Culture

Carnet de lecture d’Ellen Giacone, soprano, Body & Soul Consort

Auteur : Olivier Olgan
Article publié le 20 octobre
2021

En même temps que ses collaborations avec les grands chefs chœurs baroques (Creed, Gardiner, Equilbey, …), la soprano Ellen Giacone a fondé son quintette Body & Soul Consort, pour mêler avec gourmandise les couleurs et les codes stylistiques du baroque et du jazz pour de savoureuses ballades. Pour la sortie du cd ‘I put a Spell on you’ (Les Belles Ecouteuses), le Quintette est en concert le 11 novembre à L’atelier de la main d’Or à Paris. La soprano chante aussi Un Opéra Modeste les 4, 5 et 6 novembre à la Péniche La Pop et Brahms et Schoenberg le 18 à Rouen et le 19 au Louvre.

Une jeune carrière menée tambour battant

Ellen Giacone avec the Body & Soul Consort en concert à la Galerie Artismagna exposant les peintures de Shane Wolf le 14 oct. Photo OOlgan

Après une solide formation de chant lyrique Ellen Giacone plonge dans le répertoire baroque en chœur et en solo. La soprano italo-néerlandaise à la voix souple et moirée est recherchée par les plus grands chefs de chœur : de Ton Koopman en passant par Sir John Eliot Gardiner et son fabuleux Monteverdi Choir, aux Arts Florissants de William Christie, …

La génération montante sait aussi s’appuyer sur sa présence rayonnante. Avec la Compagnie La Tempête dirigé par Simon-Pierre Bestion), elle enregistre Paroles à l’absent (NoMad Music, 2014) et The Tempest (Alpha, 2015), avec Arsys Bourgogne sous la direction Mihály Zeke notamment pour l’enregistrement de La Naissance de Vénus (Paraty, 2017), Les Cris de Paris de Geoffroy Jourdain), ou encore l’Ensemble Pygmalion de Raphaël Pichon, Les Filles du Rhin (Harmonia Mundi, 2016), ….

La graine de l’autonomie

Ellen Giacone à la contrebasse, Galerie Artismagna, tableau de Shane Wolf le 14 oct. Photo OOlgan

En participant à la création de l’Ensemble Athénaïs (dir. Laurence Pottier) avec lequel elle enregistre deux disques consacrés aux petits motets baroques français (Anima Christi, 2011 & O Amor Jesu, 2014, Bayard Musique), l’ancienne scientifique titulaire d’un Master de Biologie l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm et d’un Master of Business Administration montre déjà qu’elle est de l’étoffe de celle qui veut prendre son destin en main pour s’ouvrir et plonger dans un plus large répertoire.

L’étude de la contrebasse avec Christian Gentet entre 2006 et 2010 lui ouvre les portes du jazz tant à la basse qu’au chant. En 2017 sa collaboration avec AUM Grand Ensemble, collectif de 14 musiciens la convainc de la fragilité des frontières entre les genres ; elle participe aux compositions oniriques de Julien Pontvianne, entre jazz expérimental et musique contemporaine (You’ve never listened to the wind, Onze Heures Onze, 2017 ; Femenine, 2020). « La vie d’artiste lyrique est déjà de jonglé entre les répertoires et les genres » nous confie-t-elle à quelques minutes de son show case à la Galerie Artimagna, couverte des œuvres de Shane Wolf qui lui aussi brasse avec bonheur les techniques et les styles.

Rapprocher les répertoires

Le Body & Soul Consort vient de sortir son premier enregistrement I have a spell on you Photo Hubert Caldaguès

Une nouvelle étape de liberté est franchie quand en 2018 elle fonde son quintette Body & Soul Consort, s’attachant à créer des passerelles dans l’interprétation des répertoires baroques et jazz. Et ils sont bien plus évidents qu’il y parait confie-t-elle à Singulars : Ce sont des musiques qui sont peu écrites et laissent à l’interprète et à l’instrumentation d’immenses possibilités. Elles mettent en valeur le texte (le Madrigal met de la musique sur des poèmes). Elles créent enfin des liens entre les standards, ces perles anonymes ou pas qui permettent toute liberté aux interprètes. Sans oublier, des ensembles à formation variable selon les situations ou les répertoires. »

Un album qui ose tout

‘I put a Spell on you’ (Les Belles Ecouteuses), premier disque de cette liberté assumée constitue un puissant creuset de créativité. Le band rebondit sur l’air de cour, la chanson élisabéthaine de la vieille Europe du XVIIème siècle et des standards chaloupés de la comédie musicale.
La réussite tient à l’association subtile de couleurs intimistes et chaudes d’instruments anciens (cornet à bouquin, archiluth, viole de gambe, contrebasse baroque) et de sonorités actuelles (batterie et guitare basse électrique) et des nuances de vocalité d’Ellen qui s’appuient avec gourmandise sur la variété des arrangements originaux signés Srdjan Berdovic .
Au fil des plages, les ballades font merveille se jouant des vifs contrastes des passions humaines sans âge…

Carnet de lecture d’Ellen Giacone, Body & Soul Consort

Je commence bien évidemment par… Body and Soul (Corps et âme), grand standard de jazz, mais aussi roman de Franck Conroy (2004) sur le parcours d’un jeune garçon, livré à lui-même, qui voit sa vie métamorphosée par un clavier de piano. On suit avec précision et réalisme le développement du don du garçon. Le souci du détail et les tourments du héros en font une fresque très complète sur la vie d’artiste. J’y ai retrouvé pour ma part le travail acharné, les mentors plus ou moins bienveillants et surtout les questionnements permanents qui accompagnent l’activité musicale, où corps et âme sont sans cesse sollicités et mis à l’épreuve.

The Time of Our Singing (Le Temps où nous chantions), écrit par Richard Powers (2003), est également un roman sur la musique, mais placé dans le contexte historique des luttes raciales aux Etats-Unis. On suit les parcours de trois enfants, nés d’un père physicien, juif allemand et d’une mère musicienne afro-américaine, élevés dans l’amour de la musique qui leur offre une échappatoire. J’ai aimé la puissance de ce roman, le rêve de ces parents mélomanes, désirant offrir à leurs enfants la musique comme arme pacifique contre l’adversité du monde…

Une adaptation à l’opéra vient d’ailleurs d’être créée en septembre 2021 à La Monnaie de Bruxelles.

The Sound of Music (La Mélodie du Bonheur), film réalisé par Robert Wise (1965). Grand classique de la comédie musicale adapté au cinéma, ce film m’a marqué dès mon plus jeune âge. Je passais Noël en famille aux Pays-Bas et le film y était chaque année programmé à la télévision (en VO avec sous-titres néerlandais !). Nous le regardions tous ensemble, puis rechantions les chansons, un brin entêtantes, pendant tout le reste des vacances… je tenais tout particulièrement à intégrer à notre album la chanson My Favorite Things, devenue un standard du jazz notamment avec la version de John Coltrane.

The Graduate (Le Lauréat), film réalisé par Mike Nichols (1967) Film contemplatif par excellence, où la subtile musique de Simon & Garfunkel et le « son du silence » occupent une place prépondérante. Le Lauréat m’a immédiatement fasciné. Images aquatiques, clairs-obscurs, plans fixes qui s’étirent dans le temps pour traduire l’état d’âme las, nonchalant et anticonformiste du jeune étudiant américain sublimement incarné par Dustin Hoffman.

Jean-Baptiste Lully “Dormons, dormons tous” (Le Sommeil) – Extrait d’Atys (Acte III, Scène 4, Prélude). Si la culture anglo-saxonne exerce depuis toujours une influence majeure sur mes goûts, la musique baroque française y occupe également une place particulière. Pour l’illustrer, j’ai choisi Jean-Baptiste Lully, avec lequel je partage des racines italiennes et la France comme pays d’adoption, et sa splendide scène du Sommeil, d’une douceur infinie.

Ella Fitzgerald, First Lady of Swing, est l’une des chanteuses de jazz que j’écoute le plus :  timbre velouté, agilité et souplesse vocale, un sens du swing naturel, un phrasé sans pareil, et un précieux talent d’improvisatrice, comme dans cette célèbre version de Mack The Knife enregistrée au festival de Juan-Les-Pins en 1964.

Damon Albarn, artiste multiforme au parcours d’une richesse rare est une référence pour moi depuis mon adolescence. D’abord leader du groupe de britpop Blur, il explore depuis les années 2000 un très large spectre d’univers musicaux et visuels avec Gorillaz mêlant pop, rock, hip-hop et électro, des « supergroupes » comme The Good, the Bad and The Queen, écrit des opéras et une comédie musicale, s’intéresse à la musique africaine avec le projet Africa Express ou encore l’opéra Le Vol du Boli… J’admire profondément cet artiste curieux de tout, d’une intelligence et d’une inventivité exceptionnelles, qui n’a de cesse de naviguer entre différents univers en les décloisonnant.

Last but not least, toute l’œuvre de Jean-Sébastien Bach occupe une place particulière dans mon panthéon culturel, en particulier l’aria « Erbarme dich », extraite de la Passion selon St Matthieu, où les larmes remplies d’amertume sont mises en image avec intensité et véracité par le dialogue entre le violon et la voix d’alto.

Pour suivre Irina Lankova

Site Ellen Giacone | Soprano

Concerts

“I Put a Spell on You”, quintette Body & Soul Consort

  • 11 novembre, 20h, L’atelier de la main d’Or, 15 passage de la main d’or, Paris 11e
  • 23 novembre, 19h, mairie du 11e, (entrée libre)

« A la lumière : œuvres de Reynaldo Hahn et Camille Saint-Saëns » (chœur) avec le chœur Accentus, dir. Christophe Grapperon. Pianiste : Eloïse Bella Kohn.

« Un Opéra Modeste – onda e storia : création hybride pour plateau et radio » (solo), dir. art. Myriam Pruvot. avec Ellen Giacone, Valérie Leclercq, Estelle Saignes, Jean-Baptiste Veyret Logérias et Myriam Pruvot.

« Paix sur terre : pièces de Brahms, Schoenberg et Saariaho pour chœur a cappella » (solo et chœur)
avec le chœur accentus, dir. Marcus Creed.

Discographie sélective

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