Culture

L’indignation de No Martins dépeint toutes les injustices brésiliennes

Auteur : Marc Pottier, Art Curator basé à Rio de Janeiro
Article publié le 29 novembre 2021

[Découvrir les artistes d’aujourd’hui] Pour une fois l’évènement vient de l’ouverture avenue Matignon de la galerie américaine Mariane Ibrahim qui confirme que l’Afrique est au cœur de l’art d’aujourd’hui. Parmi la quinzaine d’artistes représentés, Singulars a retenu, en écho aux krafts de Maxwell Alexandre présentés jusqu’au 23 mars 22 au Palais de Tokyo, l’engagement de l’autre artiste afro-brésilien No Martins dont la très proche préoccupation sociale produit une œuvre-reflet qui griffe aussi la permanence des injustices de la société brésilienne, en particulier, celles infligées aux noirs.

  

Exposer les différences de traitement

No Martins, XIS II, 2018 projeto afro mapeamento by courtesy of the artist

Les peintures de grandes tailles, collages en éléments de récupération, les compositions peintes sur bâches, palissades de bois ou de métal, les performances et les vidéos de No Martins mettent en scène les relations des Afro-Brésiliens dans la vie quotidienne. Dans toute sa variété de médiums, l’œuvre vise et exprime les questions de territorialisme, d’accès, de racisme, de mortalité et d’incarcération de la population noire. Son style tient à provoquer et alerter le public en l’exposant aux permanences des injustices – voir des violences – fondées sur le sexe, la race et la classe sociale qui dictent la vie et la mort dans la société brésilienne contemporaine.

Un autodidacte qui n’hésite pas à s’exposer

No martins, Disclipline and punish, 2020 Jackbell gallery by courtesy of the artist

Né en 1987 à la périphérie de la zone est de São Paulo au Brésil, No Martins travaille aujourd’hui dans un grand atelier dans le quartier de Barra Funda à São Paulo qu’il partage avec d’autres artistes. Ce quartier est toujours l’un des bastions de la samba dans la ville. Les graffitis font aussi partis du paysage de son arrondissement. Quand il vous reçoit il joue avec les longues tresses de ses cheveux rasta disposées en un large chignon. Si son discours politique est clair et sans concession, il se dégage néanmoins de lui la grande douceur de ceux qui savent que la route est longue. Il a construit un parcours où l’esthétique et l’éthique s’entrelacent dans un réseau sensible. Il n’a pas hésité à se mettre en scène et expérimenter dans la rue les interactions liées à sa classe sociale et à sa « race », qui donnent un sens convainquant à son courage.

No Martins, Vilao, 2017, Projeto afro mapeamento by courtesy of the artist

Une dénonciation qui assume les risques

Du courage dans les messages qu’il nous adresse, il en a à revendre, en plus de ses actions de tagueur, graffeur et peintre, trois activités distinctes qui sont chez lui subtilement liées. Guidé par la nécessité, il a construit un chemin original en dehors de l’académie. S’il ne la méprise pas, il ajoute des touches personnelles dans son dialogue avec le monde de l’art. Son observation de la vie quotidienne lui fait utiliser des éléments jusqu’à récemment considérés comme marginaux, comme le Hip-Hop, avec toute la richesse de la culture orale, musicale et visuelle qui gravite autour de cette culture périphérique et noire.

Chroniqueur de la rue et des pauvres

No Martins O-Estrangeiro, 2019, PIPA Price by courtsey of the artist

Si No Martins est un peintre contemporain il n’oublie jamais qu’il est aussi un noir brésilien. Il est donc attentif aux incitations que cette condition lui impose. Il répond à ce défi en incorporant dans sa poétique les éléments et les signes d’une culture urbaine. Il correspond en cela avec l’écrivain carioca (de Rio de Janeiro) Lima Barreto (1881-1922), chroniqueur de la rue et des pauvres dont la production littéraire fut presque entièrement consacrée à l’investigation des inégalités sociales, de l’hypocrisie et du mensonge des hommes et des femmes dans leurs relations au sein de la société.
Les récits de No Martins s’appuient sur une compétence technique cultivée depuis l’époque où il assistait avec une fréquentation assidue aux ateliers proposés par l’Atelier Culturel Oswald de Andrade à São Paulo. C’est là, qu’il a acquis une intimité avec les procédés de gravure. C’est aussi là qu’en 2007, il trouve en l’artiste Rosana Paulino (1967-) dont les travaux se concentrent principalement sur les questions sociales, ethniques et de genre qui concernent les femmes noires dans la société brésilienne, ‘un maître’ de référence. En ce sens, sa production cherche aussi à remettre en question les stéréotypes de beauté et de comportement qui sont historiquement associés aux femmes noires et métisses.

Une violente dénonciation politique

No Martins, Control, 2020 by courtesy of the artist

Aujourd’hui, sa production repose principalement sur la coexistence et les problèmes rencontrés par les hommes et les femmes noirs dans la vie quotidienne urbaine. Il veut mettre en avant le racisme, la violence de la police et le ‘génocide’ de la population noire brésilienne. Il a beaucoup enquêté sur l’incarcération de masse des Noirs, pointant du doigt le fait que le Brésil est le troisième pays avec le plus grand nombre de prisonniers de la planète, où 65% de cette communauté carcérale est noire, mettant selon lui en évidence les terribles vestiges de la période esclavagiste brésilienne.

Une palette forte et maitrisée pour mieux s’indigner  

No Martins, #JÁBASTA by courtsey of the artist

Quiconque aborde donc l’œuvre picturale de No Martins est d’emblée surpris par la vigueur et la force des images figuratives qu’il construit, tout comme par ces principaux récits dont le thème central est le portrait. Il y a peu d’éléments dans les compositions dont les fonds sont souvent bicolores. Parfois il en profite pour lancer son cri avec des expressions telles que ‘Ja Basta !’ (Assez !). Un petit enfant noir accroupi au sol peint devant une ceinture de policiers aux boucliers protecteurs alignés. Deux joueurs d’échecs noirs sont face à un damier dont tous les pions sont blancs. Messages directs et efficaces. Un panneau routier d’interdiction affiche son portrait profilé, « Campo Minado » (champs miné) est le titre qu’il donne à un de ses autoportraits…

De la matière pour épaissir le récit

No Martins, Senhora Injustica, 2017, Projeto afro mapeamento by courtesy of the artist

La qualité de son dessin et la maîtrise de la construction de ses représentations s’expriment dans des compositions gigantesques aux supports divers sans encadrement comme c’est le cas avec de grands drapeaux de stade de football ou parfois de manière plus délicate comme c’est le cas avec des reliquaires. Sa palette est intense et profonde. Elle alterne couleurs chaudes et froides, notamment bleus, violets, rouges, jaunes et leurs dérivés sur des supports, comme nous l’avons vu, souvent peu conventionnels. Les matériaux divers qu’il utilise ne sont pas le fruit du hasard, mais sont choisis dans un esprit de recadrage. Les œuvres sont agencés de manière à épaissir ses récits. Les éléments de récupération participent ainsi à exprimer son indignation face aux injustices et aux impunités qui caractérisent la société brésilienne.  

J’accuse !  

No Martins, exposition « Poéticas Negras », au Senac Lapa Scipião by courtsey of the artist

Le Brésil, un des derniers pays au monde à s’être affranchi de l’esclavage en 1888, pays d’une dictature militaire qui a duré de 1964 à 1985, cette Histoire No Martins l’a bien en tête. Il participe d’une « famille » artistique qui fait entrer une description sociale dans la conception des œuvres.  A l’heure actuelle, fait relativement nouveau au Brésil, cette sensibilité se manifeste chez des artistes noirs tels que par exemple sa professeur et amie Rosana Paulino, Maxwell Alexandre (1990-) qui s’insurge contre les conditionnements sociaux, Arjan Martins (1960-) qui travaille beaucoup sur l’histoire du colonialisme ou encore Moisés Patrício (1984-) qui dénonce la marginalisation et les préjugés raciaux. Tous ont une approche artistique privilégiant un contenu de l’œuvre en faveur de récits plastiques à forte préoccupation sociale et de dénonciation.

La dénonciation du droit de tuer

No Martins explique qu’il ne pense pas que la société brésilienne soit plus émue par la mort de George Floyd que par João Pedro, Guilherme Silva, Pedro Henrique, Jenifer Gomes, Kauan Peixoto, Kauã Rozário, Kauê dos Santos, Ágatha Félix, Ketellen Gomes ou que de toute autre personne noire brésilienne. La liste est hélas longue. « Le problème, c’est qu’au Brésil, ces décès sont devenus normaux, il est courant que vous ouvriez le journal et lisiez encore une nouvelle comme celle-ci. Ce sont les noms de certaines personnes dont les cas ont  » disparu’’ ».

Un traumatisme qui dure jusqu’à aujourd’hui 

No Martins, Sem titulo, 2019 Photo © Fabrice Grousset Courtesy of Mariane Ibrahim

A la résidence Angola Air, No Martins, a commencé à construire un pont entre le Brésil et l’Angola, pour lui, deux pays asservis, violés et pillés par le même colonisateur. Il y a développé plusieurs projets et recherches. Là-bas il a continué de travailler sur la série de portraits d’angolais en petit format, Pretos Novos. Les « nouveaux noirs » étaient le nom donné aux captifs récemment arrivés d’Afrique, au Brésil, dès leur débarquement au port. A Rio de Janeiro, le site archéologique Cemitério dos Pretos Novos, en fonction de 1769 à 1830, est la principale preuve matérielle et indiscutable de la barbarie pendant la période la plus intense du trafic de dizaines de milliers de captifs africains arrachés à leur pays pour venir au Brésil. No Martins a fait une recherche sur la route de l’esclave depuis le port de Luanda, qui a abouti au spectacle « Aos que foram, aos que aqui estão e aos que virão » (à ceux qui sont partis, à ceux qui sont ici et à ceux qui viendront) dans lequel, au musée de l’Esclavage, il a allumé trois bougies, mesurant 1,70 m. et pesant chacune plus de 50 kilos. Le travail est une réflexion sur ce qu’était le départ de ces personnes asservies vers les Amériques et comment cela affecte jusqu’à aujourd’hui la vie de leurs descendants.

Réapprenons à marcher pied nu ?

No Martins, Rules of the game, 2021 Photo © Fabrice Grousset Courtesy of Mariane Ibrahim

« La chaussure, dans la post-libération des esclaves, devient un symbole de libération. On peut trouver, par exemple, des images d’anciens esclaves avec des chaussures accrochées au cou, attachées par les lacets, voulant montrer leur liberté, les esclaves marchent pieds nus tout le temps. On voit ces pieds nus gigantesques qui se transforment quand on marche pieds nus toute sa vie ».
Dépassant le côté fascinant de ses grandes compositions qui ont la force de la prise sur le vif, viennent ses messages engagés et dérangeant.
Une superbe leçon métaphorique qui vous invite à marcher pied nu pour tout recommencer avec lui ?

Pour suivre No Martins

@nomartins_  

Le site de la galerie Mariane Ibrahim, 18 de l’avenue Matignon, Paris. Sur 400 m2 sur trois étages, Mariane Ibrahim représente des artistes africains ou de la diaspora africaine au sens large. « Cela correspond à une quête personnelle » explique la galeriste née en Nouvelle Calédonie, et élevée en Somalie puis en France. « Qu’ils soient africains, haïtiens ou afro-américains ce qui m’intéresse c’est la vision artistique particulière qu’ils revendiquent dans leur travail ». Mariane Ibrahim a ainsi à cœur de tisser des liens forts entre les scènes artistiques américaines et européennes.

Ce nouveau projet est aussi un retour aux sources pour son instigatrice, qui habitait Paris avant de s’installer aux États-Unis. « C’est mon lien unique avec cette ville qui a guidé ma décision. Aujourd’hui, Paris revit, et renoue avec son faste culturel, artistique et historique d’antan. Nous voyons une opportunité incroyable pour les artistes que nous représentons de faire partie de ce retour de la capitale sur la scène internationale, et de revendiquer la contribution incontestable des artistes de la diaspora africaine sur les canons artistiques passés, présents et futurs », confie Mariane Ibrahim.

No Martins, Encontros politicos Photo Fabrice © Grousset Courtesy of Mariane Ibrahim

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