Culture

40e anniversaire : Imperial Bedroom, d'Elvis Costello & The Attractions (1982)

Auteur : Calisto Dobson
Article publié le 9 juin 2022 

[And so Rock ?] Le 40ème anniversaire d’Imperial Bedroom, œuvre maîtresse d’Elvis Costello & The Attractions sortie en juillet 1982, est l’occasion de célébrer une « suite impériale » de 15 pièces intemporelles et l’œuvre la plus ambitieuse, sans doute la plus minutieuse d’un des plus grands songwriters de son temps.

Une controverse létale

En juin 1982, quelques semaines avant sa sortie le 2 juillet, Michka Assayas (critique rock aujourd’hui sur France Inter avec l’émission Very Good Trip), chronique l’album du mois dans Rock & Folk. De mémoire il écrit : « ça y est, c’est fait Elvis Costello n’a plus de mauvaise image« .
L’atrabilaire auteur, compositeur, interprète,  l’homme qui voulait être à la fois John Lennon et Paul McCartney, s’est racheté une conduite et un canotier. Sa photographie au dos de la pochette le voit poser en homme de music-hall, ce qui peut être un hommage à son père qui en était un et ce qui peut augurer d’une corrosivité adoucie.

Un stakhanovisme hors norme et un effaceur d’étiquettes

Quelques années auparavant, le musicien né en 1954 à Londres a dû faire amende honorable : passablement saoul dans un bar au États-Unis il lâche deux remarques au sujet de Ray Charles et James Brown, qui le font passer pour un raciste. Ray Charles lui-même dira à ce propos : “Le discours d’un homme saoul n’a pas à être imprimé sur le papier”. Armé de son patronyme à l’ironie mordante, une intrusion dans la queue de comète du mouvement punk et le début de ce qui fût la New Wave, lui a taillé à la serpe une réputation de rockeur rageur au discours acéré. Son premier album proclamait sur sa pochette, en petits caractères sur un double ton noir et blanc façon damier en vogue à cette époque, Elvis Is King en pleine période réfractaire au moindre culte. Costello quant à lui pouvait faire penser au choix au pitre gaffeur du duo comico burlesque Abbott & Costello ou éventuellement à Frank Costello mafieux new-yorkais notoirement connu comme “premier ministre de la pègre”.

En moins de cinq ans, il enchaîne les albums et se propulse à la tête de son combo de haut vol The Attractions au sommet de l’estime des aficionados de la chose rock’n’roll. De My Aim Is True (1977) son premier essai à son cinquième album, Trust (1981), il n’aura de cesse de démontrer un stakhanovisme hors norme et un effaceur d’étiquettes.

Almost Blue, son précédent LP enregistré à Nashville, est un intermède de reprises de Country (Costello est un grand amateur et connaisseur du genre). Une respiration rendue nécessaire par l’accueil réservé donné au Trust précédemment cité (largement réévalué depuis). Declan Patrick McManus pour l’état civil déploit des talents de mélodiste hors pair à la plume ouvragée.

Imperial Bedroom rebat les cartes

Les 15 titres sont autant de perles d’une classe à faire dresser les oreilles des deux monumentaux compères Lennon/McCartney.
Pour ce septième album, Costello s’est surpassé toujours accompagné de ses fidèles acolytes, Steve Nieve maître sorcier des claviers allié à l’inattaquable paire rythmique Bruce Thomas prodigieux bassiste ajusté à Pete Thomas batteur dont la frappe stricte et précise confirme le dicton (you’re never as good as your drummer).
Jusqu’à présent il confiait les rênes de sa console à son camarade britannique Nick Lowe. Ceci à l’exception de sa galette de Country, enregistrée par la sommité du genre Bill Sherrill. Pour sa Chambre Impériale, Elvis Costello a fait appel à Geoff Emerick. Soyons honnêtes, peu connaissent en 1982, le nom de cet homme. Il s’agit tout bonnement de l’ingénieur du son dans l’ombre de George Martin, maître d’œuvre des merveilles enregistrées par les Beatles. Une façon pour Costello de se mesurer au monolithe de la pop et de rendre aux dieux ce qui est aux dieux.

L’ingé son des Beatles

Talentueux au-delà de ce que talent veut dire, l’ex punk a l’intelligence d’éviter avec dédain un mimétisme stérile.  Chacun des titres est une composition de haut vol aux harmonies soignées, doté d’arrangements brillants. Son chant n’a jamais été aussi bien posé. Un travail d’orfèvre a été réalisé par Emerick. Les doublements, chevauchements de voix et d’instruments enrichissent le propos et offrent à l’auditeur une musicalité qui surclasse la production de cette époque. Sonnent les cors, s’immiscent les clavecins et s’envolent les cordes. Un bandonéon bossa  par ci, un clavier tout en arpèges vibrionnant par là, tout est en place, la riche instrumentation sollicitée produit des merveilles. Costello a raconté que chaque jour ils allaient chercher une ribambelle d’instruments de différentes époques dans la boutique qui jouxtait le studio.

Face à la concurrence qui aligne des chapelets de verroterie, Imperial Bedroom offre un ensemble serti de petits joyaux. En ouverture, le morceau d’anthologie Beyond Belief, sur un accord de basse façon coup de semonce en sourdine, est le constat d‘une désillusion.

Tears Before Bedtime suit la trace de ces larmes amères qui peuvent irriguer l’incompréhension au sein d’un couple.

Avec Shabby Doll, The Long Honeymoon ou encore Man Out Of Time, Costello enchaîne les titres empreints d’une mélancolie profonde dans un virevoltant manège mélodique. Un peu plus loin sur la première face (en 1982 le CD arrive à peine sur le marché), il rebondit sur le titre de son recueil d’hommages à la Country et produit ce qui deviendra un petit classique chez les connaisseurs, un hymne à l’universalité du spleen, Almost Blue.

La suite est un cortège de pièces mi enjouées mi caustiques (on ne se refait pas), jusqu’au final et la mise à nue de Town Cryer, qui le voit attester de sa sincérité; celle qu’il annonçait dès le titre de son premier album, (My Aim Is True / Mes Intentions Sont Pures). Chaque pièce miroitante de cet album est l’ouvrage d’un artisan au geste noble, soucieux de graver pour la postérité. Elvis Costello a définitivement remisé son costume cintré de jeune homme colérique pour endosser les habits d’un humaniste désenchanté sans toutefois délaisser son sens de l’ironie. Imperial Bedroom est sans conteste l’œuvre la plus ambitieuse, sans doute la plus minutieuse d’un des plus grands songwriters de son temps.

#Calisto Dobson

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