Culture

Zad Moultaka compose en musique et en peinture l’espace de toutes ses mémoires

Auteur : Marc Pottier, Art Curator basé à Rio de Janeiro

Article publié le 13 décembre 2021

[Découvrir les artistes d’aujourd’hui] Compositeur et plasticien, Zad Moultaka questionne à travers un dialogue spatial, temporel et sonore le sacré dans le cœur même de l’homme, opposant à l’injustice du monde, une espérance de renaissance. Apocalypse 6 :08, son exposition à la galerie Aedaen de Strasbourg jusqu’au 30 décembre 21 appelle à se recentrer sur notre intériorité, « violentée par un trop-plein de l’apparent » en attendant la reprogrammation de son opéra Hémon à l’ Opéra National du Rhin.

Compositeur sauvé par la peinture

Zad Moultaka, Créon, dessin préparatoire pour les costumes de son opéra Hémon créé en mars  à l’ Opéra National du Rhin

Né au Liban en 1967 dans le milieu du théâtre contemporain, Zad Moultaka, formé à l’écriture musicale occidentale, compose des œuvres au langage musical très original où ses racines méditerranéennes resurgissent toujours. Très tôt s’est posée chez ce virtuose précoce le choix de la discipline artistique qui pourrait le mieux correspondre à ses multiples inspirations :  « Curieusement c’est la peinture qui m’a sauvé de l’impasse et du manque d’horizon que j‘avais par rapport à la musique. J’ai commencé à peindre et à dessiner à l’âge de 5 ans et écrire de la musique à l’âge de 7 ans. Je suis arrivé à Paris en 1984 et réussi le concours d’entrée au conservatoire national supérieur. J’ai commencé à donner des concerts, j‘ai enregistré plusieurs cd, Fauré Schubert Brahms… »

Quelque chose manquait.

« J’ai compris que malgré le plaisir que j‘éprouvais à côtoyer les plus belles pages musicales qui puissent exister, la dimension purement créative me manquait jusqu’à devenir vitale. J’ai alors tout arrêté et me suis réfugié dans le dessin et la peinture que je n’avais jamais cessé de pratiquer. C’est par elle que j‘ai renoué avec les sons et me suis lancé dans l’aventure et le chantier de la composition. Aujourd’hui, terminer une pièce musicale me procure une joie immense car au bout, m’attend l’espace de l’atelier qui me regénère et me revivifie, puis le chemin inverse… » confie-t-il à Singular’s. C’est sans doute pour cela qu’il ne peut s’empêcher de penser ses opéras que comme un tout, allant de la composition de la musique à la scénographie jusqu’à parfois dessiner les costumes, comme pour son opéra Hémon créé en mars  à l’ Opéra National du Rhin

« J’aime les puits (du doute) sans fond »

Zad Moultaka, , Installation Don’t fall Niemeyer, Tripoli

« Quant à définir mon écriture, je pourrais dire qu’elle est l’espace de toutes mes mémoires ; celles d’après ma naissance, celles de mon présent et surtout celles d’avant ma naissance il y a quelques milliers d’années. Mais c’est compliqué de parler des traits de son propre visage.» La rencontre avec le compositeur hongrois György Kurtág (1926-), connu pour son grand sens de la couleur instrumentale, fut décisive dans l’affirmation d’une écriture innovatrice et atypique. « Dans mon exploration de l’écriture musicale (comme dans l’art plastique d’ailleurs) je suis un solitaire. Je n’ai jamais eu de maitre…c’est une chose terrible dans les moments de doutes. On ne peut s’appuyer que sur soi et quand ce soi chavire…rencontrer György Kurtág m’a apporté un peu de réconfort. Il était venu à la création de ma pièce Leipsano pour 300 chanteurs spatialisés et orchestre. En sortant du concert il m’a dit « vous avez fait ce dont je rêvais depuis longtemps et que je n’ai jamais réussi à faire…continuez… » … cela m’a donné de la force et m’a confirmé certaines intuitions, même si les puits du doute sont sans fond…mais j‘aime les puits sans fond ! Ce sont des sources infinies… » complète Zad Moultaka pour qui un mentor, dans le sens de guide, peut être autant l’intuition, la guerre, le poète calligraphe chinois Shitao (1642–1707), Matisse, Rilke, l’autre compositeur hongrois György Ligeti (1923-2006), Bach qu’encore la Loire…la mémoire et un tourbillon de références dans son ADN lui font imaginer des œuvres totales qui vous obligent à participer tant mentalement que physiquement.

Un artiste qui absorbe et transforme l’environnement

Zad Moultaka, UM installation IMA

Tout est une source d’inspiration pour ce conteur qui sait vivre intensément chaque moment.  Au point que tout incident peut se transformer en œuvre. La naissance de « UM souverain moteur de toute chose » pour laquelle il a reçu le Prix de la critique de la meilleure création musicale en 2017 est exemplaire de sa vie au présent : « En 2016 j’étais invité pour une création au festival les tours de Babel à Grenoble. A côté de la chambre dans laquelle je séjournais un moteur vrombissait à longueur de journée. C’était insupportable jusqu’au moment où j’ai découvert la provenance de cette nuisance : huit moines tibétains invités dans ce même festival, récitant leurs mantras ! …je me suis dit que si je voulais questionner la spiritualité je devais le faire à l’endroit où je vis. Une image vint alors à ma mémoire : une publicité dans les années 80 dans laquelle on voyait des moines tibétains assis en position rituelle, les yeux fermés et qui tout d’un coup sont réveillés par la puissance d’un passage d’une voiture Volkswagen… Si j‘ai entendu un moteur dans les voix des moines tibétains peut-être pourrais-je entendre des voix tibétaines dans un moteur ! J’ai alors pris l’enregistrement d’un moteur de Maserati, un échantillon de 12 secondes que j’ai ralenti des centaines de fois.… Je travaillais alors dans les studios de l’IRCAM quand le « miracle » a opéré : les moines étaient dans la Maserati !! Il était difficile de croire que les vraies voix des moines n’étaient pas mélangées au son de l’engin !! »

« J‘ai construit alors une grande fresque autour de cette « découverte », une pièce pour sept solistes, 11 musiciens que j’ai intitulée UM, suggérant à la fois le OM des moines et United Motors…la boucle fut bouclée. Etant donné que le moteur est notre symbole de puissance par excellence, j’ai donné comme sous-titre à la pièce : « souverain moteur de toute chose » en référence au dieu d’Héraclite. A la suite de la création musicale, J’ai dégagé la partie purement électroacoustique pour en faire une installation visuelle et sonore avec un moteur de voiture éclairé dans ses entrailles d’une manière dramatique. » conclut-il.

La quête d’une énergie ancienne

Zad Moultaka, Samas Venise pavillon Libanais

C’est à la Biennale de Venise en 2017 que nous avions eu une première rencontre-choc avec ŠamaŠ (le dieu du soleil et de la justice des Babyloniens) au pavillon libanais dans l’Arsenal auquel on ne pouvait accéder que par bateau engageant déjà une certaine magie. La quête d’une énergie ancienne, ancrée dans les croyances de l’artiste dans le destin de l’Homme, enseveli dans notre monde superficiel et l’apocalypse arabe se traduisaient par une gigantesque installation immersive sonore et lumineuse au cycle de 20 minutes.
Au début le spectateur était plongé dans le noir absolu. En toile de fond, un mur lumineux, gigantesque, offrait un spectacle déroutant de variations étincelantes difficilement identifiables. Puis une détonation, provenant d’un gigantesque totem sombre planté dans l’espace pharaonique de cette partie de l’Arsenal, tel un phare, se faisait entendre soudainement. De part et d’autre de l’espace, surgissait une procession d’ombres sous le feu de nombreux spots, venant accompagner un chant mystérieux, un moment musical d’une grande intensité. Une faible lumière, gagnant peu à peu en intensité, faisait découvrir un mur comme une toile rutilante de 150 000 pièces de monnaies, fournies par la Banque du Liban, évoquant la légende du veau d’or. Le public pouvait aussi découvrir que le totem central était un énorme moteur de bombardier Rolls Royce Avon Mk209. Il était entouré de 64 haut-parleurs qui diffusaient l’antique hymne à ŠamaŠ récité par 32 choristes de l’Université antonine, sous la direction du grand chef d’orchestre libanais Toufic Maatouk.

Transformer la violence en chant

Zad Moultaka, UM installation IMA

« Cette œuvre parlait de la violence née avec notre civilisation s’appuyant sur la Mésopotamie et le premier code de loi de notre histoire. Je mettais en scène un moteur de bombardier de deux tonnes et de sept mètres de haut, érigé comme la fameuse stèle de Hammurabi comme symbole de loi et de justice de notre monde moderne » nous précise Zad Moultaka. « SamaS s’enracinait physiquement et philosophiquement dans le refus du drame auquel nous assistons au Moyen-Orient ». Rappelant « UM souverain moteur de toute chose » l’artiste mentionne à nouveau un moteur dont le ralentissement devient chant et nous montre un soleil qui émerge de l’intérieur d’un bombardier.

À défaut de la faire taire, peut-on transformer la violence en chant ? Sa pièce musicale représente le refus de la violence et la dénonciation de la folie humaine. Il s’agit d’un chant d’exil où Zad Moultaka se remémore sa propre enfance et certains épisodes de la guerre du Liban. Les cantiques amputés et mutilés par le choc de la déflagration sont des chuchotements, des lamentations en akkadien sur la ruine d’Ur, un monde disparu au Proche-Orient qui fut le berceau de grandes civilisations.  Pour Zad Moultaka, à l’image du dieu soleil ŠamaŠ, qui expose le mal en pleine lumière et met fin à l’injustice, le chant veut venir conjurer l’apocalypse arabe annoncée.

Se recentrer sur une intériorité

Zad Moultaka, Apocalypse, Expo Apocalypse HR Photo Yann Bohac

« Loin d’une quelconque reconstruction historique, il s’agit de chercher en soi des débris d’un archaïsme salutaire, permettant simplement de se recentrer sur une intériorité, violentée par un trop-plein de l’apparent », veut nous faire observer Zad Moultaka. « Au sein de notre civilisation qui se perd sur les rives du matérialisme et se noie à la surface du visible, il est impératif et urgent de questionner le sacré dans le cœur même de l’homme. Le projet se veut au centre de ce questionnement à travers un dialogue spatial, temporel et sonore entre Ur en Irak, Beyrouth au Liban et Alep en Syrie, lieux de terribles violences passées et actuelles, et tout de puissance symbolique du Proche-Orient », ajoute-t-il pour éclairer le sens d’Apocalypse 6 :08, son exposition à la galerie Aedaen de Strasbourg jusqu’au 30 décembre 2021 et son refus de l’impasse dans laquelle s’enferme la région. « L’apocalypse arabe, qui menace de mettre fin à notre civilisation, n’est pas inévitable. Sous les cieux bombardés de Syrie, on peut encore entrevoir l’émergence des premiers codes de lois babyloniens et le désir d’une paix sauvage » insiste-t-il voulant, au-delà d’une vision de la fragilité du monde et de l’éphémère, toujours croire en une renaissance possible.

Un parcours initiatique

Zad Moultaka, Montée des ombres – Nuit Blanche 2016, Ville de Paris © ADAGP, Paris 2016 Photo © Martin Argyroglo

S’est-il vu en Orphée pour la version 2016 de Nuit Blanche à Paris où Zad Moultaka a transformé le tunnel des tuileries en une grotte préhistorique ? Le projet « montée des ombres », visuel et sonore, fut une nouvelle œuvre immersive et interactive qui a mis en exergue les formes étonnantes de moisissures et de traces d’inondations de la Seine dessinées sur les parois du tunnel. Zad Moultaka y reconnaissait des personnages à la Giacometti, des figures animales de toute sorte, des mains…pour lui, une vraie grotte de Chauvet.

Il a aussi imaginé quel pouvait être la musique de ses lointains ancêtres et donc créé une grande procession avec plusieurs chœurs (chœur contemporain ‘Musicatreize’ dirigé par Roland Hayrabedian (1953-) et un chœur amateur dirigé par le contre-ténor Cecil Gallois). Les chanteurs invitaient les visiteurs à faire une longue traversée ritualisée de plus de 500 mètres de long, avec des chants qui évoquaient notre animalité oubliée. Cette traversée se faisait dans le noir avec l’aide de lampes torche. Tout le long de la promenade, les visiteurs pouvaient apprécier des apparitions fantomatiques montrant les coulures et des moisissures éclairées par le sol. Chants et les images révélées créaient une ambiance trouble d’un rituel ancestral revu au XXème siècle.

Le Vent souffle où il veut

Zad Moultaka, Murmures, 2018 Pompidou Metz Photo Zad Moultaka

Comme dans l’œuvre « Murmures » que Zad Moultaka avait créée pour le Pompidou Metz en 2018, ses œuvres vous plongent dans des symphonies visuelles et plastiques qui vous invitent à des traversées sonores.

A chacun d’inventer et de penser une exploration intérieure de légendes ancienne ou encore celle de la nature où l’artiste vous invite à reconnaitre les saisons, les chants, les vents et de rencontrer sa manière de vouloir vaincre les forces en les apprivoisant. Comme Zad Moultaka vous pourrez relire Saint Jean pour qui « Le vent souffle où il veut : tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d’où il vient, ni où il va. Il en est ainsi pour qui est né du souffle de l’Esprit ». Bon vent !

Pour suivre Zad Moultaka

Le site de Zad Moultaka

A voir :

  • Jusqu’au 30 décembre, Apocalypse 6 :08, Aedaen Galerie, 1 rue des Aveugles Strasbourg : Très présent dans son œuvre, l’Apocalypse est pris ici dans son sens le plus biblique, celui de la destruction – notamment l’explosion de Beyrouth – qui ne peut engendrer que la reconstruction, cette espérance appelle au travail intérieur que chacun doit mener individuellement vers cette renaissance. voir Vidéo exclusive 
  • Hémon, musique, scénographie et costumes de Zad Moultaka sur un livret de Paul Audi, création en huis clos le 20 mars 21 (écouter sur France Musique) à l’Opéra National du Rhin, représentations reportées à cause du COVID. : « Le fantasme de l’opéra c’est l’« œuvre totale », jubilation de l’alignement des idées et leur tension qui fait aboutir à un objet totalement uni. Tout découle d’une manière complètement organique. Ce qui m’a beaucoup passionné c’est le fait d’écrire la musique après la conception scénique. Certains passages sont écrits en fonction du temps nécessaire à une manipulation technique du décor. C’était une expérience unique. » 
  • Hémon et choeur dans la foret de tubes, 2021 Opéra National du Rhin.

    « il s’agissait donc de mettre la lumière sur Hémon le fiancé d’Antigone, personnage secondaire chez Sophocle. Paul Audi a voulu travailler sur la fragilité de celui-ci et son abdication au trône. L’élément centrale de la scénographie est un tube long de 8 mètres, pointu à son extrémité qui va apparaitre telle une épée de Damoclès au-dessus des chanteurs, en se multipliant au fur et à mesure que la tragédie se déploie. Une forêt de tubes menaçants suspendus à hauteurs inégales remplit l’espace scénique, le danger vient du ciel et de tous les dieux qui ont peuplé l’histoire de notre humanité. Quand ces « épées » touchent le sol à la mort d’Antigone, ils deviennent des barreaux enfermant les personnages comme dans une suffocante prison labyrinthique. »

  • Zad Moultaka, Hyllos, dessin préparatoire,

    « Un point d’une grande importance concernant les costumes est qu’ils n’ont aucun motif propre. Tout ce qui est dessin, motif ou couleur est projeté sur chacun des personnages par un vidéoprojecteur. Cette idée me plait pour deux raisons : la première est la portée symbolique et psycho-politico-philosophique du mot « projection » et rapport au pouvoir, en second la projection sur les corps leur donne un sentiment de flottement puisque les personnages bougent, et les enferme dans une périphérie restreinte, on pourrait dire et c’est une dimension symbolique supplémentaire, qu’ils sont emprisonnés dans leur costume ! » (….) « Pour finir un petit mot sur le traitement du maquillage : ma réflexion portait en toute évidence au masque Grec. Ici c’est le visage même qui devient masque en agrandissant à l’aide du seul maquillage, chacun de ses traits, comme si on le regardait à travers un verre grandissant ou comme si une substance poussait à l’intérieur de ce visage jusqu’à le faire bientôt exploser ! l’amplification des yeux, du nez, de la bouche, accentue ainsi une posture, un regard d’étonnement terrible face à ce qui arrive, un cataclysme qui n’a comme source que l’intérieur même de l’homme. »

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