Culture

Songlines – Chant des pistes du désert australien (musée du Quai Branly)

Auteur : Olivier Olgan
Article publié le 16 juin 2023

Pour restituer toute la dimension spirituelle et des « chants du rêve » millénaires chargés de récits épiques des premiers peuples d’Australie, le musée Branly a réussi un parcours exemplaire jusqu’au 2 juillet. Il associe plus de 200 toiles remarquablement agencées, des vidéos sur le travail des artistes avec en toile de voute, un spectaculaire dôme vidéo où le visiteur est invité à s’allonger pour se laisser envouter par la puissance de ces mythologies panthéistes qui traversent les siècles. Ses Songlines – Chant des pistes du désert australien sont un hymne universel aux puissances invisibles qui peuvent peut-être nous sauver.

Il faut au moins un sas pour pénétrer les Songlines du Musée Quai Branly) Photo OOlgan

Une topographie du monde et du cosmos

Comment comprendre le sens – voir la dimension cosmologique-  de ces signes qui transmis de générations en générations, en dépit d’une colonisation qui a tenté d’imposer sa rationalité à des peuples,  sont reliés au monde par des puissances bien plus profondes ?

C’est tout l’enjeu de cette magnifique exposition qui invite le visiteur à traverser ce qui semble à l’œil occidental des abstractions alors que pour leurs auteurs, elles sont récits, espaces et cartographie de leurs univers.  Aussi pour y pénétrer faut -il accepter de laisser de coté ses habitudes . Un couloir illuminé de signes contribue à vous aider à faire un véritable saut cognitif. Pour se laisser pénétrer de l’un des rites fondateurs aborigènes, le Tjukurpa, le Rêve de création des Sept Sœurs.

(Les Sept Sœurs, 2003-2004) le Tjukurpa, le Rêve de création des Sept Sœurs. (Musée Quai Branly) Photo OOlgan

Le récit d’une itinérance mythique

Bienvenue dans un monde nourrie d’une mythologie panthéiste, non pas incarnée par des Dieux, mais par la vitalité des « ainés ». Le périple sur plus de 7 000 km des Sept Sœurs, des jeunes filles poursuivies sans relâche par un sorcier Yurla, capable de toutes les métamorphoses les entraînent de l’ouest à l’est des déserts australiens pour devenir après de multiples péripéties, sept étoiles désignées comme Les Pléiades. Ce sont ces étapes de cette métamorphose – transmis oralement et graphiquement – qui constituent la dynamique visuelle d’un parcours en trois dimensions qui vous transforment au fil des 200 peintures souvent monumentales, des objets, des chants et sons créés par la centaine d’artistes issus des déserts de l’ouest australien.

Yarrkalpa (Hunting Ground), 2013 Kumpaya Girgirba, Yikartu Bumba, Kanu Nancy Taylor, Ngamaru Bidu, Janice Yuwali Nixon, Reena Rogers, Thelma Judson et Ngalangka Nola Taylor, coopérative d’artistes Martumili. Songlines (Musée Quai Branly) Photo OOlgan

Les Songlines, guide cartographique et cosmogonique

La gageure d’une telle immersion – très bien fléchée – pour mieux nous faire lâcher prise, est de nous faire changer de perception et de dimensions : les songlines ne se contentent pas seulement d’être des récits épiques, mais des chants et des images dessinés sur les corps, des objets, le sable et désormais des toiles. Chaque signe cartographie des paysages immenses désignant les noms des lieux indispensables à la survie matérielle (les points d’eau) ou spirituelle (les sites sacrés).

Les chants des pistes du désert australien s’incarnent sur le sable, et les objet, (Songlines, Musée Quai Branly) Photo OOlgan

Ici rien n’est figé, la transmission se nourrit des variations selon les territoires et les perceptions des communautés.  Les 10 ainés – par vidéo de plein pied interposées –  nous emmènent et nous guident au gré ces chants qui rendent si lisibles le monde.

Chez les aborigènes, on ne possède pas un territoire, on appartient à un territoire. On en est le gardien spirituel et physique, Chaque œuvre est un portail vers des récits, vers des territoires, mais aussi vers des savoirs agricoles ancestraux, comme les techniques de brûlis qui permettent de préserver la diversité de la faune et de la flore dans le désert. Ces brûlis, on les retrouve figurés dans certaines peintures.
Stéphanie Leclerc- Caffarel.

Wanarn, 2004, Carol Maanyatja Golding, Warburton Arts Project. Songlines (Musée Quai Branly) Photo OOlgan

Un rapport au monde à la fois cosmogonique, topographique, nourricier, esthétique, moral

Leur façon de réagir en restant solidaires face à un homme violent résonne avec nos préoccupations d’aujourd’hui, On retrouve dans ce mythe l’importance de la sororité, du soin aux autres et de la résilience.
Margo Neale, commissaire principale de l’exposition et du catalogue.

Les Songlines lisent le moindre arbuste comme un signe et une balise entre le désert et le cosmos (Musée Quai Branly) Photo OOlgan

Aux transhumanistes de tous pixels, convaincus que l’avenir de l’humanité s’encapsule dans le métavers ou quelques chips,  les Songslines rappellent qu’un autre rapport au monde nous précède : à la fois devoir de mémoire et de méditation sur le devenir du monde, cette sagesse de la rareté nourrie d’ une cosmogonie immémoriale, peut être simplement vécue et transmise par quelques couleurs et signes sur un bout de bois ou quelques grains de sables.

Kungkarangkalpa Sept Sœurs, 2015 Centre d’Art Tjala. Songlines (Musée Quai Branly) Photo OOlgan

#Olivier Olgan

Pour suivre Théo Fouchenneret

jusqu’au 2 juillet, musée du Quai Branly – Jacques Chirac. Exposition « Songlines »

Catalogue : Sous la direction de Margo Neale, Coédition musée du quai Branly – Jacques Chirac / El Viso, 260 p. 43 €. Indispensable auxiliaire à la plongée immersive et sensorielle de l’exposition, il retrace des pans de ce « récit d’envergure universelle », des songlines de trois régions du centre et de l’ouest de l’Australie, toutes liées à l’histoire fondatrice des Sept Sœurs..

Jusqu’au 25 aout, Kulata Tjuta : Chefs-d’œuvre de la collection Dr Pierre et Alexandre Vaysse, Ambassade d’Australie, 4, rue Jean Rey – 75015 Paris : une sélection de 22 œuvres majeures peintes par des artistes Anangu des terres Anangu Pitjantjatjara Yankunytjatjara (APY),

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