Culture

Cinéma : Hommage à William Friedkin, réalisateur américain (1935-2023)

Auteur : Calisto Dobson
Article publié le 10 août 2023

Celui qui traumatisa toute une génération avec L’Exorciste (1973) vient de disparaître à 87 ans. Digne héritier de cette lignée de cinéastes indépendants au caractère et esthétique bien trempées, William Friedkin (1935-2023) nous laisse une filmographie ponctuée de chefs d’œuvres qui ont percuté nos rétines. Pour Calisto Dobson, L’Exorciste n’est que l’arbre qui cache la forêt. Son dernier film, adaptation du roman d’Herman Wouk, The Caine Mutiny Court-Martial est présenté à la Mostra de Venise, le 2 septembre.

Contre la peine de mort, en guise d’entrée en matière

William Friedkin né à Chicago en 1935 débute par un combat contre la peine de mort. Son film, The People vs Paul Crump, remporte en 1962 un Golden Gate Award au Festival International du Film de San Francisco.

Un prix qui lance sa carrière de cinéaste. Dans la foulée, il réalise quatre autres documentaires. The Bold Men dresse le portrait d’hommes qui prennent des risques en relevant toutes sortes de défis. Pro-Football : Mayhem on a Sunday Afternoon, est une évocation de l’histoire du football américain. Après un épisode de la série Time-Life Specials : The March Of Time (initiée par le magazine Time), The Thin Blue Line  (à ne pas confondre avec le film d’Errol Morris de 1988),  investit le monde des forces de police. Ce qui influencera son premier triomphe à venir, French Connection.

Il finit de forger sa dramaturgie sur un épisode TV d’ Alfred Hitchcock Présente. C’est en 1967 qu’il réalise Good Times  sa première fiction, une comédie musicale autour du duo Sonny & Cher. Plus qu’une curiosité, un vivifiant instantané de l’insouciance des années 60.

Les films que je réalise sont des sortes de reflets de la violence dans notre société. L’inattendue violence quotidienne que tout le monde est obligé de subir.

Dès son deuxième film un an plus tard en adaptant L’Anniversaire, une pièce du dramaturge Harold Pinter, il entame son exploration de la noirceur sous-jacente de l’existence. Après une nouvelle incursion dans la comédie musicale avec Strip Tease chez Minsky  tiré d’un roman de Rowland Barber, il réalise en 1970 The Boys in the Band (Les Garçons de la Bande), film précurseur dans la représentation de l’homosexualité. Un thème qu’il abordera à nouveau par une face plus sombre dix ans plus tard avec La Chasse (Cruising).

1971, l’année de sa consécration

Il signe avec French Connection une de ses œuvres majeures. Oscarisée 5 fois dont meilleur film et meilleur réalisateur, le film est un succès international. Polar nerveux à l’ambiance abrupte doté d’une séquence mythique de poursuite de voiture sous le métro aérien new yorkais. Cette scène est entrée dans la légende du cinéma au même titre que celle toute aussi mythique de Bullitt.

Dans le rôle de Popeye, un flic revêche, Gene Hackman, dont Friedkin ne voulait pas, obtint l’Oscar du meilleur acteur et quatre autres prix dont celui convoité des Golden Globes. French Connection est typique du type de film policier qui fera florès durant les années 70, jusqu’à devenir emblématique de cette décennie.

Le triomphe de L’Exorciste

Pourtant sa véritable notoriété, William Friedkin la connaîtra deux ans plus tard avec L’Exorciste, film d’horreur comparable au choc que provoquera Alien en la matière.  Toute une génération fût traumatisée par cette histoire de possession démoniaque. Aujourd’hui encore, il s’agit d’un mètre étalon, qui aura créé un sous-genre à lui tout seul. Une flopée de films tentera de l’égaler sans y parvenir.

Il faut se souvenir de la campagne d’affichage de l’époque.
Nous sommes en 1973, sur les murs de France et de Navarre apparaissent des affiches énigmatiques, une silhouette sous un lampadaire au pied d’une fenêtre par laquelle s’échappe une forte lueur et ce titre : L’Exorciste. Au risque de me répéter, Ridley Scott retiendra la leçon avec un œuf étrange duquel s’échappe une lumière avec pour seule indication : Alien.

Sorcerer sera son Trafalgar

Après ce coup de maître, Friedkin est le roi de Hollywood. C’est là qu’il s’attelle à son projet le plus fou. Dans des conditions extrêmes, à la façon d’un Werner Herzog pour son Fitzcarraldo  ou encore d’un Francis Ford Coppola pour Apocalypse Now, il part se perdre en pleine jungle pour réaliser un remake improbable à l’époque. Comment réussir à égaler sinon surpasser Le Salaire de la Peur  d’ Henri Georges Clouzot.

Ce sera son Trafalgar, Sorcerer (titré en France Le Convoi de la Peur), réhabilité aujourd’hui en tant que chef d’œuvre du cinéma d’aventures est un bide terrible à sa sortie. Il suffit pourtant de revoir la séquence absolument hallucinante du camion bourré de nitroglycérine qui traverse sous une pluie battante un pont suspendu tout en lianes, bois et cordages, pour mesurer la folie de ce tournage en prises réelles.

Sorcerer. Je le considère comme mon meilleur film. Ou tout du moins comme celui qui est le plus proche de ce que j’avais en tête, de ce que je cherchais à matérialiser. Je suis très content de sa récente restauration en HD. Cette version colle quasiment à 100 % à ma vision initiale.
William Friedkin, vice,12245

Pour se remettre il tourne une comédie policière beaucoup plus modeste The Brink’s Job, (le titre français est ridicule Têtes vides cherchent coffres pleins), un film inspiré d’une histoire vraie. Malgré un  casting solide (Peter Falk, Peter Boyle, Warren Oates, Gena Rowlands), il peine au box office.

Avec Cruising (La Chasse), Friedkin retrouve un sujet à sa mesure. Al Pacino incarne un jeune flic en immersion dans le milieu SM gay qui enquête sur un tueur en série d’homosexuels. Les critiques sont mitigées, sombre et poisseuse cette histoire de meurtres violents dans un univers ouvertement androgame ne fait pas l’unanimité. Loin de là, le film enflamme la communauté LGBT qui se mobilise contre le film. À nouveau bien des années plus tard, Cruising sera réévalué et considéré comme le grand film malade des années pré-sida.

Police Fédérale, Los Angeles, le polar des 80’s

En 1985, William Friedkin réalise un des grands films noirs des années 80 avec Police Fédérale, Los Angeles (en vo bien plus parlant: To Live and Die in L.A.).
Désenchanté et sans scrupules, un flic incarné avec intensité par un jeune William Petersen (future star de la série Les Experts), pourchasse le meurtrier de son mentor, un expert en faux billets (rôle qui révèle après Les Rues de feu de Walter Hill, le charisme envoûtant de Willem Dafoe).

Là encore, Friedkin déploie sa maestria avec une nouvelle séquence de course-poursuite saisissante à contresens sur une autoroute. Avec ce film, William Friedkin signe une de ses dernières grandes réussites.

Ne mésestimons pas la suite

Que ce soit le glaçant Le Sang du Châtiment , la série B d’horreur de très bonne facture La Nurse, le thriller érotique Jade, ou encore les deux films paramilitaires L’Enfer du Devoir et surtout Traqué, Friedkin a de beaux restes plus que recommandables.

Il faudra attendre, Bug en 2006 (un des grands rôles de Ashley Judd), œuvre paranoïaque qui gratte le fond de la psyché américaine et son chant du cygne l’abrupt Killer Joe en 2011, (avec à la clé la remise en selle du grand Matthew McConaughey, en flic tueur à gages), pour que Friedkin éblouisse encore le grand écran.

En 1997 il avait ripoliné le classique 12 Hommes en Colère.

La prochaine Mostra de Venise lui rendra hommage à titre posthume avec son dernier film, un remake du film d’ Edward Dmytryk en 1954 avec Humphrey Bogart, adaptation du roman d’Herman Wouk de The Caine Mutiny Court-Martial avec Kiefer Sutherland.

Tout au long de sa carrière William Friedkin doté d’un caractère bien trempé aura personnifié un cinéma dont la force de frappe le place au panthéon des plus grands réalisateurs.

Quand j’ai commencé à faire des films, il y avait une plus grande marge de manœuvre, on pouvait expérimenter, prendre le risque de ne pas plaire, de ne pas s’adresser au plus grand nombre. Aujourd’hui, il y a beaucoup moins de liberté. Et les gens vous tombent dessus immédiatement si vous sortez du rang.
William Friedkin, vice,12245

#Calisto Dobson

A lire : son autobiographie Friedkin Connection (éditions de La Martinière, 2014)

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