Culture

"L’Infini couchéS", les 'ébats-reliefs' de Valérie Rossignol traitent l’éternel sujet du désir

Auteur : Jean Philippe Domecq
Article publié le 22 mai 2024

Une artiste sort de l’ombre, mais à son heure ! Jusqu’ici, Valérie Rossignol, sculptrice et auteure, n’a jamais cherché à montrer ni exposer, œuvrant dans son atelier. Sa nouvelle série d’ ‘ébats-reliefs’ mérite enfin pour Jean Philippe Domecq, auteur du « livre des jouissances » (Pocket Agora. 2017), de sortir de sa ‘chambre de recueillement‘. Ses œuvres moulent ce qui ne demandait qu’à être révélé depuis qu’homme et femme s’enlacent nus. « L’Infini couchéS », autrement dit…! dans la manière de traiter l’éternel sujet du désir, et dans la manière d’apparaître.

Tandis que les fameux s’exhibent

Le terme anglais pour « exposition » est « exhibition ». Le mot est fort, sans doute, sauf pour pas mal de stars de ce qui restera historiquement sous le label que j’ai nommé « le Contemporain’art » (cf. le recueil Comédie de la critique, trente ans d’art contemporain, Pocket Agora, 2015), depuis le modèle warholien qui promut le succès comme valeur conjointe de la valeur esthétique de l’œuvre. Concurrente plus que conjointe le plus souvent, à vrai dire, quand on voit leurs œuvres dont l’intérêt est inversement proportionnel à la notoriété « de l’artiste ».
Lorsque le très coté Jeff Koons et « la Cicciolina » son épouse d’alors, star italienne du porno, s’exposèrent à poil et en détail dans leur série de photos grand format et colorées sur papier sinon couché, du moins léché, cela ne pouvait qu’« esbrouffer » les gogos du Contemporain’art. Cela dit, l’ex-courtier américain, au demeurant sympathique et lisse auto-publicitaire, ne pouvait faire mieux, c’est donc ce qu’il aura produit de mieux, au moins ça montrait du sexe : voyez donc sa célèbre série à scandale programmé « Made in Heaven » de 1991.
Mais pour la qualité et le désir, on repassera, l’auto-ironie du kitsch affiché ne fait sourire que ceux à qui il en faut peu.

Avec Valérie Rossignol, c’est tout autre chose : et dans la manière de traiter l’éternel sujet du désir, et dans la manière d’apparaître.

Une artiste, cela se mûrit

Valérie Rossignol n’est pas pressée, n’a d’autre pression que son rythme intérieur de création. Ainsi, elle est écrivain mais pas repliée sur ses textes, elle ne demande qu’à découvrir et faire connaître de fins et puissants textes d’auteurs contemporains qu’occulte la politique éditorial-médiatique qui opprime la littérature française, d’où le site littéraire qu’elle a fondé et anime depuis 2013, Les Corps Célestes.
On y surprendra d’ailleurs une vignette de ce qu’elle sculptait antérieurement, du temps où, en parallèle à son écriture, elle faisait ses gammes en argile sur le corps masculin. Elle avait constaté, dans son atelier, là-bas face aux Monts du Lyonnais, que le corps nu s’abandonne dans ses fragilités et vivacités d’autant mieux quand la femme le regarde sans l’a priori du désir. Cette expérience, elle la fait partager comme jamais ce ne fut partagé ni exprimé en littérature, dans un de ses livres, De Terre et de Chair (paru en 2019). Où l’on peut lire, entre autres observations approfondies et troublantes :

« Il règne dans mon atelier un silence absolu et une température idéale. C’est un lieu de retranchement et, sans mes outils, il ferait penser à une chambre de recueillement. »
Valérie Rossignol,
De Terre et de Chair

Une artiste qui sort à son heure

Les sculptures de cette première période montrent que l’artiste est parvenue à faire ce qu’elle voulait de ses mains et de la terre. Vint une deuxième période, plus originale, à partir de l’art érotique du Shibari. Là encore, les corps qui en résultent, liés, noués, entravés à dessein, témoignent de la maîtrise de l’artiste. >
L’originalité de cette série de sculptures reste tout de même dépendante de l’art rituel qui l’inspire.

Et là, écoutez la sculptrice à l’œuvre

Valérie Rossignol, L’Infini couchéS, n°4, bas-relief en résine. Photo Valérie Rossignol

« Une autre partie de mon être, secrète, agit par sympathie. (…)
J’aime l’histoire que le corps me raconte par la façon dont il se déplace, se détourne, me fait face ou m’esquive. C’est la mémoire de la chair, de ce qu’elle a enduré, des coups qu’elle a reçus, des caresses qu’elle a attendues ou données, des oublis dont elle a été victime, comme si l’on pouvait négliger le corps sans porter atteinte à l’être. C’est parce qu’il est nu, que je suis une femme et qu’il est un homme que la vibration a lieu, au-delà ou en-deçà des mots.
Nous sommes dans un espace que ni l’art ni la littérature n’a exploré. »

Et elle a raison : le regard d’une femme sur le corps masculin hors du désir conscient n’avait jamais été dit jusqu’à ce petit livre qui est un grand livre, passé sous les radars comme il se doit dans l’Ambiance.

Un itinéraire n’obéissant qu’à un agenda intérieur

Valérie Rossignol, L’Infini couchéS n°9, bas-relief en terre. Photo Valérie Rossignol

Poursuivant toujours son cheminement sans soutien extérieur, la sculptrice avait aussi écrit un chant d’amour, sous forme de lettre à l’Aimé, qu’elle a publiée, en diptyque avec Homme de terre : cette fois c’est l’Homme de chair. Brûlante prose, vibrante mais d’une écriture là encore tenue à la force du désir, qui porte des entrailles à l’au-delà. Et, resté impublié malgré l’hésitation positive de plusieurs éditeurs, L’Encordé est le roman d’amour qui naît de la relation avec le modèle nu qu’encorde la femme artiste quand la femme s’accorde à l’artiste qu’elle est simultanément.

Ceci pour résumer l’itinéraire libre et n’obéissant qu’à son agenda intérieur, qui a mené Valérie Rossignol à mouler deux corps d’amour dans ce qu’il a bien fallu nommer « L’Infini couchéS », le 8 de l’infini étant couché et formé par les deux corps qui jouissent et se font jouir d’aimer.

« Mais en quoi ce thème, vieux comme le monde, peut-il être original au point d’avoir décidé cette artiste à montrer ce qu’elle en sculpte ?! ». Eh bien justement, c’est toute la portée de cette œuvre dans l’histoire de l’art pourtant et effectivement si riche en corps d’amour enlacés, que d’en avoir exprimé ce qui ne l’avait jamais été à ce jour.

Le Cœur du désir

Ce sont les hauts reliefs de la sexualité amoureuse que ces bas-reliefs embrassent, c’est bien pourquoi on peut leur dédier pour sous-titre un jeu de mots sensuels : ces bas-reliefs sont des « ébats-reliefs ». On les dirait en effet moulés à même les positions et étreintes sexuelles qui confirment la crudité physique, quasi pornographique, dans l’amour bien senti : une poésie courtoise de la sauvagerie cultivée du sexe quand homme et femme s’aiment et se cherchent toujours plus intimement.

Valérie Rossignol, L’Infini couchéS n°8, bas-relief en résine. Photo Valérie Rossignol

Résultat étonnant : dans ces « ébats-reliefs », on voit ce qu’on n’a jamais montré au sein de ce qu’homme et femme nus se font pourtant depuis l’aube des temps : la sensation intérieure du plaisir, l’excitation jouisseuse. Valérie Rossignol parvient à rendre visiblement palpable ce qui absorbe deux corps qui s’adonnent l’un à l’autre ; le cœur du désir autrement dit.

L’attention, qui n’est jamais si concentrée que dans le plaisir, affleure à même les gestes et attitudes combinés.

Il est étonnant et pas si étonnant que de telles évidences, aussi anciennes et futures que le plaisir sexuel, n’aient pas été déjà montrées ainsi, alors que l’histoire de l’art a présenté tant de couples nus. Pas étonnant en même temps parce qu’il faut l’évolution des mœurs pour gagner toujours plus sur et vers l’intime de l’intime qui n’est jamais assez intime pour deux êtres qui s’aiment, l’amour le leur commande et c’est pourquoi ils explorent l’obscénité amoureuse.

Valérie Rossignol montre le désir féminin, en même temps que le masculin

Mais celui-ci fut toujours et largement, massivement exprimé dans les arts. Or, ici, dans ces couples se livrant à « l’Infini couchéS », il est manifeste que c’est une femme et uniquement une femme qui a ces rapports-là à l’autre sexe et joue des possibles partitions de deux corps en désir. Plus encore que sa main qui s’est emparée de la grappe par exemple dans tel ou tel « ébat-relief », le galbe tendu de l’épaule supérieure tandis que de l’autre bras elle passe sous le buste de son homme pour l’embrasser, exprime l’intensité de ce qui se passe en elle, de ce qu’elle ressent et pourquoi elle fait ceci ou cela.

La volupté s’étire en même temps, elle fait durer tant que c’est bon entre eux, cela se voit aux muscles et à la chair des deux, on voit où ils se touchent avec une complicité de rêve. On dirait une Arcadie de toujours, mais cet « Infini couchéS » n’aurait jamais eu la liberté d’époque avant la nôtre pour exprimer si simplement ce qui se fait de femme à homme.

Il a fallu pour cela une certaine libération des mœurs et surtout des femmes, pour exprimer leur désir aussi franchement, avec cette suavité directe, excitante autant qu’excitée.

Valérie Rossignol, L’Infini couchéS n°2, bas relief en résine Photo Valérie Rossignol

La grande révision des valeurs et du marché d’art

Les cases strictes du marché et de la critique d’art qui tiennent de main ferme la réception publique des artistes et des œuvres à remarquer, feront peut-être penser que les corps moulés par Valérie Rossignol ont quelque chose de « trop » figuré, figuratif – « classique »… Il « faut faire contemporain », et, pour cela, déformer. Hans Bellmer, qui sut dessiner comme on caresse et prend, le fit en fonction d’une vision prédatrice du sexe qui porte atteinte au corps désiré ; dans son cas, la déformation a sa pertinence fidèle à la sauvagerie de nos pulsions.

Valérie Rossignol, L’Infini couchéS n°3, bas relief en bronze Photo Valérie Rossignol

Mais c’est loin d’être le cas de l’esthétique du Contemporain pour le Contemporain qui, dans le marché, veut du choc, du distordu, du gueulard « gueul’art ». C’est fausser la perception désirante : nous désirons ce corps-ci et pas un autre quand nous désirons, parce qu’il est parfaitement reconnaissable, et même « habituel » dans la routine merveilleuse de l’amour physique. Rien de « classique » là-dedans

 Il en ira des anatomies moulées par Valérie Rossignol comme de ces artistes que l’on découvre derrière les « grands » encensés et fort cotés.

Le marché du Contemporain’art nous lasse de ses facilités ostentatoires, et c’est comme s’il le sentait enfin : depuis une dizaine d’années, nous tombons de plus en plus sur des articles et expositions révélant des noms inconnus ou très mal connus jusque-là, et qui soudain sont vus, admirés. Le critique d’art Harry Bellet le faisait malicieusement observer dans Le Monde du 11 mai dernier : à la Biennale d’art de Venise, qui se tient depuis le 20 avril jusqu’au 24 novembre, « cette gigantesque vague de révision des valeurs (…) fait quelques heureux » plutôt paradoxaux. « Il s’agit des marchands d’art : les Amérindiens, les Afro-Américains, les femmes, bref, tous ceux que l’on met en avant aujourd’hui, ont été injustement ignorés, sous-évalués, mais cela ne les a pas empêchés de travailler, de construire une œuvre souvent remarquable. Les stocks sont là, avec des plus-values potentielles considérables. On ne compte plus les redécouvertes, lancées à grand renfort de publicité »…

Parions sur ce nom à l’avenir : Valérie Rossignol, à qui le nom importe mille fois moins que ce qu’elle découvre en créant la chair de l’esprit et l’esprit de la chair épris l’un de l’autre.

Jean-Philippe Domecq

Pour suivre Valérie Rossignol

A voir, lire, et acquérir :

  • le site littéraire Les Corps Célestes (depuis 2013)
  • Les œuvres de Valérie Rossignol peuvent être vues en appartement parisien sur rendez-vous par mailvaleriemaud@numericable.frTél.: +33 610612833
  • Cette première série de bas-reliefs, d’un format 30 x 20 cm environs, peut être achetée à l’unité, au prix compris entre 2500 et 3500 € en fonction de la matière (bronze, résine et terre)
  • Le livre de Valérie Rossignol, De Terre et de Chair, préfacé par Belinda Cannone, est paru en 2019 aux éditions L’arbre Hominescent, et vendu dans toute librairie.

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