Culture

Beaux livres (II): En finir avec la nature morte, L'Aquarelle, L'argent, les autoportraits cachés dans l'art

Auteur :  Olivier Olgan
Article publié le 11 décembre 2020

Le fil conducteur de notre sélection tient en une accroche. Pour en finir … avec les stéréotypes, que ce soit sur l’Aquarelle comme genre mineur, la représentation de l’Argent et la nature morte, et enfin l’autoportrait caché, leurs auteurs, Marie-Pierre Salé, Nadeije Laneyrie-Dagen , Laurence Bertrand Dorléac et Pascal Bonafoux se distinguent par la qualité de l’écriture, la profondeur et l’ambition de l’analyse. Pour une réinvention jubilatoire des thèmes abordés.

L’Aquarelle, Marie-Pierre Salé, Citadelles & Mazenod

Comme L’art du Pastel, chez le même éditeur (2014), l’aquarelle souffre d’être à la fois une technique et un genre. Grâce à une somptueuse iconographie magnifiée par le format de l’ouvrage , ce nouvel ouvrage de référence réhabilite cette expression artistique, longtemps considéré comme mineure, un loisir d’amateur tant « la condescendance pour le genre de l’aquarelle aura en partie pour origine sa proximité avec l’estampe coloriée, production jugée alors populaire et méprisable. souligne Marie-Pierre Salé. La couleur, qui distingue l’aquarelle du lavis monochrome, expression majeure de la grande tradition du dessin depuis la Renaissance, est suspecte. » constate en outre. « Rares sont les historiens qui s’intéressent à l’aquarelle : pas ou peu de travaux universitaires, peu de publications scientifiques et d’expositions, pas de synthèse de référence. »

C’est ce vide que comble le récit de cette aventure esthétique. L’ambition est affichée, et … tenue haute en couleurs à l’eau. Ce n’est une histoire de l’art illustrée par l’aquarelle, mais à travers les considérations techniques et le développement des sociétés aquarellistes qui occupent une place centrale, une histoire qui lui est spécifique : depuis la pratique du dessin colorié dans l’enluminure médiévale jusqu’aux lavis libres et éclatants de couleurs des artistes de l’abstraction .

Les découvertes qui jalonnent ce parcours de cet art à part entière sont fascinantes ; selon les usages, fleurs, architecture, paysages, et le génie des artistes ; de Durer à Kandinsky, sous oublier l’ inventivité technique de l’école anglaise en tout premier, Turner. « Une vision aux antipodes des clichés selon lesquels l’aquarelliste, aux gestes mesurés et délicats, procèderait avec ordre et par étapes raisonnées » précise Marie-Pierre Salé. influence anglaise a ouvert une voie nouvelle pour l’aquarelle en France, celle de la modernité qui conduira à son développement ininterrompu jusqu’à Jongkind et Cézanne, et à son émergence en tant que genre reconnu, ayant sa propre esthétique, sa propre histoire. » Tout un chapitre est dédié à Cézanne qui porte la quintessence de l’aquarelle qui influencèrent notamment Paul Klee, August Macke, et Alfred Stieglitz. Pour devenir une technique privilégiée par les artistes expressionnistes. Et réinventée par Matisse avec ses découpages.
Une épopée magistrale, magnifiquement mis en page et comble du plaisir de lecture éditée sur un papier d’une extrême volupté.

Pour en finir avec la nature morte, Laurence Bertrand Dorléac, Gallimard

Trop galvaudée, trop méprisée, trop recherchée aussi, l’omniprésence des « choses » mérite d’être interrogée dans notre histoire en général, et de l’art en particulier. L’approche multidisciplinaire de Laurence Bertrand Dorléac est fondatrice ; son essai « Pour en finir à la nature morte » commence d’abord par désigner les « choses » mot plus simple et juste : «  si ce livre voudrait en finir avec cette expression stupide, la « nature morte » c’est que les choses et  les être n’ont jamais été les uns sans les autres et que la nature est forcément vivante. »

Bousculant les frontières temporelles, multipliant les allers et retours et les correspondances, entre les arts contemporains et les arts anciens, son ambition est elle aussi tout aussi radicale ; interroger la place de l’objet dans la représentation, sa continuelle présence, son rôle, pour ainsi tisser et renouer fil à fil les relations de l’homme avec la nature, voir l’anthropocène désormais, de l’inanimé du vivant et du non vivant.

Et cette relation holistique, l’auteur la commence dés la préhistoire, refusant là aussi la longue tradition d’un art qui commence avec les Grecs. Elle charrie dans un récit dense, parfois vertigineux, des références multiples aussi bien d’écrivains, de peintres, de sculpteurs, de photographes ou cinéastes (d’Aertsen à Tarkovski…) que de scientifiques toutes matières confondues (de Latour à Philostrate….). Avec un objectif très ouvert : rendre hommage à cette poétique de l’attention et du mot juste qui valorise le singulier. «Les artistes ne cessent de répondre à cet arbitraire [de calculs et de rationalités n’appartenant à personne], car pour eux comme pour Ponge : ‘Pour une seule chose, mille compositions de qualités logiques sont possibles. (Et par conséquent mille sentiments, mille morales, milles vices et vertus, pour l’homme, mille politiques, ect.’ »

L’Argent dans la peinture, Nadeije Laneyrie-Dagen, Citadelles & Mazenod

L’angle est audacieux et pratiquement jamais traité (l’auteur n’a pas peur de côtoyer le ‘diable’) ; le regard des artistes sur l’argent.
Pourtant, à l’issu de cette plongée passionnante, critique (avec une absence criante de femmes) et corrosive (ce que vaut l’art), l’argent et l’art semblent totalement associés. Pour le meilleur et le pire. Et c’est fou le nombre d’artistes comme le prouve la très dense iconographique qui ont abordé le thème, de Giotto à Hirst.

« L’argent, le plaisir de le gagner, la tentation de le dépenser, la hantise d’avoir à le rendre par l’impôt, ainsi que la crainte encore plus grande de perdre son âme en faisant métier de l’acquérir : tout ceci relève de ces préoccupations et se voit dans les œuvres. » précise Nadeije Laneyrie-Dagen qui croque une histoire

Son récit étudie « la représentation de l’argent dans le long terme : depuis sa résurgence à la fin du Moyen Âge jusqu’à l’époque actuelle, et en envisageant l’Occident, l’Europe tout d’abord, l’Amérique quand celle-ci, conquise et modernisée, se convertit au numéraire, avec répugnance puis avec enthousiasme, et non sans débats. » Et l’art suit son évolution, même s’il déborde désormais du tableau en performances.

Les titres des chapitres de « ce mal qui vient de loin » résument parfaitement la ligne de crête adoptée par l’auteur ; entre représentations et réflexions sur la place que tient l’argent selon les contextes : depuis « un crime originel,  la légende de Judas » au « Capitalisme et sa critique. Le lecteur en sort interpellé par l’usage ou le détournement de la vraie monnaie (Feldmann, Gainsbourg) et le militantisme de nos contemporains à le dénigrer, même si c’est désormais à l’aune de sa cote en dollars que se définit l’artiste. Pour un très décapant miroir contemporain.

Autoportraits cachés, Pascal Bonafoux, Seuil

Grand spécialiste de l’ autoportrait dans l’art, Pascal Bonafoux s’y consacre depuis quarante ans, de Rembrandt à Van Gogh. Pour ce qui se présente à la fois comme une piste buissonnière – avec un vrai régal d’écriture – et une synthèse quasi finale de ses recherches, l’auteur a choisi compiler toutes les furtives apparitions ou « caméos », de ceux qui ont voulu être présent – souvent clandestinement –  dans leurs œuvres ; de Botticelli à Hitchcock en passant par Michel-Ange, Memling, Véronèse, Rubens, Van Eyck ou Max Ernst. « Qui ont représenté les peintres dont le miroir aura été l’indispensable recours ? »

Plutôt que de théoriser une impossible histoire tant elle est intime à chaque artiste, même si un fil chronologique est respecté, le parti pris est de croquer chacune de ses trouvailles en de courts textes à la plume enlevé. Chaque texte tent de tirer matières à réflexion sur les motivations de l’artiste, le sens que cette présence apporte à l’œuvre. Les enquêtes sont ludiques, toujours éclairantes, et révéler sous un prisme nouveau les mystères de l’art. Avec une grande humilité qui fait les grands historiens: « C’est devoir d’admettre qu’une interprétation n’abord une œuvre, au mieux que comme une asymptote : elle s’en approche au plus près sans la toucher jamais. » Roboratif

Références bibliographiques

  • L’Aquarelle, Marie-Pierre Salé, Citadelles & Mazenod, 416 p., 189,00 €
  • L’Argent dans la peinture, Nadeije Laneyrie-Dagen, Citadelles & Mazenod, « Coups de cœur », 208 p., 59 €.
  • Pour en finir avec la nature morte, Laurence Bertrand Dorléac, Collection Art et Artistes, Gallimard, 376 p. 26€
  • Autoportraits cachés, Pascal Bonafoux, Seuil, 39€ 240 p.

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