Mister Lenny & Doctor Bernstein

Il y a 100 ans naissait Léonard Bernstein. Compositeur et interprète. Prophète et pédagogue. Son génie fut universel, son œuvre 100% américaine. Plus que son legs discographique exceptionnel, c’est sa conviction de rapprocher le public populaire des génies de la musique qui reste son véritable testament. A la hauteur de sa volonté revendiquée « de communiquer à autrui la joie et la douleur de vivre ».

Mister Lenny & Doctor Bernstein

Le chef d’œuvre pédagogique de Lenny, les Young People’s Concerts (en 1969). Photo © Unitel sur Mezzo tous les dimanches soir en mai et juin

Le prototype du musicien populaire moderne

« Je voudrais être au sens le plus large de ce mot merveilleux, un musicien ». Le credo de Léonard Bernstein (1918-1990) qui aurait 100 ans le 28 aout 2018, fut simple. Aucun, avant lui, utilisa de façon aussi intensive tous les nombreux talents dont la nature généreuse l’avait comblé, couplés au formidable démultiplicateur que sont les moyens de diffusion moderne. Charismatique, démonstratif, pédagogique, ‘Lenny’ a projeté pour le XXIème siècle, le prototype du musicien populaire moderne. Quelle que soit la forme, de la composition à l’enseignement, des concerts de chefs aux récitals du pianiste et aux émissions musicales qu’il animait à la télévision, des conférences aux essais, sa vie a été une accumulation de passions vouées au seul culte de la musique.

Mister Lenny & Doctor Bernstein

Léonard Bernstein. Photo © Silvia Lelli Masotti pour Deutsche Grammophon

Son style : une exubérance complice

Son œuvre : un cocktail de jazz, de classique et de Broadway. Un parcours fulgurant pour forger la légende. Musicien autodidacte, adoubé par trois maîtres (Mitropolos, Reiner, Koussevitzky), Bernstein devient l’icône de tout un peuple l’espace d’une nuit grâce à un remplacement au pied levé d’un chef malade. A vingt ans, ce 25 août 1943, Lenny s’affirme déjà insatiable et extraverti. Le boulimique de vie et d’émotions ne quittera jamais la scène. Sauf quelques mois avant sa mort, où il dut renoncer à cette fusion publique et passionnée avec la musique et le public.

Pourtant, comme l’écrit très justement son biographe français, Renaud Machard : « Comme beaucoup de musiciens doués pour l’idiome « populaire » (et pourtant quel art savant que celui de ces musicals), il avait en lui ce complexe ravageur de musicien savant raté, comme l’avait connu, de manière plus cruelle encore, Georges Gershwin. » Et de plaider avec ferveur, livret en mains, que Lenny mérite mieux de n’être cantonné qu’à l’indémodable West Side Story (Spielberg a annoncé un remake au cinéma pour 2019 !).

Mister Lenny & Doctor Bernstein

Léonard Bernstein Intégrale Deutsche Grammophon & Decca

100% US et 100% universel

S’il est américain jusqu’au bout des doigts, après une intense complicité avec le Philharmonique de New York, sa carrière fut mondiale, séduisant les plus grandes formations européennes, les Philharmoniques de Londres, Prague, Vienne, et Berlin et le Concertgebouw d’Amsterdam.

Un fabuleux legs discographique constitue le fruit de ses amours passionnées : Sony Classical propose un « Léonard Bernstein remastered », anthologie d’une centaine d’enregistrements issus des années Columbia, son premier label. De son coté,  DG-Universal a rassemblé tous ses enregistrements « européens » : avec ses magnifiques intégrales Beethoven (en cd et en blu-ray audio), Brahms, et Malher, véritable déclaration d’amour au modèle, au grand frère de Vienne. Le coffret restitue aussi quelques grandes communions, toujours captées sur le vif et parfois en vidéo dont l’émouvant dernier concert d’août 1990.

Mister Lenny & Doctor Bernstein

Léonard Bernstein en 1998. Photo © Siegfried Lauterwasser pour Deutsche Grammophon

Sa musique est à son image

Doctor Lenny n’a jamais voulu choisir entre la composition et l’interprétation. De ses racines juives charriant sans distinction du profane et du sacré. De sa soif de plaire et de surprendre. « Les américains sont des immigrants qui viennent de partout. Ma musique, elle aussi vient de partout :  Jazz, liturgie hébraïque, Bach, Beethoven, Mahler, Coplan, Schoenberg. » revendiquait-il pour exorciser un complexe de musicien 100% US.
Au final, une œuvre « bien sûr éclectique, c’est même tout l’intérêt de la chose » affirmait-il à propos de Candide, partagée entre comédies musicales de la jeunesse (il les a composées avant quarante ans) : Candide (1956), West Side Story (1957), Trouble in Tahiti, musique de film (Sur les Quai de Kazan) et les œuvres sérieuses de la maturité qu’il convient désormais d’entendre pour ce qu’elle sont, un art en prise directe avec la complexité humaine qui ne cherche pas à transcencer ni à magnifier mais tout simplement à exprimer : ses symphonies n°2 « Age of Anxiety » (1965) et n°3 « Kaddish » (63-67), Mass (1971), Songfest (1977), Chichester Psalms, l’unique opéra A quiet place (1983), et cette vibrante et ultime White House cantata (1990)…sans compter des cycles de mélodies, et de pièces concertantes…. Tous ces chefs d’œuvres sont à découvrir dans le coffret à sortir le 4 mai : Bernstein Complete works (DG) dédiée à l’intégralité de ses  compositions.

A ceux qui se demandaient si sa musique survivrait à son interprète, les concerts et les enregistrements qui se multiplient démontrent que la postérité a tranché…

Mister Lenny & Doctor Bernstein

Complete Works (26 CD – 3 dvd) Edition limitée DG

L’amour du partage comme héritage

« S’il existe une formule qui renferme, comme une sorte de boule magique, toute mon existence de musiciens, c’est bien le mot ‘communiquer’. J’ai toujours aimé la vie, cette vie pour la musique, et je n’ai jamais rein fait qu’essayer de ‘communiquer’ à autrui la joie et la douleur de vivre. » Ce désir, cette nécessité, ce besoin de transmettre, de dédramatiser la musique et de la rendre accessible, cette dynamique de partage condense son œuvre et la projette intacte dans l’avenir.
Des chefs comme Michael Tilson Thomas,  son plus proche disciple ont compris qui fallait bousculer les rites, décomplexer le public, valoriser les médias audiovisuels puis digitaux pour sortir la musique hors de ses murs d’élitisme guindé et en faire un élan de générosité et d’optimisme, d’autres comme François-Xavier Roth, Gustavo Dudamel creusent leur sillon. Une révolution est en marche. Merci Lenny !

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