Culture

Cinéma en salles : Que vaut Emmanuelle, d’Audrey Diwan (2024)

Auteur : Jean-Hugues Larché
Article publié le 5 octobre 2023

« S’il y a une place pour le désir, il ne se trouve que très rarement sur les réseaux ou les écrans. » nous déclarait Jean-Hugues Larché, pour la sortie de son roman érotique, Filles de Mémoire (Serge Safran). Aussi à l’occasion  de la sortie d’une version cinématographique du roman d’Emmanuelle Arsan, incarnée par Noémie Merlant, 40 ans après celle de Just Jaeckin qui révéla Sylvia Kristel, Singular’s a demandé au co-fondateur de la revue Sprezzatura son avis sur Emmanuelle, d’Audrey Diwan à l’heure de Metoo

Quid d’Emmanuelle à l’heure de Metoo!

Avec Emmanuelle on est déjà dans l’avion, on décolle à mille pieds au-dessus des affaires humaines ; une porte s’ouvre sur le fantasme. Ce désir insidieux, inaccompli comment va-t-il s’assouvir ? Lorsqu’Emmanuelle réajuste sa jupe, se touche ou suce un glaçon à l’écran, un souffle chaud semble envahir la salle. On imagine les femmes serrer leurs cuisses ; les hommes commencer à durcir. La semi-obscurité se transforme en lieu de stupre…
Vous n’y pensez pas, on est quand même à l’heure de Metoo ! Faudrait que les présentations soient faites. Qui consentirait à se laisser baiser pour le plaisir et prendre là, franco, à cheval sur deux sièges, sans préliminaires, sans date. Peut-être une femme libre de préjugé, non-militante qui vivrait son envie, sa pulsion sans repentir… Ou bien prendrait-elle les devants, les manettes en faisant une fellation décidée… sans même votre accord ?!

Est-ce que ces scènes peuvent encore exister sans réprobation générale comme on les imagine vécues au temps de la première Emmanuelle, en 1974 ?

Emmanuelle, d’Audrey Diwan Photo Copyright 2024 Chantelouve – Rectangle productions– Goodefellas – Pathé Films Emmanuelle Estate Inc. Photographe Manuel Moutier (3)

Des éditeurs courageux

Emmanuelle Arsan, née à Bangkok en 1932 a écrit plusieurs romans portant ce prénom. Ils furent publiés par le courageux Eric Losfeld entre 1959 et 1968, puis Emmanuelle eut sa consécration avec l’édition en 1988, de l’éditeur historique de Sade et d’Histoire d’O, Jean-Jacques Pauvert, qui en fit même la postface. Aujourd’hui Emmanuelle a été vendue en français à 800 000 exemplaires et sans compter les traductions. Just Jaeckin réalisa le premier Emmanuelle avec Sylvia Kristel ainsi que le très excitant Histoire d’O avec Corinne Clery. Le second volet, Emmanuelle, l’anti-vierge, sera réalisé par Francis Giacobetti avec la même Sylvia et Laura Gesmer en masseuse très sensuelle qui sera aussi l’héroïne de l’innommable Black Emmanuelle.

Une coquetterie dans l’œil 

Le regard de l’actrice Noémie Merlant, du film de 2024, est tout de suite intéressant par l’étrangeté de ses yeux en amandes prenant tout son visage (tel un personnage de manga) qui mêle rétention et pulsion du fond des entrailles. Une certaine coquetterie dans l’œil (intérieure) peut troubler à certains moments. Cette Emmanuelle est très prudente, en inspectrice de qualité d’hôtel de luxe (sous coupe occidentale) à Hong Kong, nez volontaire de petit squale, bien faite et pubis taillé en ticket de métro. Femme un peu perdue, de son temps, qui fait le job.

Cinquante ans après la première adaptation cinématographique, le monde a pivoté ; ce n’est pas la même  insouciance que dans le Bangkok de l’époque. Le film est un huis-clos, avion, hôtel, dédale serré de rues.

Emmanuelle, d’Audrey Diwan Photo Copyright 2024 Chantelouve – Rectangle productions– Goodefellas – Pathé Films Emmanuelle Estate Inc. Photographe Manuel Moutier (4)

Pas très gai ni très léger le film de 2024.

Masturbation masquée en face à face avec une entraineuse locale, plan convenu à trois avec des clients de l’hôtel et séquence finale avec rapport avec un inconnu et voyeurisme de l’amant impuissant. Ça commence dans une toilette d’avion et finit dans un lieu sombre excentré en orgasme recherché comme ultime point sonore du film…

Emmanuelle, d’Audrey Diwan Photo Copyright 2024 Chantelouve – Rectangle productions– Goodefellas – Pathé Films Emmanuelle Estate Inc. Photographe Manuel Moutier (2)

Dans cette ambiance libérale internationale intégrée et sans issue, une nostalgie envahit

La fraicheur initiale de Sylvia Kristel, hollandaise castée au hasard par Just Jaeckin et devenu sex-symbol malgré elle. Dans son fauteuil-trône polynésien, ses beaux seins exposés en emblème d’une époque, tiendront l’affiche au fronton des Champs Elysée plusieurs années et dans le monde entier.

Sylvia a une coquetterie dans l’œil (extérieure), des taches de rousseurs, de grandes jambes, sait plonger, danser, parler à la télévision et fascine dans sa féminité de première femme à sexualité explicitement libérée à l’écran. Son Q.I. a été évalué à 165. Preuve que l’on peut désirer (l’image d’) une femme vraiment intelligente.

Etre à la hauteur d’un succès planétaire

Avec ses deux ou trois scènes de nudité attractives on souhaite le même succès à cette Emmanuelle versant féminin d’Audrey Diwan – Lion d’or à Venise en 2021 pour l’adaptation de L’événement d’Annie Ernaux – qu’à celui de 1974 qui eut près de 9 millions de spectateurs en France et 350 millions dans le monde…

Au XXIème siècle, la censure ne s’est pas tue. Sa forme est celle d’une surveillance généralisée orchestrée aujourd’hui par les réseaux, les femmes (libérées ?) et les hommes (apeurés !) consentant à un repli du désir et de l’intelligence sensuelle

Jean-Hugues Larché

Avec : Noémie Merlant, Will Sharpe, Jamie Campbell Bower, Anthony Wong, Chacha Huang et Naomi Watts

Pour suivre Jean-Hugues Larché

Jean-Hugues Larché. Ce natif de Bordeaux en 1962 exerce aujourd’hui la profession de libraire,  après un métier d’ éclairagiste et régisseur au théâtre du Capitole et Sorano à Toulouse.
Il est co-fondateur et rédacteur en chef de la revue Sprezzatura (2008-2014), « […] Faire preuve en toute chose d’une certaine sprezzatura, qui cache l’art et qui montre que ce que l’on a fait et dit est venu sans peine et presque sans y penser. » CastiglioneLe Livre du courtisan, 1528.
Il y écrit des textes qui prônent le gai savoir, la désinvolture et le dégagement du nihilisme. Il collabore également aux revues L’Infini et Les Cahiers de Tinbad.

Il est l’auteur quatre documentaires littéraires sur Paris avec Philippe Sollers, François Julien, Stéphane Zagdanski et Malek Chebel.

A lire

  • Le rire de De Kooning, 2019, éditions Olympique
  • Dionysos à la lettre, 2022, éditions Olympique
  • Quintet pour Venise, Serge Safran éditeur, 2023.

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