel qu’il est en s’intéressant aux matériaux et en explorant leurs propriétés. Les artistes du mouvement partageaient une volonté de juxtaposer des objets naturels et industriels, l’acier, la pierre, le bois, le verre, les cordes ou encore le papier japonais. Ce rassemblement informel à géométrie variable d’artistes travaillait le geste unique pour mieux signifier l’économie des moyens en assumant parfaitement les risques d’erreurs.

Une éthique de la méditation. Une œuvre qui engage le corps

Lee Hufan, Correspondence, 1990. Photo Studio Lee Hufan

En peinture, Lee Ufan a été touché par les Color Fields de Barnett Newman (1905-19870) qui se caractérisent par de grandes toiles où dominent les aplats de couleur et où les détails de surface sont rares. Elles indiquent un espace sans finitude qui ne se préoccupe pas d’une immédiate visibilité. « Les Asiatiques utilisent la couleur sans lui prêter de sens particulier. Pour moi, les teintes fondamentales restent le noir et le gris. Le gris, c’est ambigu, insaisissable. C’est une couleur très stoïque, qui permet de rester à distance. » complète l’artiste pour qui peindre est un acte de respiration et de méditation. 

Avant de s’attaquer à une toile, Lee Ufan effectue une demi-heure d’exercices de respiration qui l’amènent à une concentration de la pensée. L’apnée ritualise l’acte de peindre qui engage le corps entier pour arriver à déposer une trace qui fasse sens et harmonie dans l’espace de la toile. Ces traces régulières, leur nombre et leur disposition sur la surface sont les seules interventions que l’artiste s’autorise. Tout repose sur un équilibre, un jeu d’écartement entre les touches de couleurs, leurs hauteurs respectives, leurs nuances et leur clarté. Chaque peinture a un équilibre avec une tonalité propre. C’est une démonstration de constance, mais aussi un refus des effets de style. « Pour moi la toile est un organisme vivant, je n’en touche qu’une partie, en quête d’une vibration invisible. » Derrière chaque œuvre existe une volonté de maîtrise, « de réduire plutôt que d’additionner ».

Je m’appuie toujours sur la formation traditionnelle que j’ai reçue dans ma jeunesse,
dont le mode expressif et productif commence avec la concentration, un souffle ample et stable,
pour donner lieu à la rencontre des forces organiques de la pensée, de la main, du pinceau, des couleurs, de la toile, de l’air et du temps.
Il s’agit d’une forme de vie née des éléments nécessaires à mon corps pour que celui-ci crée une toile.
Mes gestes constituent un moyen de rencontre avec le monde, une cérémonie de la naissance
.
Lee Ufan

Saisir l’air autour de la toile

Il lui faut une à deux minutes pour tracer d’un seul geste le premier signe à l’aide d’une large brosse trempée dans l’acrylique. Ce n’est qu’après deux ou trois jours qu’il appose une deuxième couche pour apporter de l’épaisseur. « Je ne peux pas me tromper : une erreur, et c’est la catastrophe. ». Il complète en disant : « Si on ne veut que la perfection technique, on n’a qu’à demander à l’intelligence artificielle de peindre. Notre rôle, à nous humains, c’est de saisir l’air autour de la toile. »

« Certains pensent que je fais la même chose depuis trente ans, mais les détails changent, la taille varie, la combinaison des matières dans les sculptures aussiIl est impensable d’être toujours le même, comme il est illusoire d’être toujours différent. » Lee Ufan

Lee Ufan. Shadow Room, 2018 Photo Lee Ufan Naoshima Museum

Lumière et ombre, plus le silence

Pour le Lee Ufan Museum à l’île de Naoshima au Japon signé par Tadao Ando ou encore son espace au musée de Busan en Corée, il n’a pas cherché à rivaliser avec la nature. Cela mériterait plusieurs autres articles mais disons en résumant que les édifices sont de petites dimensions où l’architecture et l’art entrent en résonance, invitant à la contemplation paisible.
Avec la modestie et la justesse qui caractérisent l’artiste, on trouve peu d’œuvres mais elles sont placées à la perfection dans les espaces. C’est presque sans surprise que dans la déambulation de plein pied de Naoshima, qu’à côte des trois salles qui reçoivent ses œuvres, on trouve une salle de silence, une salle d’ombre, une salle de méditation où, en se déchaussant, on entre dans le sacré de la lumière et du silence.
Ici, le visiteur ne vient pas voir de l’art mais est invité à le vivre.

Lee Ufan. Space Pole Place Photo Lee Ufan Museum, Denesse Art Site, Noashima

« Il me faut l’extérieur » LU

Peut-être un de ses plus grands défis, Lee Ufan fut invité en 2014 à investir les jardins du Château de Versailles où il a présenté 10 œuvres. « Ne pas toucher l’espace ni faire table rase, mais y créer un interstice » fut l’axe principal du concept de son exposition.

« Je ne commence jamais par travailler dans l’atelier. Que ce soit pour une exposition ou une installation, je me rends sur le lieu et je me demande qu’y faire. Il me suggère des indices, il suscite en moi des sensations. Je reviens à l’atelier pour réfléchir et travailler à partir de ce que j’ai trouvé sur place. Je repars et ainsi de suite. Ce sont des va-et-vient. » montre la démarche créatrice de l’artiste. Il explique bien son processus : « je suis venu certains jours où l’herbe des pelouses était plus haute et où le vent la faisait onduler comme des vagues. J’ai eu le désir d’exprimer cette ondulation d’une chose aussi légère que l’herbe avec de lourdes plaques métalliques. Le jour où on m’a conduit dans le bosquet des Bains d’Apollon, qui est un endroit plus secret et mythique, j’ai eu envie d’y placer une tombe. Mais laquelle ? Je ne savais pas. J’ai réfléchi et il m’est apparu que ce devait être celle de Le Nôtre, l’admirable créateur de Versailles. J’y ai placé une grosse pierre noire, qui est une concentration de temps ».

« Ce que je sais, c’est que l’œuvre ne vient pas d’un seul coup. Le lieu donne une sensation. En moi, il y a les livres que j’ai lus, les œuvres que j’ai vues dans les musées, les musiques que j’écoute. La rencontre de tous ces éléments, leur condensation, fait l’œuvre, et ce ne peut donc être un phénomène soudain. » cette citation nous évoque qu’il serait peut-être un adepte de Rainer Maria Rilke (1875-1926) ?

Lee Ufan. Correspance Place, Photo Lee Ufan Naoshima Museum

Inviter à regarder

« Ce qui m’intéressait, c’était de trouver comment utiliser Versailles, ni en le détruisant, ni en l’acceptant tel qu’il est. Il fallait surmonter la perfection de Versailles, trouver quelque chose d’autre. J’ai donc travaillé avec l’espace. C’est encore cette question de la rencontre entre l’intérieur et l’extérieur. Mon propos n’est pas d’installer des objets fabriqués par moi, mais d’inviter à regarder le lieu, le ciel, la nature. Inviter à percevoir l’espace, à accéder à une dimension supérieure. »

Qu’il faut sentir et pas seulement voir. Sentir le ciel. J’espère que l’arche fait voir différemment le ciel et qu’ainsi il peut y avoir une infinité de rencontres entre l’intériorité de chacun et l’infinité du monde. Parmi les visiteurs de Versailles, très peu sont des spécialistes de l’art actuel et très peu connaissent mon travail. Soit. Ce n’est pas le sujet. Si, avec mes installations, ils sentent quelque chose, s’ils perçoivent le lieu d’une autre manière, c’est suffisant. Le nom de l’artiste n’est pas important.

Lee Ufan. Dissonances, 2011 Arles Photo Fabrice Seixas

« L’histoire de l’art contemporain ne commence pas avec Marcel Duchamp ; elle est écrite à partir d’un point de vue qui est à venir. »  Après avoir considéré l’importance du ressenti et affirmé que le nom de l’artiste n’est pas important, Lee Ufan, une fois de plus, en bon philosophe répond à nos doutes par des questions. Il se place vers ce qui est à venir, face aux enjeux de l’universalité en nous faisant nous demander à la lumière de son œuvre, qu’est-ce que le monde, l’homme, leurs rapports, qu’est-ce que créer, penser, produire de l’art, comment distinguer objet et œuvre d’art, qu’est-ce qu’une civilisation ? … une visite à sa nouvelle fondation à Arles vous permettra peut-être de trouver une partie des réponses ?

#Marc Pottier

Pour suivre Lee Ufan

Le site officiel Studio Mee Ufan

Fondation Lee Ufan Arles , 5 rue de Vernon, 13200 Arles +. Lee Ufan a choisi Arles pour accueillir son unique lieu d’exposition permanente en Europe ! Ouvert depuis avril 2022, du mardi au dimanche de 10h à 18h.

Lee Ufan Museum, Denesse Art Site, Noashima

Space Lee Ufan, 58 APEC-ro, Haeundae-gu, Busan, Corée du Sud

Agenda

Jusqu’au 12 février 23. Hyogo Prefectural Museum of Art

Galerie Kamel Mennour

https://youtu.be/Pd1yav5Wrjc

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