Yannick Benjamin, un sommelier assis à la conquête de l’Ouest

A New York avec son association « Wine on Wheels » le sommelier en fauteuil Yannick Benjamin aide les accidentés de la vie à rester dans le monde du travail. Le 1er août 2019, il a choisi la côte ouest des Etats-Unis pour organiser une de ses dégustations caritatives. Portland, capitale du vin d’Oregon a accueilli trois cents amateurs et de nombreux bénévoles pour lever des fonds. Focus sur un sommelier à part et les vins qu’il aime.

« Quand je suis dans une salle de restaurant, j’oublie que je suis dans un fauteuil roulant et quelles que soient les difficultés que j’aie pu rencontrer plus tôt dans la journée, celles-ci ne franchissent pas la porte de la salle à manger avec moi. Ma plus grande récompense est de créer une expérience, que mes clients soient décontractés, libres de poser des questions. Et que je leur apporte quelque chose de nouveau » déclare Yannick Benjamin, le sommelier américain d’origine française qui a transformé le handicap en force supplémentaire.

Yannick Benjamin, un sommelier assis à la conquête de l’Ouest

Yannick Benjamin, le sommelier en fauteuil, fondateur de Wine on Wheels. Photo © Isabelle Bachelard

Le vin ‘roule’ vers l’avenir

Victime d’un grave accident il y a une quinzaine d’années, le jeune sommelier prometteur a décidé au cours de sa rééducation que « s’il arrivait à s’en sortir, parce qu’il avait la chance d’avoir reçu une bonne éducation et d’être entouré d’une famille, il trouverait des solutions pour ceux plus démunis que lui, afin qu’ils ne poursuivent pas leur vie dans entre un lit et un fauteuil ». C’est ainsi qu’il a fondé l’association « Wheeling Forward » (rouler vers l’avenir) avec son compagnon de chambre d’hôpital, Alex Elegudin, puis une nouvelle association liée au vin « Wine on Wheels » (vin sur roues). Chaque année, cette dernière lève des fonds grâce à une manifestation qui réunit plusieurs centaines d’amateurs à la City Winery de NewYork : salon-dégustation, repas gastronomique et vente aux enchères silencieuse ont rapporté 750 000 dollars dans les huit dernières années.

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Le dîner d’intronisation dans les salons de l’Unviversity Club de New York. Photo © Charles Roussel

Pacific North-West, paradis du pinot noir

En 2019, l’association redouble d’énergie. Elle a organisé une deuxième dégustation caritative, décentralisée dans le vignoble. C’est Portland, la capitale du vin d’Oregon et haut-lieu du pinot noir hors Bourgogne qui a accueilli près de trois cents amateurs autour d’une cinquantaine de domaines. Le principe est le même qu’à New York, les vin sont donnés par les vignerons, les restaurants et les distributeurs, tandis que des sommeliers bénévoles viennent pour servir les vins et partager leur savoir. Et pas des moindres, puisque Pascaline Lepeltier (voir –>Singular’s), élue meilleur sommelier de France et MOF en sommellerie 2018 est une fidèle. Le caviste de New-York Jean-Luc Le Dû compte également parmi les partenaires fidèle. Les amateurs qui ont déboursé 99 dollars à Portland ont pu déguster les meilleurs flacons de Chehalem Winery, Domaine Drouhin Oregon, Eyrie Vineyard et bien d’autres.

Yannick Benjamin, un sommelier assis à la conquête de l’Ouest

D’Espagne et de France, deux vins choisis par Yannick Benjamin. Photo © Isabelle Bachelard

Les vins et les vignerons qu’il aime

Comme « le vin c’est bien, mais j’ai besoin d’aimer les gens qui font le vin » Yannick a besoin de voyager et de rencontrer les vignerons. Au retour de son premier voyage en Nouvelle Zélande, il évoque avec enthousiasme le pinot noir d’Ata Rangi, le domaine de la famille Patton. Situé en bas de l’île du Nord, à une heure de Wellington, le domaine mérite sa place de star dans l’appellation Martinborough. Une dégustation verticale de ce pinot noir subtil et équilibré, aux parfums purs, avec la finesse qu’on espère de ce cépage, l’a conquis. Helen Masters a été élue « winemaker of the year » meilleure vinificatrice de l’année en Nouvelle Zélande. En cette année de « Wine on wheels » dans le vignoble du Pacifique du Nord, Yannick explique son intérêt pour le vignoble d’Oregon. C’est là que s’est installée une partie des déçus de la Californie. Et ceux qui ont vu dans ce climat tempéré un eldorado plus fiable que le sud pour élaborer des vins de terroir et de finesse. Il est en admiration devant les vins de Mimi Casteel, de Hope Well Winery, qui produit « une des expressions les plus réussies qu’on puisse imaginer de pinot noir et aussi un beau riesling, un domaine d’Oregon qui arrive à sa troisième génération ». Situé au coeur de la Willamette Valley, cette exploitation familiale travaille en biodynamie. Le seul problème est que ses vins sont si prisés qu’ils sont introuvables pour le commun des amateurs. Heureusement, Mimi Casteel inspire et conseille ses voisins de Lingua Franca dont les vins traversent plus les frontières. De toute façon, si l’on veut savourer le meilleur des vins d’Oregon, il faut profiter de toute occasion qui se présente car les wineries ont une production limitée, en proportion avec les quelques dizaines d’hectares qu’elles travaillent. Elles ont toutes un club de clients qui réservent d’une année sur l’autre. A vrai dire, c’est la même situation en Bourgogne où les habitués, amateurs et restaurateurs, conservent jalousement leur quota d’une année sur l’autre, sauf que la distance amplifie le problème.

Yannick Benjamin, un sommelier assis à la conquête de l’Ouest

Entrée du University Club, belle adresse au coin de 5th avenue et 54th street, pour ce club qui accueille les membres des universités réputées comme Yale et Harvard. Le restaurant se situe au 5e étage. Photo © Isabelle Bachelard

Une famille bretonne à New York

Si Yannick Benjamin est né à New York et que ses parents ne l’ont volontairement pas envoyé au lycée français pour qu’il soit tout à fait assimilé, il n’oublie pas qu’il a du sang français et même breton. Toute sa famille est venue de France, de Gourin, une petite ville près de Quimper qui a connu une forte émigration vers les Etats Unis dans les années 60. Son père et son oncle ont fait carrière dans la restauration. Elevé dans les coulisses de « La Grenouille » et « Le Périgord » Yannick est entré naturellement dans le métier. Passé par le « Bryant Park Grill » et « Le Cirque ». Il a porté beaucoup d’assiettes et lavé beaucoup de verres avant de choisir et déboucher des bouteilles. A l’époque de son père, il n’a avait pratiquement pas de sommeliers à New York. Il lui a fallu gravir tous les échelons dans la restauration avant de se former à la dégustation. Sommelier du très chic Universtiy Club de New York, au coin de la 5è avenue, il déguste et voyage pour entretenir une cave riche et variée. « Nous avons beaucoup de place pour stocker dans des conditions parfaites en sous-sol et je peux faire vieillir les vins que j’achète jeunes » précise Yannick, conscient de la chance qu’il a de ne pas subir de pression, ni de temps ni de marge, puisque le Club n’est pas une entreprise commerciale.

Yannick Benjamin, un sommelier assis à la conquête de l’Ouest

Le 4 mars 2019, Yannick Benjamin a prêté serment de fidélité à la Confrérie du Bontemps comme ambassadeur des vins de Médoc, Graves, Sauternes et Barsac. Photo © Charles Roussel

Aimer servir

« Les métiers de service sont souvent plutôt mal vus ou même méprisés, alors que moi, j’ai toujours aimé servir les autres. Après mon accident, j’étais complètement obsédé par l’idée de revenir travailler en salle. Je savais que ce serait difficile mais j’étais prêt à assumer les regards curieux lorsqu’on me verrait me déplacer en fauteuil avec mes verres et mes bouteilles posés sur un plateau au dessus de mes genoux » explique Yannick, qui s’est fait construire par un artisan un magnifique plateau en bois massif qui lui permet de travailler normalement. Au bout d’un moment il s’est rendu compte que s’il voulait tant retrouver le service en salle, ce n’était pas juste pour servir du vin. Il voulait surtout ouvrir les portes aux autres personnes soufrant d’un handicap afin qu’elles puissent elles aussi retrouver du travail. Sur la page d’accueil du site de « Wheeling Forward », on peut lire : « Help people with disabilities live active, meaningful lives. » (Que les personnes en situation de handicap aient une vie active. Et que cette vie ait un sens).

Bientôt un nouveau restaurant nommé « Contento »

Plus que jamais actif, Yannick Benjamin prépare l’ouverture de son propre restaurant pour cet automne. Il portera le joli nom de « Contento », qui se comprend dans toutes les langues et convient si bien à son sourire, sa gentillesse et son optimisme. L’établissement se trouvera au coeur de Harlem, réunira différentes communautés, dont les handicapés. A la carte on trouvera des produits « farm-to-table (de la ferme à la table) venus de son propre jardin et des proches marchés La Marqueta et Hunts Point Produce Market. Rendez-vous en novembre, avec les flacons favoris de Yannick.

Marque citée dans l'article

Dîner by Singular's 'Chez Françoise'