Culture

Littérature : Dans la réserve, d’Hélène Zimmer (éditions POL) & La ligne de nage, de Julie Otsuka (Gallimard)

Voilà deux romans récents qui permettent de distinguer entre ceux qui cherchent à l’être, récents, et ceux qui ne le cherchent pas et le resteront donc, toujours. Entre le « tendance » et l’inventif, Jean-Philippe Domecq n’hésite pas à dire les choses. Hélène Zimmer « Dans la réserve » (éditions P.O.L) capte un certain air du temps, cela seulement, sans échos, sans hors-champ. Julie Otsuka « La ligne de nage » (Gallimard) est jusqu’au bout passionnante précisément parce qu’elle passe, toujours avec la même fluidité d’écriture inventive, du naturel d’humour au naturel de la mort qui aspire, en toute inconscience de cause.

Flairer l’air du temps

Hélène Zimmer est réalisatrice et scénariste (son film A 14 ans, sorti en 2015, restituait les émois et problèmes des collégiennes à cet âge-là ; la même année sortait le remake de Benoît Jacquot du Journal d’une femme de chambre dont elle est scénariste), actrice (en 2011, dans Q, titre aussi explicite que certaines séquences sexuelles non simulées).

Elle ramifie ses talents puisqu’elle a déjà publié trois romans qui donnent envie de la suivre car elle est manifestement de ces auteur.es capables d’annexer à la littérature ce que nous souhaitons assimiler du monde actuel. Le premier de ses romans, Fairy Tale (2017) était, comme l’annonce parodiquement son titre, un conte de fées… de télé-réalité, autour d’une femme bien d’aujourd’hui qui se débat sous ses trois statuts d’épouse, de mère et d’employée. Le pendant inverse de cet aliénant quotidien, Hélène Zimmer l’a campé ensuite dans Vairon (2019) où elle réactive le roman historique : l’héroïne en ébullition fuit sa campagne et sa condition d’origine pour se retrouver dans la giration du mouvement anarchiste au début du XXème siècle ; or, les anarchistes étaient et ont toujours été féministes, ce qui est bon à rappeler.

Autant dire que cette jeune auteure attire par son audace et l’ambition de ses projets. Son récent troisième roman nous plonge au cœur des tumultes contemporains.

Une histoire bien de notre temps

« Dans la Réserve » prend pour contexte un événement à vocation écono-écologique : l’achèvement d’un mur destiné à séparer les espèces protégées du territoire où une multinationale, en accord avec l’Etat français, implante une réserve dite naturelle. Cette réserve en partenariat public-privé est, typiquement, nommée à l’américaine, la WFR, Wild French Reserve, et un de nos technocratiques députés s’en trouve très bien, entre couverture écolo et rentabilité responsable :

A la radio, une voix de député, excitée de certitudes, écrase les autres. Le député nomme les conditions du Partenariat Public Privé qui permet aujourd’hui à la Wild French Reserve de gérer et d’exploiter (…). Il fait la différence entre gestion à durée limitée et propriété. Il affirme que les Parcs Nationaux n’ont plus les moyens de faire face à la dégradation écologique engendrée par l’anthropocène. La Wild French Reserve se présente comme une promesse de gestion efficace et résiliente de la nature.
Hélène Zimmer,
Dans la réserve.

Et, pour compléter le réalisme du propos, le roman met en face les opposants, façon Zadistes.

On est dans le typique

Autour de cet événement symbolisé par l’édification d’un mur, trois destinées. Arnaud a mis ses maigres économies dans l’achat d’un terrain. L’incipit du roman est aussi sympathique que ce solitaire : « Le soleil continuera à se lever, Arnaud n’en doute plus depuis qu’il a dépensé sept saisons d’oignons, de pommes et de raisin, gardées bien au chaud sous le matelas de son camion, dans l’achat de ce terrain. Le sien. Dorénavant Arnaud habite quelque part. » On se doute bien qu’on ne le laissera pas tranquille puisque c’est tout ce qu’il demande.

Sur les lieux du grand affrontement entre le pouvoir et les opposants, aussi systématiques l’un que l’autre, arrive un couple, dont Nassim, journaliste venu de Paris. Typique lui aussi : « Quand il dort, il éteint son téléphone. Il n’y a plus qu’en dormant qu’il arrive à penser. (…) Chaque remise en tension de son téléphone fait déferler des invitations de collectifs à venir faire un tour sur les sites où ils sont en lutte, pour relayer la cause. » On imagine le temps de réflexion qui reste à toutes ces « luttes » pour être intelligentes.

Mais tellement dans le ton, forcément dans le ton…

Toujours est-il que ce matin-là, le jeune journaliste à portable a « les doigts engourdis de s’être enfoncés dans Solveig la moitié de la nuit. Solveig n’a pas voulu de sa bite. Chaque fois qu’il a rapproché son gland de sa chatte, Solveig a rattrapé sa main pour la recoincer en elle ». Après quelques précisions de cet ordre, « il la regarde conduire. Il sourit de sa chance, sans le lui dire. » Que l’on se rassure, ce roman va très régulièrement nous servir des précisions sexuelles du genre : « C’est un constat général. La majorité des mecs viennent plus vite par l’arrière », que dit Solveig.

Tout dans ce roman va être formulé sur ce ton, luttes aussi bien qu’ébats ou pensées. On pourrait y voir l’adéquation souhaitable du style et du fond ; effectivement il y a adéquation, parce que le fond est plat, aplati parce qu’on y lit ce qu’on peut lire, en plus fouillé, dans les bons articles journalistiques. Hélène Zimmer capte un certain air du temps, cela seulement, sans échos, sans hors-champ. On comprend très bien que c’est son choix, mais elle peut aller au-delà de ce choix qui la limite.
De ces livres dont on se dit que « c’est pas mal ».

Encore faut-il écrire

On est surpris au contraire, et on sort du sitôt lu sitôt vu, en lisant le dernier roman de la romancière américain d’origine japonaise, Julie Otsuka, « La ligne de nage« . Ce roman pourtant lui aussi nous plonge – c’est le cas de le dire – à corps perdu dans le contemporain même, dans la description narrative de la vie d’une piscine publique où se retrouvent toujours les mêmes habitués qui ne se connaissent qu’à travers leurs manies et longueurs.

On n’est pas loin de refermer à la dixième page ; pourquoi ne le fait-on pas ? Parce que cette banalité est décrite en un style qui n’est pas banal sans pour autant surjouer la banalité.

« L’une d’entre nous, chroniqueuse santé au Daily Tribune et joyeusement enceinte de son cinquième enfant à l’âge de quarante-six ans, a compris en nageant ses longueurs que son père souffrait d’une maladie de Huntington, non diagnostiquée. Et pendant ce temps j’ai cru qu’il était fou. Un autre prépare ses conférences en astronomie, et quand il a fini de nager, il sort de l’eau, s’installe sur les gradins et rédige tout sur son bloc-notes jaune bien au sec. Salut les Terriens, commence-t-il toujours. L’un des nôtres possède une mémoire photographique et résout les mots croisés du jour chaque matin en faisant ses longueurs. « Si ça me prend dix minutes, je nage dix minutes. S’il me faut une heure, je nage une heure. » Une autre passe en revue ses objectifs du mois : diversifier mon portefeuille, arrêter de grignoter, faire des vagues, quitter Doug. »

Ainsi vont les monologues, chacun sa nage et sa manie

Etanches l’un de l’autre, étanches, oui, chacun sa ligne, 1 à 8. « L’un d’entre nous a peur de se tromper dans ses comptes, aussi nage-t-il toujours une ou deux longueurs de plus « pour être sûr ». Une autre perd systématiquement le compte après cinq. Un autre (le professeur Weng Wei Li, auteur du Réconfort des nombres premiers) préfère nager précisément quatre-vingt-neuf longueurs. L’une des nôtres jure qu’elle atteint l’extase à la cinquante-troisième. « Ça m’arrive à chaque fois. » Nous avons tous nos rituels. (…) Une des nôtres refuse de nager dans sa ligne habituelle (la sept) quand son ex-mari nage dans la huit. Son « nouveau » mari depuis cinq ans et demi est aussi des nôtres, et depuis cinq ans et demi nous nageons tranquillement dans la ligne six (« Je sais où est ma place ») en faisant semblant de ne rien voir. « Laissez-les se débrouiller ». (…) Un adepte du dos, ligne quatre, ne peut sortir de la piscine s’il n’a pas touché par deux fois son bonnet puis compté jusqu’à cinq. « Je ne sais pas pourquoi. » »

C’est tellement mieux en dessous

Je me souviens d’un jeune barman espagnol qui m’avait dit qu’il faisait ce boulot juste pour avoir les moyens de faire de la plongée – « on est tellement mieux en-dessous », sourit-il d’un air entendu en agitant son shaker à cocktails. Eh bien c’est ce que vit cette communauté de nageurs complices sur un seul point, qu’ils n’ont pas besoin de formuler : leurs longueurs nagées les libèrent des fardeaux de « là-haut ».

Les premiers instants du retour à la surface sont toujours les plus durs. L’insupportable ciel bleu. Ces hommes inquiets en costumes sombres qui montent et descendent de voiture. Les mères maigres et épuisées. Ces petits chiens blancs qui tirent vicieusement au bout de leurs longues laisses rétractables. Freddie, non !.

Ils ne communiquent pas pour autant s’ils se rencontrent par hasard. Surtout pas ! Car « là-haut, beaucoup d’entre nous sont maladroits, disgracieux, de plus en plus lents au fil des ans. Les kilos superflus sont arrivés, le lâcher-prise s’est amorcé, à la commissure des paupières les pattes d’oie se déploient en silence »…

Sauf qu’une autre commissure va apparaître « en bas, à la piscine » où « les cheveux gris disparaissent sous les bonnets de bain bleu foncé », où « les boitements n’ont plus cours »…

Une fissure apparaît…

…Et tout est menacé. Oh, au début on ne veut pas y croire, y prêter attention, ce n’est peut-être qu’un cheveu, qui persiste malheureusement et ne bouge pas et réapparaît chaque matin quand on arrive en bout de longueur. Et puis, quelques temps plus tard, une autre fissure. Etc, jusqu’à ce que l’établissement ferme sans plus d’explications.

Une fissure dans l’esprit

Et là, pour ces deux derniers tiers, Julie Otsuka parvient à nous plonger, avec autant de naturel qu’addicts en piscine, dans ce que c’est que la maladie d’Alzheimer, cette fissure mentale par où la mémoire s’épanche puis s’étanche, non plus brasse à brasse mais bribe par bribe, mot à mot, peu à peu, comme absorbée par un trou où se videra toute piscine, tout souvenir de sa propre existence, sauf pour les témoins de la fuite intérieure.

Il ne faut pas en dire plus ici, la lecture de La Ligne de nage étant jusqu’au bout passionnante précisément parce que l’auteure, toujours avec la même fluidité d’écriture inventive, passe du naturel d’humour, dont les extraits ci-dessus ont donné quelque sensible idée, à la détérioration du monologue, qui s’effiloche sans perte de syntaxe. Naturel de la mort qui aspire, en toute inconscience de cause.

Voilà ce qu’apporte la littérature : elle nous fait découvrir.

# Jean-Philippe Domecq

Pour en savoir plus

Hélène Zimmer, Dans la Réserve, roman, éditions POL, 320p., 20€, 2023.
Chez le même éditeur :

  • Fairy Tale, 2017,
  • Vairon, 2019.

Julie Otsuka, La Ligne de nage, éditions Gallimard, 170 p., 19€, 2022.
De la même autrice, aux éditions Phébus :

  • Quand l’Empereur était un dieu,
  • Certaines n’avaient jamais vu la mer, lauréat du PEN/Faulkner Award et du prix Femina étranger en 2012.

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