Culture

Littérature : GPS, de Lucie Rico (édition P.O.L.) [Lu par Jean-Philippe Domecq]

Auteur : Jean-Philippe Domecq
Article publié le 23 novembre 2022

Le roman du GPS… il fallait que ça arrive. Après tout, nous vivons avec cette technique de déplacement, elle crée un autre espace de perception, donc de narration. Le roman de Lucie Rico (édition P.O.L.) dont le titre géolocalisé guide et égare Jean-Philippe Domecq dans cette nouvelle dimension à la fois dédoublée et quotidienne, et ce n’est pas moins ni plus étrange que…sans GPS !

Le GPS en réalité comme en littérature

Ces temps derniers on nous annonce partout le METAVERS, énième dimension promise dans la série « la vie augmentée ». Quelle formule quand on y pense… La vie augmentée, on ne demande que cela ! disent les technolâtres.
– Mais… augmentée dans quel sens ? objectent d’autres. Si c’est dans le sens cumulatif, quantitatif, plus et toujours plus, on n’en peut mais, la planète non plus. Si c’est dans le sens de la vie ouverte, là cela deviendrait qualitatif. Les techniques n’ont jamais empêché la poésie – même si ce put être naïvement avant-gardiste lorsque Apollinaire chanta « l’aéroport Sud-Aviation » dans son recueil poétique d’Alcools (publié en 1913).

Il n’y a en tout cas aucune raison pour que la littérature soit réfractaire à notre désormais constant repérage par GPS. Ne voyons-nous pas de plus en plus de nos congénères, et ne nous voient-ils pas comme eux, avancer dans la rue ou par les sentiers de crête tête baissée vers le portable ? Il y a certes de l’aliénation dans notre usage des techniques ; mais, en même temps, celles-ci sont là, et sont une ramification de nos perceptions et de notre sensibilité. Une romancière l’illustre d’une écriture parfaitement adéquate (définition générale de ce que c’est que le style, au passage), en l’occurrence : sans trop, mais quel trip !

Parfois, tu imagines tellement fort que tu ne sais plus différencier la réalité de tes fictions.
Tu divagues dans ta tête.
Tu divagues dans l’espace.
Lucie Rico. GPS

Le premier roman du GPS

Les a priori ont dû détourner plus d’un vieux lecteur potentiel lorsqu’il a lu ce titre on ne peut plus élémentaire : GPS. Pas de fioritures ni de déplacement de vocabulaire : Lucie Rico est une jeune auteure cavalière, comme la perspective ainsi qualifiée : elle prend les choses comme elle et on les trouve aujourd’hui (son précédent roman s’intitulait Le chant du poulet sous vide, paru chez le même éditeur, P.O.L., en 2020), et, pratiquant aussi le script cinématographique, elle ne les transmue pas, elle les véhicule dans un imaginaire ni surévalué, ni sous-évalué, elle en tire les pointillés et conséquences à cœur perdu dans la simplicité même. D’ailleurs, l’épigraphe annonce la couleur : Tournez à droite.
Et, en 4ème page de couverture, cette seule phrase : Sandrine souhaite partager sa localisation avec vous. C’est d’une économie d’ironie au premier degré. Et, de fait, vous allez « partager la localisation » avec Sandrine, pris jusqu’au bout de la géolocalisation, et du roman…

Est-ce qu’un corps immolé peut devenir un point rouge dans un GPS ?
Lucie Rico. GPS

Tout dépend d’un rien

La narratrice de GPS se tutoie elle-même, et c’est plus naturel que le fameux tutoiement qui traverse, en train Paris – Rome – Paris, le meilleur roman de Michel Butor, La Modification (Prix Renaudot 1957), qui fit date à l’époque du Nouveau Roman et ouvrit la voie à cette forme de monologue narratif.

Avec Lucie Rico cela donne cet incipit : « C’est comme si Sandrine t’avait tendu un piège. Un piège malsain : Tu es attendue à 19h pour mes fiançailles, Zone Belle-Fenestre. Arrive bien à l’heure. Tu as tapé sur ton GPS : « Zone Belle-Fenestre », puis « Lieu pour se fiancer Zone Belle-Fenestre ». Il a répondu deux fois : adresse inconnue. » ça n’a l’air de rien mais ça peut mener au pire : « Il suffit qu’un numéro manque, et l’adresse devient incompétente. (…) Les exemples sont légion. Une étourderie, et les urgences arrivent trop tard pour réanimer un père, laissant deux enfants orphelins avec ce regret éternel : si seulement le digicode n’avait pas changé »… Les pointillés sont de moi, pas de Lucie Rico, bien trop fine pour ignorer l’humour mat. Et pour nous embarquer dans le tragique, trop prévisible.

Non, elle va nous tenir par un suspense qui n’en a pas l’air, d’autant plus captateur.

Un thriller de map et de bips

L’héroïne va y arriver, au lieu-dit de la fête, guidée par le point lumineux de sa copine sur son GPS. « La voix te dit : Continuez sur 500 mètres. Tu n’aimes pas beaucoup cette voix, mais tu sens que tu peux lui faire confiance. L’herbe est aussi praticable que le béton ou le carrelage de ton appartement » ; vous avez remarqué : herbe, béton, carrelage se valent à l’ère du GPS ; l’héroïne toutefois découvre l’évidence, phrase suivante : « à l’extérieur finalement l’air est respirable lorsqu’on est guidé par une machine ».

Vertu de l’abstraction technique qui,
par contraste, rend palpable le concret de la nature.

« Tu avances, sur le GPS les couleurs sont brillantes, la Zone Belle-Fenestre est superbement représentée. Le point se trouve dans une étendue vert pomme, tes pieds aussi. Jusque-là, tout est logique. » Et le restera, trop logique pour le rester. La narratrice va trouver la fête et Sandrine, il va y avoir danses, boissons et substances, dragues et éventualités de baise comme on se serre la main, les croquis sont d’un contemporain saisi à vif, avec légèreté de doigté sur des touches, même quand l’angoisse pointe. Même lorsque la copine disparaît dans les parages. « Pour chercher Sandrine, tu t’enfermes dans les toilettes. C’est déjà un réflexe, même si tu ne t’en rends pas compte : plutôt que d’arpenter le parc en criant son nom, tu poursuis le point rouge qui tremble, qui est ton amie. Il n’est pas loin, caché derrière le château. Tu te dis : vu du GPS, le château est vraiment bien mieux qu’en vrai. A quoi cela tient-il ? »

La magie de la perception GPS

On ne le lui fait pas dire. Et de rentrer dans cet univers étrange et familier, en quête de la fiancée partie pour tromper son fiancé dans les bois, ou saoule dans un vallon, ou égorgée après mauvaise rencontre ? « Tu la suis. Elle est dans ta poche, toujours en mouvement (…). Elle bondit par-dessus les allées et les châteaux. Parcourt la zone, joggeuse folle et ronde en mouvement perpétuel. Sandrine saute le paysage tout entier. »

Feu-follet qui fera monter l’inquiétude, certes, mais même en pleine action, que nous ne divulguerons pas ici, l’auteure nous restitue régulièrement la magie de la perception GPS : « Caressant l’écran de ton index, tu remontes la Route-Longue, aboutis à la Longue-Route, pinces l’écran tellement vite pour prendre de la hauteur que le monde surgit dans son entier, un masse compacte et bleue saisie dans un mouvement fulgurant, comme si tu quittais la terre à une vitesse infernale »…

Eh oui, c’est cela entre autres, le GPS, et qui dira qu’il ne peut être cosmique ?…

#Jean-Philippe Domecq

Pour suivre Jean-Philippe Domecq

Son blog 

Ses chroniques Ce qui reste du temps qui passe.

Dernières parutions

Heures de Paris, les nouvelles minutes parisiennes 1900-2020, La Bibliothèque, 2020, 22€

Dans la lignée de ces magnifiques « albums » collectifs, Minutes parisiennes, de l’éditeur Ollendorff, dont il s’inspire par la qualité de l’édition (maquette, illustrations, papier ), ce premier tome croise la chronique sensible de trois heures d’un soir de Paris,  7h, 9h et 10h ; chacune vue par des auteurs de 1900 : Gustave Geffroy (1855-1926), Joris-Karl Huysmans (1848-1907), Charles Jouas (1866-1942), Jean Lorrain (1855- 1906) et de 2020, Jean-Philippe Domecq (texte et photos) et la dessinatrice Nadja.

Bibliographie sélective chez Pocket Agora

  • Le film de nos films (2020)
  • Comédie de la critique, Trente ans d’art contemporain (Pocket, 2015)
  • Ce que nous dit la vitesse (2013)

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