Culture

Trompettiste et chanteuse, Andréa Motis détonne par sa maturité avec Loopholes

Auteur : Simon Dubois
Article publié le 28 mars 2023

Avec déjà une dizaine d’albums à son actif, la carrière d’Andréa Motis a de quoi faire pâlir plus d’un jazzman chevronné. D’autant que la trompettiste espagnole de 27 ans chante et joue du saxophone ! Après des albums de reprises ou des live très réussis, aussi bien dans les standards brésiliens (avec son mentor Joan Chamorro) qu’américains, son dernier projet, Loopholes, sorti en 2022, marque un double virage : du totalement acoustique, elle rebondit dans la production électronique. Réalisé avec un trio inédit, Andréa Motis, Stephan Kondert et Christoph Mallinger, l’album détonne par un style soul et funk très actuel, dans la pâte de Vulfpeck ou de Snarky Puppy.

Andréa Motis, Loopholes Photo Clara-Ruiz

La trompette comme aiguillon

Rien de plus enthousiasmant que l’émergence d’un talent précoce avec un instrument qui est plutôt l’apanage des hommes. La trompettiste barcelonaise si volontaire a déjà une solide carrière à 27 ans, grâce à ses nombreux talents et une capacité certaine à ne pas se laisser enfermer dans une case.

Mes parents voulaient nous mettre à la musique avec ma sœur.
On ne savait pas par où commencer, et les options étaient limitées.
Je n’ai jamais choisi la trompette, ce n’est pas un instrument facile à jouer à cet âge.
J’ai eu un excellent professeur, très motivant, il savait nous pousser à jouer.

La confiance d’un mentor

Impossible de ne pas remarquer le ton de voix acidulé de l’ancienne élève de l’école de musique de Sant Andreu dans son interprétation des classiques, joués en compagnie de son mentor, Joan Chamorró. « J’aime chanter depuis que je suis toute petite, seule. Je n’ai commencé à chanter en public avec Joan Chamorro qui m’y a conduite. J’avais 13 ans. Il croyait vraiment en moi et m’a proposé d’enregistrer un album avec sa formation. Je pense qu’il y a des gens aussi tout aussi timides que moi, et à qui il ne manque que cette confiance pour s’y mettre. Il faut quelqu’un qui vous accompagne, qui vous pousse à continuer à étudier pour s’améliorer.

La reconnaissance des grands

Le swing, la qualité et l’oreille musicales exceptionnelles d’Andréa Motis se développent à travers un travail qui ne se repose jamais sur ses lauriers, son rayonnement ne tarde pas à être remarqués. En 2011, Quincy Jones organise une tournée où il invite des artistes locaux.
Repérée par le directeur du festival, la musicienne âgée de 16 ans partage la scène avec le célèbre arrangeur de Count Basie et de Mickael Jackson : « Je ne connaissais pas tout l’historique de Quincy, mais je savais que c’était quelqu’un de très important. J’ai eu beaucoup de plaisir à collaborer avec lui, et d’autres artistes que j’aime comme Esperanza Spalding. Avec le temps, j’ai appris à l’apprécier de plus en plus. Il a été très attentionné auprès de ma famille, il avait un mot gentil pour tout le monde. J’en suis très reconnaissante. »

En quête en permanence de nouveaux sons 

Après quelques albums de reprises très réussis, Andréa Motis s’attarde sur un genre qu’elle a côtoyé depuis ses débuts et s’attèle à mieux connaître – l’œuvre brésilienne. Les standards de jazz viennent à la fois du Great American songbook, comprenez le Grand répertoire de la chanson américaine, et des styles musicaux du Brésil, comme la bossa nova ou la fusion.
Depuis ses premiers disques, Andréa Motis chante ainsi Chega de Saudade, Corcovado, Girl From Ipanema en anglais, aussi bien que les classiques Moon river ou Feeling good.

Sortir de sa zone de confort

Avec l’album Do Outro Lado de Azul sorti en 2019, Andréa Motis a voulu sortir de sa zone de confort, à la recherche de nouvelles voies : « des compositeurs et groupes qui jouent des rythmes brésiliens distincts de la bossa, comme le chorinho, le baião, le samba. Nous avons travaillé avec le compositeur Roque Ferreira, spécialisé dans le style pré-colombien, avant même l’arrivée des conquistadors portugais. »

Le choro, ou son surnom plus populaire chorinho, est généralement interprété par un trio flûte, guitare, cavaquinho – un instrument à corde proche de la guitare, avec un son très clair -, et pandeiro pour la percussion.

Populaire dans les années 1940, le baião est lui issu de la partie nord-est du pays. Avec le samba, ces styles précédent l’explosion de la bossa nova dans les années 1960. « Je ne connaissais pas cette riche histoire. J’en suis tombée amoureuse, j’aime beaucoup le groove du samba et ce sentiment de swing. Je voulais apprendre à jouer ces chansons, mais cela aurait été hors-contexte dans mes concerts, où je joue principalement du swing. ». Le disque présente aussi deux compositions originales pensées dans ces genres, Brisa et Sensa Pressa.

Je compose généralement dans ma tête.
J’essaye ensuite de chanter les mélodies auxquelles je pense, et je les note.
Comme je ne joue que des instruments mélodiques, je me réfère à des amis
qui ont l’habitude des instruments harmoniques pour trouver les bons accords.
Après ça, je l’apprends et je peux le jouer à la trompette dans mes solos.

De l’acoustique à l’électronique

Loopholes, sorti en 2022, marque un virage dans la carrière de cette artistique en renouvellement permanent. « Mes projets ont toujours été totalement acoustiques, et c’est la première fois que j’utilise de la production électronique. ». C’est également une première production sans les musiciens de Joan Chamorró, qui l’accompagnent depuis ses débuts. Enregistré en trois jours, il est le résultat des compositions de chacun des participants : « L’album a été réalisé à six mains [Andréa Motis, Stephan Kondert, Christoph Mallinger]. Nous nous sommes enfermés avec un objectif en tête : composer un projet complet. On a travaillé dur pour concevoir un son qui tienne la route et ne ressemble pas simplement à trois personnes qui jouent dans une salle. J’étais très surprise par ce procédé, je le trouve assez original. »

Financé de manière indépendante, l’album détonne et propose un style très actuel, qui ne rougirait pas devant les dernières sorties soul et funk dans la pâte de Vulfpeck ou de Snarky Puppy. Je n’ai pas l’habitude du jazz modern, et je ne voulais pas créer un projet totalement hip hop. Il fallait une idée qui aille avec mon style et à travers laquelle je puisse révéler mon essence. La fusion, ça fonctionnait bien, non ? » nous confie-t-elle dans un sourire

Je tire une bonne partie de mon inspiration de mon environnement quotidien.
J’entends des choses qui me plaisent chez d’autres artistes,
et j’essaye de le reproduire.

Mon dernier clip [Babies] en est une bonne illustration.
Nous n’avions pas de script, et l’ensemble a été enregistré sur le vif,
pour que le résultat soit le plus naturel possible.

A cotés d’un travail acharné pour se renouveler,  la part-belle laissé au live permet de révéler un véritable tempérament dans les improvisations. « Dans mes concerts, je ne ressens pas les erreurs comme telles. Je préfère la surprise de les voir se dérouler, et découvrir finalement que cela rend mieux, ou alors beaucoup moins bien. J’apprécie quand les interprétations changent d’une représentation à l’autre. » L’expérience, les nombreux albums ainsi que les tournées en Europe, au Japon, en Turquie nourrissent une démarche plus que jamais positive.

Mes intentions de live n’ont jamais été aussi sensées.
Je suis là pour prendre du plaisir et le partager avec mon public,
non pour démontrer quoi que ce soit et perdre l’énergie au passage.
C’est très agréable de le réaliser.

Andréa Motis ne cesse de défricher de nouveaux continents Photo Clara Ruiz Album Loopholes

S’aventurer toujours plus loin

L’infatigable espagnole nous confie en fin d’interview : « En février, on a enregistré un projet au Chili sur des classiques d’Amérique Latine. Le projet est très accessible, avec un répertoire magnifique et de très beaux arrangements. L’œuvre se partage entre des ballades, et des pièces plus romantiques, des boléros. Le texte est ancien, mais le message est neuf, l’arrangeur apporte beaucoup à la musique. On pense aussi à un nouveau projet en 2024, sous un autre format. »

Maîtriser l’art de la citation, s’imprégner des chansons de son époque et comprendre les cultures avoisinantes au jazz, ses principes qu’avait fait siens la première dame du jazz, Ella Fitzgerald,  Andréa Motis les reprend là aussi à « ses manières », à la trompette et au chant, pour s’aventurer toujours plus loin dans des continents musicaux autant à explorer qu’à rapprocher.
Après une démonstration de sa maîtrise des grands classiques – dont les représentants sont peu nombreux, mais ô combien historiques, de Louis Armstrong à Chet Baker, la liberté désormais assumée de l’artiste permet et promet des improvisations et des fusions dont l’album Loopholes n’est qu’un signe prémonitoire.

Il faudra suivre cette musicienne passionnée, qui n’a pas encore la trentaine, mais qui s’impose déjà comme une étoile particulièrement brillante.

#Simon Dubois

Pour suivre Andréa Motis

Discographie

  • Loopholes (2022)
  • Colors & Shadows (2021)
  • Do Outro Lado Do Azul (Verve, 2019)
  • Emotional Dance (Impulse !, 2017)
  • Live at Palau de la Música amb l’Orquestra Simfònica del Vallès (Jazz to Jazz, 2015)
  • Live at Casa Fuster (Jazz to Jazz, 2014)
  • Motis Chamorro Big Band (Jazz to Jazz, 2014)
  • Live at Jamboree – Barcelona (Swit Records, 2013)
  • Feeling Good (Temps Record, 2012)
  • Joan Chamorro presenta Andrea Motis (Temps Record, 2010)

Agenda des concerts

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