Culture

Prix Littéraire des Musiciens 2023 : Le dernier mouvement, de Robert Seethaler (Sabine Wespieser éd. - Folio)

Auteur : Jean-Philippe Domecq
Article publié le 20 juin 2023

Dans ce récit poignant (Sabine Wespieser éditeur, puis Folio), Robert Seethaler nous restitue « Le dernier mouvement » de symphonie et de vie de Gustav Mahler. Jean-Philippe Domecq comprend qu’il ait cédé à cette tentation, la biographie de ce musicien en a inspiré plus d’un, par son caractère aussi mouvementé que sa destinée. « Ce texte, je l’ai composé plus que je ne l’ai pensé. Un bon texte crée sa propre musique, son propre rythme » affirme le romancier autrichien. Cette fusion exemplaire de la littérature et de la musique a reçu le Prix du Public du Prix Littéraire des Musiciens décerné le 13 décembre 2023.  

Sur les pas de Thomas Mann

Il faut une belle audace, ou une fascination rêveuse, probablement les deux, pour se lancer dans un récit de remémoration vécue de l’intérieur par Gustav Mahler. Né en 1966 à Vienne qu’il a quitté pour Berlin, le romancier Robert Seethaler, qui a reçu entre autres le Prix Anton-Wildgans en 2017, prix qui récompense des auteurs autrichiens prometteurs, confirme qu’il a l’audace fascinée par les sujets ultimes et les créateurs qui l’attirent. Pas seulement Gustav Mahler en l’occurrence ; mais aussi l’écrivain Thomas Mann (1875 – 1955, Prix Nobel de littérature en 1929), de ces auteurs qui ont la puissance à la Tolstoï, nous embarquant dans d’épais romans qui se lisent à la vitesse de l’esprit de finesse, et qui, entre autres chefs d’œuvre, a consacré à Mahler sa fameuse Mort à Venise, publiée en 1912.

… de Luchino Visconti

A ce titre aussitôt, Mort à Venise, on voit l’autre modèle auquel Seethaler eut la fascination de se confronter : Luchino Visconti (1906 – 1976), dont le film tiré du récit de Thomas Mann est de ces cas où le film est encore meilleur que le livre. Plus vénéneux en tout cas. Au point qu’à la sortie de la version viscontienne, en 1971, il y eut toute une mode Mahler qui nous valut des biographies et nouvelles études musicologiques, sur fond de Dixième symphonie aux mouvements amples et étales comme eaux de lagune aspirées par quelque horizon métaphysique de l’après-vie.
Il faut dire aussi que Visconti multiplia les chefs d’œuvre dans cette période où le cinéma italien a produit des merveilles, avant que le cinéma télévisuel de Silvio Berluconi n’inonde Cinecita.  Le décès d’Helmut Berger, amant et acteur fétiche du cinéaste, le 18 mai dernier, nous a valu les retransmissions de Ludwig, le Crépuscule des dieux, et des Damnés, qui restent profondément troublants.

La mort en paquebot

Robert Seethaler reprend donc ce grand thème inspirant et inspiré de la mort de Gustav Mahler en le transposant sur le pont du paquebot qui ramène le compositeur en Europe après une de ses saisons à New York où il a assuré une triomphale tournée de chef d’orchestre. Il a beau avoir été acclamé debout chaque soir par toute la salle, il reste torturé sur sa chaise longue, torturé par lui-même, par sa santé épuisée, et, surtout, par ses interrogations de sempiternel inquiet, emmitouflé en couverture à scruter l’horizon mais surtout le sillage de sa vie. Le film de Visconti commençait de même, par un plan sur Dirk Bogarde élégamment emmitouflé arrivant à la Giudecca.

Le sempiternel conflit de l’artiste avec le conformisme

Gustav Mahler, tout malingre qu’il fût et forgeant sa destinée à la force de ses nerfs, eut une vie très chargée, conflictuelle pas seulement avec lui-même. Grand réformateur de l’Opéra de Vienne, en tant que maestro éblouissant, mais exigeant avec les autres comme s’ils étaient lui, fut reconnu et conspué pour cela même.
Pour l’occasion, la haute société viennoise y alla même de sifflets antisémites. Sigmund Freud y aura droit aussi dans la capitale Mittle-Europa. Etrange et légendaire climat de cette Vienne très tournant de siècle d’où partit, à pleines brassées, la nouvelle donne culturelle de la modernité – de la psychanalyse à l’érotisme d’Egon Schiele (1890 – 1918) ou Gustav Klimt (1862 – 1918), d’Albert Einstein à la philosophie du langage de Ludwig Wittgenstein (1889 – 1951) ou à l’architecture d’Alfred Loos (1870 – 1933) certainement pas moins épurée que celle de la future Ecole de Chicago.
Excusez du peu mais il y avait de quoi être fier, sauf pour la haute bourgeoisie et l’aristocratie crispées jusqu’à la décadence qui fournit aussi humus à la créativité.

La confrontation entre novation et conservatisme fit dire à un autre grand compositeur viennois dans le sillage de Mahler, Arnold Schönberg (1874 – 1951), revenant d’un concert où il fut hué pour ses premières œuvres dodécaphoniques : « Il y a quelques êtres humains parmi les hommes…».

Le flashback éternel : que reste-t-il de tout cela ?

Tout en ruminant le bilan de son œuvre et s’il est allé assez loin, le musicien malade revoit, par-delà le bastingage, son enfance difficile, son mariage avec la belle Alma qui, lassée que son époux donne tant à la création et à la direction d’orchestre, l’a trompé avec un médiocre architecte. Le décès de sa fille aînée le hante encore, et l’on entend cette douleur dans les Kindertotenliefer, Chants sur la mort des enfants, poignant cycle de cinq lieder pour voix et orchestre composé après le drame, de 1901 à 1904.

On peut s’étonner que Robert Seethaler n’ait pas intégré une autre hantise mortifère du musicien : sachant que Beethoven ne dépassa pas la 9ème symphonie, Mahler freina des quatre fers lorsqu’arriva pour lui le décompte qu’il craignait fatal, par une sorte de superstition et d’orgueil de musicien qui s’inscrit dans la lignée des plus grands. Finalement, et heureusement pour nous, Gustav Mahler ira au-delà et, avec la 10ème, produira la plus majestueuse de ses symphonies.

La mort révélatrice

Le romancier autrichien rebat ainsi les cartes biographiques du musicien en un monologue intérieur indirect libre qu’il a voulu musical.

Ce texte, je l’ai composé plus que je ne l’ai pensé. Un bon texte crée sa propre musique, son propre rythme. Pour celui-ci, il était très important de penser à la musique, puisqu’il s’agit de Gustav Mahler, pour lequel tout a par ailleurs déjà été dit.
Robert Seethaler

A la fin du Dernier mouvement, le mousse qui avait servi et surveillé de près Mahler sur sa chaise-longue de paquebot de luxe, tombe par hasard sur un journal, dans un café, plus tard, et découvre que cet homme est mort et que c’était un prodige musical.

Il ne faut pas se raconter d’histoire, on ne sait pas ce qu’est la mort. La seule chose qui existe, c’est la vie, et les livres que j’écris parlent de la vie. La mort, c’est comme un écran sur lequel les vivants projettent leurs angoisses. Derrière cet écran, il n’y a rien. Ce qui m’a toujours intéressé, c’est le regard que l’on jette sur sa propre vie, et sur ce qu’il peut en rester.
Robert Seethaler

Le romancier autrichien est conscient d’avoir écrit depuis l’éclairage ultime, celui, rétrospectif pour nous tous, de la mort qu’on sait venir un jour.

# Jean-Philippe Domecq

Pour aller plus loin avec Robert Seethaler

De Robert Seethaler

Le dernier mouvement, 1ère édition chez Sabine Wespieser éditeur en 2002, réédition en mai 2023 en Folio n° 7230, Gallimard, traduit de l’allemand par Elisabeth Landes, 144 p., 7,50 €.

Egalement paru chez Sabine Wespieser éditeur puis en Folio, Le tabac Tresniek avait rencontré un bel accueil critique et du public en France en 2014.

Dans Le Champ, mêmes éditeurs (2020), Robert Seethaler faisait déjà de la mort le révélateur et des morts les acteurs de la perception de la vie. Un vieil homme assis sur un banc parmi les tombes entend les voix de ses concitoyens défunts, qui se dévoilent les uns après les autres en vingt-neuf chapitres.

Enfin, on ne saurait trop encourager les éditions Christian Bourgois à rééditer l’excellent témoignage que livre un musicien révolutionnaire, Arnold Schönberg, dans son Journal de Berlin, initialement paru en 1990.

Pour les passionnés de Mahler

Henry-Louis de la Grande, Gustav Malher (Fayard, 2007) Synthèse de l’un des plus grands biographes de Mahler, auteur d’une trilogie monumentale de plus 3800 pages (1979-1983-1984) qui contribua à le sortir d’un purgatoire qui, en France, s’apparentait à une ignorance quasi absolue. Une fénétre ouverte sur le destin étonnant d’un  génie de la musique à la vie captivante et pathétique qui souhaitait que son œuvre reflète « la création tout entière » et que lui-même devienne « un instrument dont joue l’univers ».

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