Culture

Le Carnet de lecture de Jean-Philippe Domecq, romancier et essayiste

Auteur : Olivier Olgan
Article publié le 28 octobre 2020

Du chroniqueur de Singulars, nos lecteurs connaissent les multiples champs fertiles ; de la vitesse (automobile) à la peinture à la littérature, toutes formes que de Jean-Philippe Domecq pratique en profondeur. Avec deux nouveautés : Le film de nos films (Pocket) et Heures de Paris, les nouvelles minutes parisiennes (La Bibliothèque). Son carnet de lecture, intense et intime invite à démasquer « la fable romanesque » ou l’alchimie de la création littéraire

Domecq JP © Magali C.Calisto

D’ordinaire, à la question ‘comment vous présente-t-on’, Jean Philippe Domecq répond « apprenti être humain – ce qui est plus prétentieux qu'”Ecrivain”, n’est-ce pas ». Ceux qui ont lus ses chroniques de « ce qui reste de ce qui passe » pour Singulars savent qu’il n’y a aucune arrogance dans cette réponse, mais une volonté de laisser une trace d’une quête sincère et exigence, capter et restituer ce qui compte au milieu des comédies et artifices qui « divertissement » au sens Pascalien,  de l’essentiel, qui « traversera le temps »

Une tâche immense

C’est pourquoi Domecq ne cesse d’écrire pour assouvir cette passion hédoniste et critique dans les deux assertions dans le sens noble du terme :  constructive et partagée, en séparant ou redistribuant le rôle entre auteur et commentateur. Et sa plume fait feux de tout support : manifestes, essais, romans, articles (Esprit, Marianne) et même un blog.

L’éclectisme est sa façon de multiplier les ‘angles’ et les ‘regards’ au sens journalistique du terme mais avec du style (comme en avaient en leur temps, les Hugo, Zola ou Mauriac). Il s’agit de rendre compte des « mythologies » de son temps ; les fausses, comme son assaut acerbe vers les moulins à vents d’un « art contemporain » qui s’est dévoyé (Comédie de la critique) mais plus souvent les vraies du Film de nos films, à La Situation des esprits, traquées, tamisés par ce qu’elles marquent et donnent du sens à notre modernité.

Prise de conscience affective

Deux dynamiques complémentaires permettent de mieux cerner le dessein de cet arpenteur actif et sensible de notre modernité ; la « conscience affective », que Ferdinand Alquié définissait comme « l’homme sert autrement qu’il ne sent », « appelle en chacun une prise de conscience de sa pratique de spectateur », synthèse polysémique de sa démarche de critique.

Le Carnet de lecture de Jean-Philippe Domecq

Il y a les découvertes parmi les parutions récentes, et il y a les livres que l’on ne peut s’empêcher de relire, « ne pas s’en empêcher » alors qu’on en a bonne mémoire puisqu’on les a aimés ; c’est d’ailleurs un des critères permettant de clore les discussions sur les œuvres fortes et celles qui le sont moins, les chefs-d’œuvre nous faisant découvrir de nouveaux sens et échos à ce qui nous avait déjà marqués. Il y a sans doute aussi le plaisir de l’enfant en nous qui veut qu’on lui raconte la même fable sans en changer le moindre mot.

A propos de fable, c’est ce qui m’est arrivé récemment avec les récentes rééditions d’œuvres de Jean Giono et de Herman Melville en « Pléiade », Folio et « L’imaginaire » (toutes collections chez Gallimard). Giono est un affabulateur fieffé, on le sait, mais justement, tel un chat cabriolant retombe sur ses pattes, notre baratineur provençal invente de toutes pièces une anecdote dans la vie de l’écrivain américain, qui va expliquer, mieux que toutes études savantes, comment on peut commettre un monstrueux et fabuleux cachalot littéraire comme Moby Dick. Jean Giono en est si fasciné qu’il entreprend de traduire le chef d’œuvre américain dans l’espoir de saisir de l’intérieur son secret de création, puis il s’apprête à rédiger la préface, mais le voilà propulsé par un « jet imaginaire » qui, en trois mois, va le faire accoucher d’un récit hors-norme, qu’il va certes intituler

Pour saluer Melville, mais qui produit une fable romanesque plus grosse que trente préfaces. Il part d’un bref séjour qu’aurait fait Melville à Londres pour signer un contrat éditorial ; puis, pour tromper l’attente du prochain navire qui doit le ramener chez lui outre-Atlantique, il part pour une brève virée en diligence vers le premier lieu-dit venu de la pluvieuse Angleterre, dans une diligence bondée. Où soudain monte une silhouette féminine, souple et discrète, blonde d’Irlande. Sa vue le frappe au cœur, tellement qu’il ne lui dit mot, même dans l’auberge du relais où, pressés parmi les paysans, il essaie d’éviter le contact mais « ne put pas lui cacher qu’il venait de frissonner de tout son corps ».

Ensuite, « gorge dure comme du bois, le geste qu’il fit pour prendre la carafe lui sembla soudain un geste d’une audace extraordinaire ». C’est elle qui va comprendre la première que, « très près l’un de l’autre », tous deux le sont à tous égards. Giono campe ici un personnage de femme qui, blessée par la médiocrité des hommes, « a acquis l’art de cacher derrière une façade d’élégance des aspirations qu’elle ne croit plus réalisables, mais est prête à reconnaître à l’instant, si elle le rencontrait, l’homme qui les ressentirait comme elle, (…) et avec qui il n’y a presque pas besoin de mots pour se comprendre », observe Henri Godard dans sa Notice de la nouvelle édition « Pléiade ».

C’est cela, la rencontre élective entre homme et femme, de monde à monde. Il faudra encore bien des cahots, côtes et relais de poste pour qu’elle sorte Herman de son épris mutisme ; mais, lorsqu’il le fait, alors là ! « Alors Hermann se mit à parler du monde qui était là devant eux. Il roula le ciel d’un bord à l’autre »… je ne vous déflore pas la suite dont l’envol verbal est à vous faire planer. Vous verrez qu’Herman « lui faisait partager son monde personnel qui tout naturellement devenait son monde à elle. Si personnel pour elle, même, que souvent elle rougissait de tout ce que cet homme semblait connaître d’elle, de toute sa vie secrète. » Là-dessus il faudra se quitter, il a charge d’âmes en Amérique, et de toute façon Giono a assez inventé pour atteindre ce qu’il cherchait à saisir : après une telle rencontre, l’écrivain américain ne pourra plus écrire comme avant, il lui faut un défi qui soit à la hauteur de ce vol plané. Ce sera l’une des œuvres les plus titanesques de l’histoire de l’humanité. Moby Dick mettra du temps pour qu’on puisse en dire cela ; Melville connaîtra un des chemins de croix de créateurs les plus oubliés qui soient de son vivant ; mais peu lui importe puisqu’une fois qu’il eut écrit Moby Dick pour elle, il n’eut plus de nouvelles de la disparue à peine entrevue.

Le « mentir-vrai » (comme disait Louis Aragon pour définir la vérité littéraire) de Jean Giono n’élucide pas seulement l’alchimie de la création littéraire. L’histoire aussi par exemple. Passez de Pour saluer Melville à La bataille de Pavie : au début de cette chronique historique, vous vous direz que Giono recommence à esbroufer, troussant des portraits de François 1er, de rufians et du Pape comme ça lui chante et prenant ses aises avec la vérité des faits. Et puis, peu à peu, avant puis pendant et après la désastreuse et fameuse bataille, où les fiers Français prirent leur déculottée de suffisance avec brio, vous y êtes en plein, gueulant et courant aveuglément dans la brume matinale au bout du champ là-bas où la haie cachait le guet-apens, que les historiens avaient localisé sur carte, certes, mais pas sur le territoire ni restitué l’effet que ça fait d’y être « vrai-ment »…

  • De et autour de GionoPour saluer Melville, coll. « L’imaginaire », Gallimard ; Un roi sans divertissement, et autres romans, « La Pléiade », Gallimard ; La Bataille de Pavie, Folio-histoire, Gallimard ; « Giono », Cahier de l’Herne, études, lettres et inédits de Jean Giono.
  • De Melville: Vareuse blanche, et Pierre ou les Ambiguïtés, coll. « L’imaginaire », Gallimard ; Romans, 2 volumes « Pléiade », Gallimard.

Autre relecture que je ne m’attendais pas à faire tant j’avais adoré et mémorisé ce roman qui me paraît être le plus grand des romans d’amour. « A ce point ?, vous dites-vous, meilleur qu’Anna Karénine par exemple ? » Loin de moi l’envie de minimiser cet autre chef d’œuvre d’amour et société… j’avoue avoir relu trois fois le roman de Tolstoï dans ce laps de vie.

Mais je viens de retomber dans Middlemarch, de George Eliot, à l’occasion de sa récente reparution. On y voit les trois possibilités d’histories de couples : le couple qui se tient par le mauvis bout de la méprise sociale, le couple qui se tient mais se brise heureusement par méprise intellectuelle, et le couple d’amour réussi qui se trouve par accord spontané et patient des sensibilités.
Aussi, et c’est d’un suspense psychologique passionnant, on voit une jeune femme, l’héroïne Dorothea, épouser un érudit bien plus âge qu’elle par admiration pour sa culture, puis découvrir peu à peu que, sur le même terrain de recherches que lui, elle voit ce qu’il ne voit pas…

Les bornes de l’esprit sont fatales aux sentiments comme à l’admiration qui est une racine amoureuse. L’admiration fait aussi notre confiance dans l’esprit de George Eliot, une auteure anglaise d’une intelligence si subtile, si profonde, si mûre et malicieuse, que nous la lisons pris par la main de quelqu’un qui va nous en apprendre de la vie. Cette intelligence rare, que l’on retrouve dans Daniel Deronda, roman d’amour et de société là encore, qui croise l’Angleterre et la culture juive d’une façon si avisée, que Tel-Aviv a donné le nom de George Eliot a une de ses rues.

Cette intelligence romanesque, Mona Ozouf la déploie dans son essai L’autre George, en référence avec l’autre figure d’écrivaine féministe du XIXème siècle, George Sand. Je m’y suis replongé aussi… Je n’en ressors pas des romans de notre George avec le même enthousiasme, loin s’en faut. Mais sous l’angle du féminisme c’est très intéressant. #MeToo a des effets bénéfiques en histoire littéraire aussi. Longtemps les manuels scolaires ont présenté la rupture entre George Sand et Alfred de Musset selon sa version à lui : dans ses lyriques Nuits et Confessions d’un enfant du siècle, le poète pleurnicha son désespoir d’avoir été quitté et renvoyé de Venise où la traîtresse, puisque femme n’est-ce pas, l’avait trompé avec le médecin venu le soigner. Le soigner de ses orgies bien accompagnées dont il rentrait bourré jusqu’à plus soif. Leur très romantique passion ayant défrayé la chronique, les deux auteurs en tirèrent leur respective autofiction un siècle et demi avant que ce genre bâtard ne gagne notre provisoire actualité littéraire. Aussi George Sand répliqua-t-elle à la version masculine par Elle et lui, roman au titre façon buzz. Comme pour toute autofiction, où c’est à qui imposera sa version du « vrai », l’intérêt réside moins dans la fiction que dans ses coulisses : on dévore les notes érudites de la réédition « Pléiade », tellement plus croustillantes et plus intelligentes que les complaisants jeux de rôles.

A lire les critiques de l’époque, George Sand, qui fumait cigare et portait pantalon, eut deux autres torts en écrivant Lélia, roman de la révolte métaphysique et féminine : sa scandaleuse héroïne est libre sexuellement et, plus grave en sous-main… intellectuellement. La réaction, il n’y a pas d’autre mot, n’a pas manqué : « une femme en pleine insurrection contre tous les principes reçus »… « qui a franchi les limites fixées à son sexe »… puisqu’elle « est faite pour la trahison et non pas pour la révolte »… Impayables mœurs bourgeoises, si fières en leur temps, grotesques aujourd’hui que la révolte de George Sand a porté ses premiers fruits et tant d’autres font notre espérance, de femmes et d’hommes…

  • George Eliot, Middlemarch, et Le Moulin sur la Floss, Gallimard, « La Pléiade » ; Daniel Deronda, coll. Folio, ainsi que .
  • Mona Ozouf, L’autre George, à la rencontre de George Eliot, Folio.
  • George Sand, Romans, t. I et II, Gallimard, « La Pléiade » (en Folio).

Bon, et puis parmi les parutions toutes fraîches, trois femmes (je ne le fais pas exprès, c’est ainsi) contribuent à la floraison de cet automne littéraire assez riche :

Dans L’Enfant céleste (éd. l’Observatoire), Maud Simonnot relie en toute logique existentielle nos états d’être intimes et le Ciel qui nous englobe. Son héroïne, à la suite d’une rupture amoureuse, part avec son fils, qui est « trop » rêveur pour l’école, dans une île de la mer Baltique légendaire depuis la Renaissance où Tycho Brahe, astronome dont l’étrange destinée aurait inspiré Hamlet, imagina un observatoire prodigieux depuis lequel il redessina entièrement la carte du Ciel. Les blessures vont s’effacer là.

Dans un autre registre, un roman de rentrée 2020 fait comme si la peinture n’était plus…ringarde. Signe des temps, depuis qu’on le voyait venir… Le roman de Carole Fives, Térébenthine ? (éd. NRF Gallimard), décrit les années d’apprentissage d’une narratrice qui, avec deux amis étudiants de l’Ecole des Beaux-Arts, a l’incongruité de croire que la peinture peut encore exprimer le monde contemporain au même titre que les autres langages plastiques dont tout créateur aujourd’hui a heureusement le choix, et dont tous trois n’ignorent rien puisque multimédia, vidéo, installations in situ, dominent le marché, les institutions, l’enseignement théorique et pratique. Ce roman documentaire restitue les théories dominantes sans a priori négatif et avec une clarté méritoire vu le climat hyper-conceptuel et minimaliste-codé qui régna pendant quarante ans de ce qu’il faudra bien nommer l’Art du Contemporain. L’exclusive, et donc l’auto-censure de la majorité des jeunes enthousiasmés par le discours subversif officiel, sont telles que nos trois résistants s’excusent de peindre dans un climat de catacombes, dans les sous-sols puants la térébenthine. Autant dire que ce roman opère une catharsis historique et… libératrice : le « Réactionnariat » en art contemporain était bien du côté de ceux qui forgèrent cet anathème.

Tout autre registre enfin : dans les grands livres autobiographiques il y eut L’âge d’homme de Michel Leiris, il était temps d’avoir « l’âge de femme », se dit-on en lisant Quelques morts de mon père (éd. le Bord de l’eau), d’Isabelle Floch qui, en ressuscitant son père – et quel père, au privé comme dans la grande Histoire… -, mène sous nos yeux une exploration qui ne nous lâche pas, parce que cette filiation est rocambolesque et qu’elle emboîte l’enquête intime et de grandes affaires judiciaires de la Vème République. On en apprend de belles et neuves, d’ailleurs, qui pourraient faire du bruit.
Un thriller psychanalytique autant que politique, écrit avec l’ardente pudeur.

Pour suivre Jean-Philippe Domecq

Son blog 

Ses chroniques Ce qui reste du temps qui passe.

Dernières parutions

Heures de Paris, les nouvelles minutes parisiennes 1900-2020, La Bibliothèque, 2020, 22€

Dans la lignée de ces magnifiques « albums » collectifs, Minutes parisiennes, de l’éditeur Ollendorff, dont il s’inspire par la qualité de l’édition (maquette, illustrations, papier ), ce premier tome croise la chronique sensible de trois heures d’un soir de Paris,  7h, 9h et 10h ; chacune vue par des auteurs de 1900 : Gustave Geffroy (1855-1926), Joris-Karl Huysmans (1848-1907), Charles Jouas (1866-1942), Jean Lorrain (1855- 1906) et de 2020, Jean-Philippe Domecq (texte et photos) et la dessinatrice Nadja.

Bibliographie sélective chez Pocket Agora

  • Le film de nos films (2020)
  • Comédie de la critique, Trente ans d’art contemporain (Pocket, 2015)
  • Ce que nous dit la vitesse (2013)

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