Culture

Olivier Rolin, Jusqu’à ce que mort s’ensuive (Gallimard)

« Jusqu’à ce que mort s’ensuive » (Gallimard) est un passionnant, passionné récit d’enquête menée par Olivier Rolin qui est tombé, littérairement, entre les lignes d’un chapitre des Misérables où Victor Hugo campait deux héros non fictifs, prolétariens des barricades de juin 1848. Sur les traces d’Emmanuel Barthélémy, l’ouvrier, et Frédéric Courmet, le marin, cet « archéologue des révoltes » pour Jean-Philippe Domecq remonte le cours de leurs destinées, qui se recroiseront pour finir et en finir… Suspense et recherche.

Un auteur qui tient son cap

Cela peut arriver, en France aujourd’hui : Olivier Rolin est un écrivain sympathique – cela nous change des torves que les médias par paresse invitent toujours – en ne cherchant surtout pas à l’être – cela nous change des qui la jouent sympa, tellement sympa n’est-ce pas. Et pourquoi ? Parce qu’en bourlingueur de son existence il n’a pas cédé, gardant pour lui ses exigences de jeunesse sans croire qu’on mûrit à proportion qu’on en revient.

L’auteur prolixe a tenu son cap d’abord de par le monde, dont il aime le grand large, ses nombreux titres en témoignent : Port Soudan, Méroé, Veracruz, Sept villes, En Russie… et son Bar des Flots noirs donc ! luisant comme un vieux comptoir des Indes conradiennes ou d’un bistrot de Cendrars : dès 1987 ce récit réflexif, d’une poésie de rimbaldien « Bateau ivre », laissait présager que lui ce n’est pas pour rentrer « heureux qui comme Ulysse » qu’il « fait un beau voyage », mais pour faire escale aux bars où écluser, revoir et méditer ce qu’il a vu de ce monde. Cela vous donne du regard, après quoi, on apprend ; regard en lame et de loin, Rolin a pour boussole la souhaitable insurrection contre l’ordre établi. Il en sut quelque chose dans sa jeunesse et en serre encore les maxillaires.

Sa prose poétique gronde, et son esprit va chercher les histoires qui réveillent et rappellent les autres horizons dont la révolte a la lucidité.

« Chefs d’œuvre de la guerre civile »     

Alors voilà : outre que cet homme est lettré comme gourmet que son propre style confirme, il n’en reste pas moins archéologue des révoltes, et cette fois nous embarque dans une fouille de ruines fumantes. Une phrase lue dans un roman  a aimanté sa dernière histoire et l’a mené dans de savantes recherches.

« Ceux devant qui se sont dressés, sous l’éclatant soleil de juin, ces deux effrayants chefs-d’œuvre de la guerre civile, ne les oublieront jamais »

Ainsi dans Les Misérables, Victor Hugo se souvient des deux formidables barricades des journées de juin 1848, dont il ne fut pas seulement témoin mais aussi acteur, courageux, et de là date sa bascule politique qui aboutira à l’exil puis à son engagement républicain ; si bien qu’à chaque gare où les gens le reconnaissaient à la fenêtre du train avec sa fidèle et ardente Juliette Drouet, retentissait le cri « Vive Victor Hugo, vive la République ! ».

Et Rolin de reconstituer le moment, 24-25 juin 1848

Il le brosse dans un style plus mat mais tout aussi fasciné :

« Devant, (…) un tumulte de baïonnettes, de capotes bleues, de shakos noirs, de bicornes d’officiers à cheval. Un canon est en batterie. Au-delà du pont en dos d’âne franchissant le canal, en haut de la rue du Faubourg-du-Temple qui grimpe vers Belleville, se dresse une barricade qui semble une forteresse : parfaitement appareillée, percée de meurtrières régulièrement espacées, (…) elle s’élève jusqu’à la hauteur du second étage des immeubles sur lesquels elle s’appuie. Aucun signe de vie ne l’anime. Un sépulcre, pense-t-il. Mais dès que les soldats s’élancent pour tenter de franchir le pont, les courtes flammes des fusils s’allument sur cette muraille et aux fenêtres des immeubles qui la surplombent, les détonations, les hurlements des blessés et des mourants font hennir et se cabrer les chevaux. Des éclats de pierre, de plâtre, de bois sont arrachés aux façades, des corolles de fumée grise éclosent dans l’air qui sent la poudre, , au-dessus des uniformes couchés dans le sang qui dessine entre les pavés une résille écarlate. Puis, de nouveau, le grand ciel bleu, le silence. Victor Hugo n’a pas peur, il a du sang-froid et l’a montré en participant, sans armes, à l’assaut d’autres barricades, dans le Marais. Il remarque un papillon blanc qui volette au-dessus de la guerre civile : «L’été n’abdique pas.» »

Hugo a le génie des Choses vues – un de ses meilleurs livres, outre Histoire d’un crime que Rolin invite à lire et relire instamment.

La grande gueule et la noblesse d’ouvrier

Sur ces deux barricades, les deux héros non fictifs de ce récit d’enquête sur leur sort : Emmanuel Barthélémy, l’ouvrier, et Frédéric Courmet, le marin. Caractères on ne peut plus opposés, que les circonstances historiques révèlent. Le second a beaucoup trafiqué dans sa carrière de marin peu exemplaire et il a été hors de la légalité plus souvent qu’à son tour ; mais sans doute faut-il de ces grandes gueules patibulaires à la Danton pour que l’audace soulève un pays.

Il faut surtout des têtes pour perpétuer le profil et les enseignements de la juste insurrection pour la justice

Barthélémy, l’ouvrier mécanicien, fin lettré et de traits, honore la langue française autrement que ses juges qui le condamneront par deux fois au bagne. Il n’approuvait pas le principe de la violence mais, « voyant les ouvriers engagés, il a cru de son devoir de marcher avec eux. » L’intégralité de ses réponses devant le conseil de guerre qui condamnera tous les insurgés en janvier 1849 a une autre tenue et teneur que le débraillés des « Insoumis » : « Je suis un soldat de la république démocratique et sociale, fais de moi ce que vous voudrez. Un condamné politique n’est jamais un coupable, c’est toujours une victime. » Telle est l’étymologie du mot « aristocratie » qu’elle désigne non une classe a priori, mais le gouvernement des meilleurs, qui se trouvent partout.

Parmi ses motivations pour écrire ce livre, Olivier Rolin souligne la troisième, cette attention admirative et qu’il qualifie « d’existentielle », pour ceux « que des causes sociales, matérielles, obligent à vouloir la fin de l’ordre établi, passionnément mais aussi logiquement, (…) avec tout ce que cela entraîne d’oubli de soi, de fraternité rêvée, (…) de mépris et en même temps d’idéalisation de la mort. »

Un nouveau « Paysan de Paris » qui mesure les dégâts de Haussmann et du règne marchand

L’un des plus beaux, franchement beaux passages de Jusqu’à ce que mort s’ensuive, est la longue promenade dans les quartiers et les couches sédimentaires d’urbanisme de Paris, du XIXè siècle jusqu’à nos jours, que mène longuement Rolin telle que la pratiquaient les Surréalistes et la dérive façon situationniste.

On l’entend méditer la nostalgie des noms imagés de rues et ruelles enchevêtrées comme elles l’étaient du temps où Hugo lui-même fait sa célèbre description du Paris du Moyen-Age depuis une gargouille des tours de Notre Dame de Paris.

On sait que le baron Haussmann, pas gêné de se qualifier « d’artiste démolisseur », a taillé là-dedans pour qu’il n’y ait plus de barricades ni de velléités de révoltes. C’en est fini des « Mystères de Paris ». « Pour que s’impose l’ordre bourgeois des exploiteurs, Haussmann va imposer « l’ordre impérial », d’innombrables tranchées vont cloisonner, écarteler la masse de la ville (…). Des quartiers entiers vont être rasés, des buttes aplanies, des milliers de maisons transformées en tas de gravats. Mais pas seulement des maisons : des labyrinthes, des toues et détours, des contrastes, des passages secrets, des culs-de-sac, cette dense nuée d’imprévus et d’équivoques, d’hésitations, de coq-à-l’âne qui fait le charme d’une ville.

Le Beau urbain tel que le conçoit le baron, et la bourgeoisie dont il est le grand exécutant, (…) c’est la perspective, c’est-à-dire l’ennui majestueux.

(Pas étonnant que Le Corbusier, (…) qui prévoyait de raser presque toute la Rive droite au profit d’une futaie de tours alignées selon un plan orthogonal, ait vu en lui un « homme téméraire et courageux ».) Et ce n’est pas seulement ce dédale matériel portant à la rêverie qui va être détruit, mais tout un poème de noms étranges, hirsutes, venus de très loin, du treizième siècle au moins. (…) Haussmann se flatte d’avoir fait disparaître quantité de rues « puantes et malsaines » qui s’appelaient Froid-Manteau, Chilpéric, Tirechappe, Jean-Pain-Mollet, (…) ou bien rues du Chantre, des Poulies, des Orties, des Mauvaises-Paroles »…

Et d’un bond Rolin nous met nez à nez devant les enseignes d’aujourd’hui que le tout commerce mondialisé nous inflige  : « You Create, We Burger, O’Tacos, Novotel, et l’ancien Rocher de Cancale cher à Balzac devenu à présent Manhattan’s Burger.

Oui, dans la lignée de Situationnistes et Surréalistes, suivre la promenade d’Olivier Rolin peut constituer une poétique du politique, une politique du poétique.

# Jean-Philippe Domecq

Pour en savoir plus

Olivier Rolin, Jusqu’à ce que mort s’ensuive, éditions Gallimard, 208 p., 19€.
La plupart des œuvres d’Olivier Rolin ont paru aux éditions du Seuil, Gallimard, Verdier, et nombre d’entre elles sont reprises en collections de poche.

 

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