Culture

(Biographie) La Formule 1, ma famille, de Jean-Louis Moncet (City Editions)

Auteur : Jean-Philippe Domecq
Article publié le 30 mai 2023

Même à ceux qui ont leurs bonnes raisons de ne pas aimer, ce qu’ont de fascinant, et de révélateur les pilotes et machines de F1, Jean-Louis Moncet a su partager pendant « Quarante ans sur les circuits – les mémoires d’un grand nom de la F1 » sous titre de La Formule 1, ma famille (City Editions) la dimension épique de la formule reine du sport automobile. Un très grand nom, en vérité pour Jean-Philippe Domecq, auteur de Ce que nous dit la vitesse (Pocket, 2013): « Il nous communique la passion automobile tout en donnant involontairement une leçon de journalisme ». A l’heure où « le Grand Cirque » de la Formule 1 enchaine les circuits européens depuis le légendaire Grand Prix de Monaco, c’est à lire… à toute vitesse !

Le cercle sacré d’une passion

Disons-le d’emblée, on peut ne pas aimer la Formule 1 : débauche d’argent qui coûte chaque année aussi cher qu’une demi-année de guerre, dépense d’énergie anti-écologique au possible, danger permanent qui en fait « le Sport cruel », disaient les Anglais dans les années soixante où les pilotes payaient un lourd tribut à la mort, publicité et spectacularisation à échelle mondiale qui en fit, à compter des années quatre-vingts, le sport touchant plus du milliard de téléspectateurs à certaines courses, langue de bois promotionnelle bien léchée depuis l’ère Hamilton… etc.
Oui mais : dès la deuxième roue que façonna l’homme sorti des cavernes, la compétition était en genèse. Et puis, vérité de toute passion, y compris amoureuse : celui qui est dedans voit ce que les autres ne voient pas comme lui dans le cercle enchanté.

Un homme sut formuler cela à la vitesse des Grands Prix que deux générations de dingos de la bagnole ont entendu commenter à la télévision tous les quinze jours : Jean-Louis Moncet, qui était capable de vous expliquer une sophistication technologique, ou une tactique ou un dépassement d’anthologie la vitesse d’un virage ou d’un tour (c’est-à-dire en moins d’une minute quinze, excusez du très peu…). Cet homme à l’esprit fulgurant, et auteur de tant d’articles et dizaines d’ouvrages qui font référence, fera comprendre, même à ceux qui ont leurs bonnes raisons de ne pas aimer, ce qu’ont de fascinant, et de révélateur de l’humain, ces pilotes et machines qui expriment le plus haut degré de technologie de toutes technologies.

Son premier Grand Prix !

Qui dit cercle d’une passion, dit initiation. Celle-ci ne pouvait être plus formidable pour Jean-Louis Moncet. Il est lycéen lorsqu’il assiste à son premier Grand Prix, un des plus haletants des 73 ans de la Formule 1 : Monaco, 1961, Stirling Moss (1929 – 2020) part désavantagé, sur une Lotus même pas d’usine mais d’écurie privée, alors que la Scuderia Ferrari, qui vient de se convertir au moteur central arrière, aligne trois monoplaces dont le moteur lâche une cavalerie de 190 cv contre 150 pour la frêle Lotus dont la coque, il est vrai, est affûtée au plus près du châssis, simplissime. De ce seul atout, en souplesse et tenue de route, Moss va tirer un parti qui met en relief son style. Au bout de chaque ligne droite on le voit rattrapé par la meute des bolides rouges supérieurs en vitesse, dont le nez de squale et les casques des champions lui déboulent dans les rétros ; mais de chaque virage Moss ressort en creusant de nouveau l’écart. Un écart de moins de 4’’ qu’il conservera jusqu’au bout des 2h 45’’ de course. Ce qui ne l’empêchait pas, détail qui signe le panache, de détacher une main du volant pour saluer sa fiancée chaque fois qu’il passait dans le virage en épingle à cheveux de la Rascasse.
Jean-Louis Moncet raconte cela avec l’œil d’expert autant que de jeune homme.

Un intellectuel qui ne dit pas son nom, et… sympathique (c’est rare en France)

Dès les premières lignes de ses Mémoires, La Formule 1 – ma famille (City Editions), vous retrouvez le style qui fit et fait l’homme Moncet : la plume va vite, et profond, pour camper les hommes, analyser les bolides – « des boules de nerfs », condensa-t-il un jour en commentant les différents braquages et freinage-accélération des voitures toujours dans le même virage. Excellente idée de jeune journaliste.

Débarquant de Nice, Jean-Louis Moncet n’avait que son regard pour introduction et sa passion pour aimanter ce regard vers ce que les mots pouvaient ajouter pour nous faire voir ce qu’il y a de plus décisif sous nos yeux en pleine course. Un à un, les grands directeurs de presse puis de médias l’ont repéré, et, comme l’homme n’est absolument pas du genre à marcher sur les pieds des autres, ni à taire ce qui ne va pas, sympathie et intelligence firent toute la carrière d’un homme par ailleurs très cultivé et qui vous cite Dante malgré lui quand la pluie fait déluge sur le circuit, ou Hemingway et son « en avoir ou pas » quand un pilote tente le tout pour le coup. Ce qui donne des narrations sportives qui vous scotchent même quand vous avez d’abord vu la course.

Des récits homériques

J’ai donc plaisir à m’effacer devant telles pages qui donneront idée, aux amateurs autant qu’aux récalcitrants, de ce que c’est que cette folie, ou opéra fabuleux, comme on voudra.

Juan Manuel Fangio (1911 – 1995) par exemple, grand rival de Stirling Moss et dont le nom devint nom commun pour désigner tout conducteur véloce : « Je n’ai pas vu courir Fangio, mais j’ai toujours apprécié le fait qu’il ne s’attribue pas toute la gloire de ses victoires. Ses propos sur la chance en constituent un exemple parfait. Il raconte ainsi dans ses mémoires une péripétie qui faillit lui coûter la vie. Lors du rallye-raid qui reliait Buenos Aires à Lima, sur des pistes approximatives, il suivait de nuit et pleins phares l’un de ses rivaux. Il faut imaginer la poursuite dans les impénétrables tourbillons de poussière soulevés par ce concurrent (…). Pendant des kilomètres, Fangio subit cette punition. Puis il décida de déboiter pour en sortir. Péniblement, à fond d’accélération, il parvint à la roue arrière de son concurrent, puis à la portière, puis finalement à la même hauteur, et ses phares éclairèrent alors mieux la route et un petit pont à voie unique qui enjambe… un précipice. Fangio se rabat à l’ultime moment et peut franchir le pont. Il s’en était fallu d’une seconde avant une mort certaine. Il avait eu de la chance. »

La double vue des très grands

Je me souviens d’un Grand Prix des Etats-Unis où le casque d’Ayrton Senna (1960 – 1994) dodelina anormalement pendant deux tours, il était en tête mais perdait deux secondes au tour – il l’emporta quand même, sortant d’un malaise sur lequel on fit silence. Sans doute avait-il conduit avec ce qu’il nomma son « subconscient » le jour où il aligna un temps de pole position tellement hallucinant que tous les journalistes en étaient blêmes.

Jean-Louis Moncet confirme cette « vista de la course chez Fangio » lors du Grand Prix de Monaco 1950 : « L’Argentin démarre en tête (…). Dans le deuxième tour, après le tunnel, il constate en arrivant du côté du Bureau de Tabacs que, bien qu’il mène la course, personne ne le regarde. Les spectateurs fixent un point sur la droite. Ce n’est pas normal : il lève le pied. T il arrive dans un embouteillage général, car dix voitures se sont carambolées à la sortie du Tabacs. Il réussira à se faufiler pour gagner la course. »

Les poètes ne sont pas les seuls à avoir « l’étoile au front », dixit Guillaume Apollinaire (1880 – 1918). Je dirais que les pilotes aussi ont la « conduite intérieure ».

La passion ne s’exprime pas que chez les experts

Comme en art, les amateurs peuvent en dire et révéler long. C’est le cas, très original, de Juan-Peter Sedona qui, dans son ouvrage Requiem mécaniques (LibriSphaera éditions), nous fait feuilleter l’histoire de la course automobile en misant son regard ébloui mais averti et fort informé, parmi les héros, tantôt tragiques et tantôt triomphants, qui ont écrit cette saga mondiale.
Très sympathique; vivant, où l’imagination rejoint l’information fiable – ça sent bon la mécanique et retentit le hurlement félin des cylindres!

# Jean-Philippe Domecq

Pour aller plus loin avec Jean-Louis Moncet

L’œuvre de Jean-Louis Moncet est considérable : 
Outre La Formule 1, ma famille, City Editions, 335 p, 18,90 €,
On lira notamment :

  • La Magie Ferrari, éditions Gallimard, collection « Découvertes » 1991
  • 60 ans de Formule 1, éditions Michel Lafon, 2009
  • Le livre d’or de la Formule 1 2018, éditions Solar, 2018 

Juan-Peter Sedona, Requiem mécaniques (LibriSphaera, 380 p, 23 €), témoignage pertinent et bien documenté sur les destins tragiques d’une douzaine de pilotes mythiques, de Pierre Levegh à Ayrton Senna. 

A voir : Week-end of a Champion, de Roman Polanski, en dialogue avec le champion Jackie Stewart, dialoguant tous deux à Monaco à quarante ans d’intervalle (disponible en DVD.

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