Culture

Grégoire Kauffmann, auto-biographe de « L’Enlèvement » (Flammarion)

Auteur : Thierry Dussard
Article publié le 27 septembre 2023

Le fils de Jean-Paul Kauffmann était à peine adolescent lorsque son père est enlevé au Liban, Grégoire raconte son « Histoire intime de l’affaire des otages au liban » dans L’Enlèvement (Flammarion), le récit passionnant du combat livré notamment par sa mère, Joëlle devenue une infatigable pasionaria pour faire libérer les otages, qui apparaissaient alors chaque soir à la télévision interpellant tous les Français. Thierry Dussard a rencontré l’auto-biographe familial qui a su prendre la bonne distance sur son sujet si intime.

Une auto-biographie familiale

Dans la famille Kauffmann, je voudrais la mère. Pénélope parfaite pour certains, incorrigible pétroleuse pour d’autres. Précipitée dans le drame lorsque son mari Jean-Paul est enlevé au Liban le 22 mai 1985, Joëlle, médecin, va se montrer d’une combativité exemplaire. L’ancienne militante du Mouvement pour la Liberté de l’Avortement et de la Contraception (MLAC) se transforme alors en pasionaria, remuant gauche et droite, mobilisant églises et associations, quitte à s’opposer aux diplomates partisans des négociations en coulisses. Cette Mère Courage doit aussi protéger ses deux garçons de 11 et 10 ans, poussés dans une tragédie et le grand bain médiatique. L’aîné, Grégoire, prend aujourd’hui la parole avec cette auto-biographie familiale, superbement écrite, sans pathos, nuancée, et sobrement intitulée “L’Enlèvement, Une Histoire intime de l’affaire des otages au liban” (éd. Flammarion).

J’y explore l’activisme de ma mère, et l’absence de mon père.
Grégoire Kauffmann.

Afin d’avoir une petite idée des 1037 jours d’emprisonnement vécus par Jean-Paul Kauffmann, il faut lire ses propres récits qui tournent autour de l’insularité, « L’Arche des Kerguelen », de l’enfermement, « La Chambre noire de Longwood », et de « La lutte avec l’ange » tendu par le destin… jusqu’au fabuleux « Venise à double tour » (éd. Equateurs), où il confie avoir pardonné à ses ravisseurs, « non par vertu, mais par hygiène mentale ».

On doit cependant s’emparer d’un autre livre pour tenter de comprendre ce qui s’est passé dans les multiples cachots de Beyrouth, où les otages étaient transférés. Presque chaque soir Kauffmann, l’amateur de grands vins, ouvrait son armoire aux souvenirs. « Rivé à ma chaîne, je n’ai cessé de parcourir les collines de l’Entre-Deux-Mers, et la Départementale 2, la voie royale du Médoc », lit-on dans Le Bordeaux retrouvé, texte jusqu’ici confidentiel publié en hommage à ceux qui ont mobilisé médias et politiques pour le faire libérer (« Zones limites », éd. Bouquins). Mais revenons à Grégoire…

Votre livre est superbement documenté (25 pages de notes), mais comment avez-vous trouvé la bonne distance pour raconter une histoire qui vous a touché directement ?

Je suis historien de formation et enseignant à Sciences-Po, cela m’a aidé à trouver le ton juste, je l’espère, alors que le “je” est normalement proscrit en histoire. Même si Mona Ozouf et Stéphane Audoin-Rouzeau sont des historiens qui ont déjà réussi cet exercice d’égo-histoire toujours délicat où l’on parle de soi. Je ne pensais pas d’ailleurs aborder ce sujet, mais en plongeant dans les archives de cette période conservées dans une malle de notre maison des Landes, je me suis dit qu’il y avait un livre à écrire.

Qu’est-ce qu’il y avait dans cette fameuse malle landaise, et comment ont réagi vos parents à votre projet d’en tirer un livre ?

Grégoire Kauffmann historien et auteur de L’enlèvement. Photo Thierry Dussard

J’ai trouvé dans cette malle des milliers de lettres de soutien, d’anonymes, mais aussi d’Yves Montand ou de Françoise Dolto, des coupures de journaux, ainsi que d’innombrables copies des multiples démarches, et en malaxant ces archives l’idée du livre s’est imposée. Ma mère avait mal au ventre à l’idée que cette période revienne sur le devant de la scène, mais finalement elle a bien aimé le livre, même si elle aurait préféré qu’il n’ait jamais existé. Quant à mon père, il était moins réservé, cette histoire l’intéressait car il n’a pas vécu ce qui se passait à Paris, et paradoxalement c’est le grand absent de ce livre.

Votre mère est vite confrontée à un dilemme : son mari journaliste est enlevé par le Jihad islamique, faut-il alerter les médias, en parler ou pas ?

Avec l’architecte Michel Cantal-Dupart, elle a aussitôt créé le comité de soutien des Amis de Jean-Paul Kauffmann, et choisi de médiatiser ce qui va devenir “l’affaire”, et de se mobiliser en faveur de tous les otages, le sociologue Michel Seurat, ainsi que les diplomates Marcel Carton et Marcel Fontaine, enlevés eux aussi à Beyrouth en 1985. La gauche est alors au pouvoir, et Roland Dumas, ministre des Relations extérieures, temporise et joue la montre…

Votre mère, Joëlle Kauffmann est inouïe, elle va voir François Mitterrand à l’Elysée, et lui lance “Dumas vous ment, il ne fait rien”. Elle envoie aussi à un journal libanais l’extrait de baptême de votre père afin que les ravisseurs ne croient pas qu’il est juif ?

En effet, il est catholique et Breton d’origine alsacienne. Mais surtout une de ses premières démarches est de partir à Beyrouth, pour être au plus près de son mari. Elle refuse de souffrir en silence, et va mener un véritable combat de Sisyphe contre l’inertie politique et les pesanteurs diplomatiques. Militante féministe, elle retrouve ses vieux réflexes d’agit-prop et tire toutes les sonnettes. N’hésitant pas à se rendre à Alger, Amman, ou Tunis pour rencontrer des dirigeants arabes. Elle écrit même à Hafez el Assad, le président syrien, en affirmant qu’elle a été en voyage de noces à Damas avec Jean-Paul, contre toute vérité !

Une vraie “Pénélope moderne” écrivez-vous, mais elle finit par susciter parfois le rejet ?

A force de lutter contre l’indifférence, elle provoque de l’animosité, c’est une réaction logique. Des femmes de prisonniers de guerre écrivent : “madame cesser de nous embêter avec toutes ces histoires”. D’autres s’en prennent aux médias : “beau sujet à exploiter, la capture d’un journaliste, comme si cette espèce était sacrée”. Mgr Decourtray, l’archevêque de Lyon, se montre chaleureux, mais celui de Paris, Mgr Lustiger, plutôt glacial. Le Journal Rhône-Alpes, propriété du groupe Hersant, fustige “l’impuissante indignation des intellectuels”, mais “L’Humanité” affiche sans relâche son soutien.

La Bretagne et le Bordelais sont les deux régions qui se sont révélées les plus actives en faveur de votre père, pourquoi ?

Ma mère est originaire de Quimperlé, en Finistère, et mon père de Corps-Nuds, en Ile-et-Vilaine. Ce double tropisme breton a marqué les actions menées à l’époque, allant des dessins d’enfants envoyés à Beyrouth, aux 1000 crêpes servies sur la péniche du Comité de soutien marquant les 1000 jours de détention. Mon père avait créé un magazine, L’Amateur de Bordeaux, et les propriétaires viticoles se sont toujours sentis solidaires de notre cause. Mais la France dans son ensemble s’est mobilisée pour la libération des otages…

Il y a même un Brestois qui se propose de prendre la place de votre père, et plusieurs candidats au martyr ainsi que des margoulins qui profitent de la situation ?

Une trentaine de personnes ont proposé par lettre de remplacer mon père comme otage, un étudiant, un Rochelais déprimé, des prisonniers des Baumettes, un journaliste au chômage, et même Jean-François Kahn, le patron de L’Evènement du Jeudi, qui s’est offert en échange. Les imposteurs et les profiteurs n’ont pas manqué, non plus, et autant à Beyrouth qu’à Paris, certains ont proposé leurs services plus pour se mettre en avant que pour aider réellement. Sans compter les médiums qui se faisaient forts de localiser les otages à coups de pendule.

Finalement, cette stratégie du tambour médiatique battant le rappel des bonnes volontés était-elle la bonne voie ?

Je ne suis pas objectif, mais je suis convaincu que c’était le seul moyen pour faire bouger les choses, et il y a eu débat jusque parmi les familles des otages. La femme de Marcel Fontaine, sous influence de l’avocat Jacques Vergès, pensait : “la vedettarisation à outrance de Mme Kauffmann m’afflige”. Et Mary Seurat, après la mort de son mari a remis en cause la dramatisation de l’affaire, estimant qu’ “il y a eu trop de bruit”. La mort de Michel Seurat, en mars 1986, correspond à une période plus souterraine, et à l’arrivée de la droite à Matignon qui demande plus de discrétion. Mais l’image des otages avec le décompte de leur détention à chaque journal télévisé d’Antenne 2 n’a pas fait baisser la mobilisation.

Elle vous a aussi jeté dans le chaudron médiatique et l’âge adulte ?

En apprenant la mort de Michel Seurat, la mort s’est invitée dans notre famille. Jusque-là, Maman nous disait « ne vous inquiétez pas les enfants », mais pour moi cela entraîne la fin de l’enfance, lorsque s’achève le pouvoir d’illusion des adultes. Avec mon frère Alexandre, on entre au collège Henri IV, où règne l’entre-soi, au cœur de la bourgeoisie tibériste du 7ème arrondissement de Paris. Nos notes ont vite basculé sous la moyenne, quelques profs et des élèves nous ont fait payer notre situation de fils d’otage. Une pétition des Parents d’élèves de l’enseignement public (PEEP) a même demandé notre exclusion. Il faut dire que l’on menait la vie dure à quelques rejetons de la vieille France patriarcale !

Vous dessinez aussi en arrière-plan ces années du mitterrandisme glissant vers le libéralisme, et les coups bas de la cohabitation ?

Nous sommes au début des années Tapie, où l’argent et la gagne sont devenus des valeurs, alors que les otages, c’est la loose complète et l’échec de la diplomatie française. Nous jurons dans ce décor, et la lassitude a pu laisser place à la haine. Une rumeur insidieuse sur la séparation de mes parents s’immisce alors dans l’opinion, y compris après la libération, le 4 mai 1988, entre les deux tours de la présidentielle.
Cela a été une libération pour tout le monde, et mon père qui était parti journaliste, est, si je puis dire, revenu écrivain.

Propos recueillis par Thierry Dussard

Pour suivre Grégoire Kauffmann

Retrouvez les publications de Grégoire Kauffmann

Agenda des signatures

  • Vendredi 29 septembre à 18h00, Quimper Librairie & Curiosités
  • Samedi 30 septembre à 14H00, Quimperlé Espace E. Leclerc
  • Dimanche 1er octobre, Noisy le Roi Salon du livre
  • Vendredi 06 octobre à 15H30, Blois « Rendez-vous de l’histoire »
  • Lundi 09 octobre à 19H00, Paris Librairie Compagnie
  • Jeudi 19 octobre à 18h30, Paris Librairie La Nouvelle Page
  • Lundi 23 octobre à 18h00, Toulouse Librairie Ombres Blanches
  • Vendredi 3 novembre à 18H00 Brest Librairie Dialogues
  • Samedi 4 novembre à 18H, Dieppe Librairie La Grande Ourse
  • Mardi 08 novembre à 19H00, Paris Librairie Les Traversées
  • 10-12 novembre, Brive Foire du livre
  • Jeudi 23 novembre à 18H00, Bar le Duc Librairie La Fabrique
  • Dimanche 26 novembre, Asnières Salon du livre d’Asnières
  • 2-3 décembre, Roquebrune Cap-Martin Fête du livre
  • Jeudi 7 décembre à 19H00, Tours Librairie La Boite à livres

Partager

Articles similaires

Le carnet de lecture de Romain Puyuelo, comédien, Rimbaud, Cavalcades !

Voir l'article

Le carnet de lecture de Ronald Martin Alonso, gambiste, ensemble Vedado

Voir l'article

Le carnet de lecture du Trio Sõra: Pauline Chenais, Fanny Fheodoroff, Angèle Legasa

Voir l'article

Le carnet de lecture de Pierre Gallon, claveciniste

Voir l'article