Culture

Littérature : Pauline Wuth, Solitude nue (Thierry Marchaisse) vs Henry Miller, Tropique du Cancer (Folio)

Auteur : Jean-Philippe Domecq
Article publié le 15 mars 2023

Solitude nue, roman de Pauline Wuth (éditions Thierry Marchaisse), tient l’abécédaire des hommes qui, de A à Z, donnent une lourde image des comportements et indélicatesses sexuelles que libèrent ce qui aurait dû être la libération sexuelle pour la femme. Quel contraste de ce roman ultracontemporain avec la jubilation lyrique de ce libérateur du sexe et des lettres que fut Henry Miller, constate Jean-Philippe Domecq auteur d’un Traité des Jouissances (Pocket, 2017) dont le fameux Tropique du Cancer connaît une énième réédition en poche.

Mieux valait se rhabiller d’un pseudonyme en effet

Pauline Wuth, avant Solitude nue, a déjà publié un premier roman sous un autre nom. Le recours au pseudonyme ici s’imposait étant donné la matière de ce roman que publient les éditions Thierry Marchaisse – dont le catalogue, de haute tenue, soit dit en passant pour les emplettes de nos lecteurs, mérite la visite du site, croisant psychanalyse, anthropologie, poésie, mémoires, récits.

L’entreprise de Solitude nue est périlleuse et crue, exploratoire de mœurs qui seraient « nôtres », en tout cas très contemporaines pour tels humains aujourd’hui assez nombreux, semble-t-il hélas. Une jeune femme se remémore sa vie sexuelle ; certes et le moins que l’on puisse dire, la misère sexuelle est bien moindre qu’autrefois, contrairement à ce que ressort le dernier carré de ceux qui essaient de comprendre comment a pu être possible le succès de Michel Houellebecq vilipendant la libération sexuelle qui en dix ans dans les années 1960 a plus libéré les femmes qu’en trente siècles.

Pour autant, ladite misère n’a pas totalement disparu, pas plus que la bêtise et la vulgarité ne disparaîtront jamais ;
elles changent de visage.

Le visage de la sexualité d’aujourd’hui montre que beaucoup couchent, mais comme on se serre la main, avec plus ou moins d’égards, ne parlons pas de tact, et encore moins de sensualité. Il paraît que les égards sont périmés ; il y en a qui ne savent pas ce qu’ils manquent dans la réciprocité sexuelle, très sensiblement, jouissivement.

Autant d’amants que de lettres de l’alphabet

La narratrice est bel et bien dans une « Solitude » à « nu » tout au long de son expérience, depuis « la première fois » jusqu’au Z du dernier prénom d’amants alphabétisés. La plupart sont des analphabètes du sexe mais d’un nouveau style très d’aujourd’hui : ils savent et font tout, pas de problème, mais ils… s’en branlent. Excusez du mot mais il n’en est pas d’autre pour désigner les étreintes qu’égrènent la plupart des chapitres de ce récit où les partenaires masculins se servent de l’autre qu’ils jettent avant comme après usage.

Apparemment les corps s’emmêlent, mais chacun dans son expéditif tour de manège :
on fait le tour de l’autre pour en rester à soi.

La narratrice en sort étonnée, blessée, parfois dévastée. Il faut dire qu’elle accepte le manège, elle joue le jeu, croyant que c’est ainsi désormais. Nul n’est contraint de multiplier pour s’épanouir ; c’est même contre-productif.

Mal dans sa peau, dont le mâle profite…

Il est possible que, dans la rue, les regards badinent en ne regardant pas plus haut que les épaules : cette banalité fait partie de ce qu’il faudrait nommer le « bovarysme sexuel », variante de bovarysme dont les hommes semblent plus affligés que les femmes. Dans le cas de l’héroïne et narratrice de Solitude nue, elle a l’habitude d’être entièrement nue et vue pendant des heures puisqu’elle pose régulièrement, étant donné la beauté de sa plastique. Les regards ne s’attardent pas plus haut, sur le visage, où la personnalité s’exprime. Elle le sait, ne l’a que trop senti, donc admet. Cela va tout déterminer, mal engager. Chapitre « J », qui s’intitule logiquement, vu la lettre : « Juste un soir ».

« J, c’était juste un soir. La plupart de mes amants, c’était juste un soir ; peut-être que J, c’est un bon exemple, un parmi d’autres. C’est aussi que je ne sais pas quoi en dire d’autre, de J. On s’était rencontrés chez des amis, on avait pris un taxi, la suite bien claire pour nous alors qu’on ne s’était même pas embrassés, et on avait baisé chez moi ; je me souviens (…), sous lui, de ma jambe droite qu’il forçait à s’étirer pour qu’elle me colle à l’oreille et moi grimaçant et lui qui disait, tu peux me le dire si ça te fait mal, et une nouvelle fois le sentiment d’avoir été nulle ; je me souviens, je crois, d’avoir rebaisé le lendemain, en missionnaire tranquille, parce que je ne savais pas quoi proposer d’autre, j’avais peur d’avoir mal »…etc.

Typique de ce récit d’époque.

Les positions n’y font rien sans le « je ne sais quoi »

Dans un magazine publié par les grands sexologues américains Masters et Johnson qui ont tant contribué à diffuser les connaissances et libérer les accès au plaisir partagé dans les Glorieuses années de libération des mœurs, il y avait une demie page de BD en huit carrés, où l’on voyait l’amant proposer des positions sexuelles toutes plus performantes les unes que les autres, mais transpirant de plus en plus parce que sa partenaire ne jouissait toujours pas. Jusqu’au dernier dessin où dans la bulle elle lui murmure : « Du sentiment, Jack, du sentiment… »

Autre époque, autrement plus dure mais autrement joviale

Les concordances de calendrier éditoriales font qu’au même moment que le roman ultracontemporain Solitude nue, reparaît un livre d’Henry Miller, Tropique du Cancer, qui en son temps fit tellement scandale qu’il resta censuré aux Etats-Unis jusqu’en 1961, mais qui s’est vendu et se vend à des millions d’exemplaires. La génération des Beatniks et de Woodstock s’est reconnue dans ce vieux briscard qui, en 1928, a largué ce qu’il a baptisé le « Cauchemar climatisé » de l’Amérique et s’est retrouvé à Paris, sans un rond mais lançant son rire lyrique et son appétit de désespéré à la face du cosmos et des ambitions littéraires : « Je n’ai pas d’argent, pas de ressources, pas d’espérances. Je suis le plus heureux des hommes. Il y a un an, il y six mois, je pensais que j’étais un artiste. Je n’y pense plus, je suis ! Tout ce qui était littérature s’est détaché de moi. Plus de livres à écrire, Dieu merci ! ». Et il invente un style et un contrat autobiographiques dont la jeunesse est intacte, auprès desquels les grands littérateurs du spectacle autofictionnel contemporain font pâle figure et fastidieuse lecture.

Les ébats sont d’une autre joie, féroce, intense 

« Nous voici de retour dans la même chambre, avec cinquante francs de rabiot. Je regarde dans la cour, mais le gramophone s’est tu. La malle est ouverte, et ses affaires sont éparpillées exactement comme autrefois. Elle s’étend sur le lit (…). Une fois, deux fois, trois fois, quatre fois… j’ai peur qu’elle ne devienne folle… Dans le lit, sous les couvertures, comme c’est bon de sentir son corps de nouveau ! (…) La sève suintant encore entre ses jambes, une chaude odeur féline et ses cheveux dans ma bouche. (…) Nous respirons notre souffle chaud, bouche à bouche. »

Puis Henry Miller écrira, entre autres, le triptyque de sa vie, qu’il aura le sauvage et beau culot d’intituler La Crucifixion en rose, avec, pour programme : Nexus, Plexus, Sexus

Thanks, Henry !

# Jean-Philippe Domecq

Informations pratiques

  • Pauline Wuth, Solitude nue, avec des dessins de Charlotte Vellin, éditions Thierry Marchaisse, 160 p., 16 €, et 11,99 € pour l’édition numérique.
  • Henry Miller, Tropique du Cancer, réédition Folio n° 261, éditions Gallimard.

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