Culture

Le carnet de lecture d’Emmanuelle Bertrand, violoncelliste et comédienne

Auteur : Olivier Olgan
Article publié le 5 mars
 2021

Friandes d’expériences et de rencontres musicales, Emmanuelle Bertrand ne se refuse aucune audace ; former un duo de 20 ans avec son mari Pascal Amoyel, changer d’instrument pour vivre au plus intime du répertoire de Bach au XXe, faire évoluer le concert en spectacle musical, prendre fait et cause pour des compositeurs de son temps ou réhabiliter une méconnue, Marie Jaëll (1846-1925) dont la violoncelliste joue en streaming le Concerto samedi 6 mars avec l’Orchestre de Bretagne.

Emmanuelle Bertrand, ou l’intimité de la voix du violoncelle Photo © Niko Rodamel

Fidèle à l’esprit plutôt qu’à la lettre

Sa liberté d’interprète, avec ce que cela implique de refus des cloisonnements mentaux ou carriériste, lui fut révélée par Henri Dutilleux (1913-2013) dont elle fut proche. Alors qu’elle s’escrimait à suivre à la lettre les indications très précises de la partition. Le magnifique compositeur lui a glissé : “L’esprit est là, et c’est I’essentiel. Vous pouvez maintenant prendre toutes les libertés que vous voulez“. Cet esprit plutôt que la lettre celui qui l’anime pour transmettre et partager, la Révélation des Victoires de la Musique 2002 en nourrit depuis chaque note et tous ses projets.

La fusion d’une musicienne avec son instrument

« Le rôle des musiciens d’aujourd’hui est de jouer des musiques d’aujourd’hui sur des instruments d’aujourd’hui » : quand Emmanuelle Bertrand revendique d’être de son temps, l’ancienne élève de Jean Deplace et de Philippe Muller veut dire qu’elle refuse de s’amputer d’une partie du répertoire, ni d’une manière de pratiquer son instrument.
Aussi à l’aise dans des pièces baroques que dans les sonates de Nicolas Bacri ou Chanson pour Pierre Boulez de Luciano Berio qu’ils ont composées à son intention, la violoncelliste veut profiter des rapports privilégiés de son instrument avec le XXéme siècle : « C’est au XXe siècle que le violoncelle a connu son plus grand épanouissement et que ses immenses possibilités ont été explorées ». La façon dont elle fait vibrer les Trois strophes sur le nom de Sacher de Dutilleux, ou les Sonates d’Alkan et de Brahms montre qu’elle savoure et sait faire apprécier ces bijoux d’élégance et de fougue. Surtout avec l’aiguillon fusionnel de son ‘Gevry-Chambertin’, œuvre magistrale de 1995 du luthier Jean-Louis Prochasson dont elle dit « il a ceci de spécifique qu’il ne concurrence pas la voix humaine: il la transpose avec finesse et ampleur sur le plan de l’émotion. »

24 heures de la vie audacieuse d’une musicienne

Sa démarche artistique est aussi pragmatique (jouer en ensemble ou en chambre permet d’interpréter des compositeurs qu’elle n’approcherait pas autrement) que dynamique ; elle n’a pas peur de porter des pages nouvelles à un public dont la directrice artistique du Festival de violoncelle de Beauvais depuis 2012 sait par expérience qu’il est toujours plus ouvert que veulent bien le croire les organisateurs de spectacle.
Et ses audaces – en duo musical depuis 20 ans avec son mari, le pianiste Pascal Amoyel ou en soliste,  elle ne cesse de les multiplier ; avec l’écriture et la création de spectacles musicaux tels que Le Block 15 qui raconte l’histoire vraie de musiciens rescapés des camps durant la Seconde Guerre mondiale, Le Violoncelle de guerre (2018) en hommage à Maurice Maréchal et à son violoncelle de fortune fabriqué dans les tranchées de la Première Guerre mondiale. Plus récemment, consciente de son devoir de transmission, elle signe avec son mari, « Une petite histoire de la grande musique, ou la musique racontée à ma fille ».  Elle repartira bientôt sur les routes avec « 24 heures dans la vie d’une femme » inspirée de l’oeuvre de S. Zweig, a accompagné du quintette SYLF et du comédien Gilles Chabrier dans une mise en scène de Laurent Fréchuret.

La rencontre explosive du Carlo Tononi la plonge dans les Suites de Bach

A force de bousculer les lignes , c’est devenu une seconde nature, qui la rend si attachante et si libre. Il suffit parfois d’une rencontre avec un instrument pour changer de trajectoire,  comme celle de ce violoncelle du XVIIe conçu par le luthier vénitien Carlo Tononi (1675–1730) pour qu’elle n’hésite plus à enregistrer, les Six Suites de JS Bach, qu’elle désigne comme « l’alpha et l’oméga, l’union idéale du sacré et du profane, l’essence de l’âme populaire sublimée par un esprit bâtisseur.» Pour lui redonner ce qu’elle nomme sa « voix originelle » elle n’a pas hésité à lui offrir des cordes en boyau, un archet baroque et un diapason à 415 Hz. Et de partir pendant deux années, à l’aventure. Le résultat est un ‘précipité’, pour l’auditeur au sens chimique du terme, d’une unité musicale retrouvée, et d’un accomplissement intime inouïe : « dès le début du travail, reconnait-elle dans le livret de l’enregistrement Harmonia Mundi (2019), j’ai eu l’impression que s’opéraient au travers de ce violoncelle, une convergence, une simultanéité entre l’écriture de Bach et sa matérialisation sonore : une connexion inouïe ! »

De nouvelles rencontres marquantes

Rien de surprenant qu’Emmanuel Bertrand souhaite partager son coup de cœur pour  Marie Jaëll (1846-1925), compositrice aux milles vies dont elle promeut depuis deux ans le Concerto : « La pianiste virtuose a été tout à fait reconnue en tant qu’interprète, ce qu’elle méritait amplement, mais pas comme compositrice car je pense que, tout simplement, la société de l’époque n’était pas prête pour ça. » Et ce n’est une salle vide qui l’arrêtera son engagement de le jouer en streaming samedi 6 mars complété par l’Elégie de Fauré, le 13 mars. Et vous pourrez constater que l’admiration et la curiosité d’Emmanuel Bertrand est communicative.

Le carnet de lecture d’Emmanuelle Bertrand

Stefan Zweig, 24 heures de la vie d’une femme. Aussi loin que remonte ma mémoire, l’oeuvre de Zweig s’enlace aux racines d’une part importante de mon apprentissage musical. C’est la musique qui m’a menée à lui, Dvorak, Smetana, Janaceck, ont été autant de guides pour aller à la rencontre de son oeuvre. Au fil des années, une forme de conscience a succédé à cet instinct avec lequel, encore adolescente, j’avais avidement dévoré ses Nouvelles. Plus qu’intemporelle, leur lecture me semble extraordinairement moderne et percutante. Le rapport au temps, la place de la femme dans nos sociétés modernes sont autant de questionnements posés par ce texte. J’ai souhaité lui consacrer un concert-théâtral qui sera créé à l’automne 2021 avec l’Ensemble Sylf et le comédien Gilles Chabrier dans une mise en scène et adaptation de Laurent Fréchuret.

 

Maurice Maréchal est mon « grand-père du violoncelle », il était la Maître de mon Maître, le violoncelliste Jean Deplace, qui fut son dernier élève au début des années 60 au conservatoire de Paris. Enfant déjà, j’avais été fascinée à l’écoute d’un disque par cette sonorité solaire, ample et généreuse. Voilà dix ans, j’ai souhaité lui rendre hommage dans le programme « le violoncelle de guerre » pour lequel mon luthier Jean-Louis Prochasson a réalisé une copie du violoncelle fabriqué pour Maurice Maréchal par deux poilus en 1915 à quelques pas des tranchées. Une histoire émouvante et exemplaire qui démontre que la musique est parfois le fil qui rattache l’homme à la vie.

 

Mozart ou la vie, Florence Badol-Bertrand (éditions Seguier). 1778, histoire de la rencontre imaginée entre Mozart et Joseph-François Garnier, hautbois solo de l’opéra. Mozart séjourne à Paris en quête d’une place de kapellmeister. Dans la routine musicale de la capitale, personne ne porte vraiment attention à son talent. Seul Garnier, de sa place à l’orchestre, réalise qu’il n’a jamais eu l’occasion de jouer une telle musique, de vivre des moments aussi intenses et de ressentir de telles émotions. Se noue alors une amitié indéfectible entre les deux musiciens, Garnier accompagnera Mozart jusqu’à ses derniers instants.
Ma soeur Florence est décédée prématurément le 26 décembre 2020. Auteure, musicologue, professeure au Conservatoire Supérieur de Paris et à Sciences-Po Paris. C’est avec une extraordinaire capacité à transmettre qu’elle nous a livré dans ce roman le fruit de plusieurs décennies de recherche sur l’oeuvre de Mozart.

 

Looking for Beethoven, de et par Pascal Amoyel. A l’heure du premier confinement, Pascal Amoyel venait de donner son spectacle « Looking for Beethoven » durant quatre mois à guichet fermé au Théâtre Le Ranelagh à Paris et s’apprêtait à entamer une grande tournée pour célébrer le 250ème anniversaire de la naissance de Beethoven. J’ai été littéralement transportée par ce spectacle musical que j’au dû voir une bonne vingtaine de fois, dans lequel Pascal Amoyel mène une enquête palpitante sur les 32 Sonates de Beethoven et révèle un visage bouleversant du compositeur. Harmonia Mundi a eu l’excellente idée d’enregistrer ce spectacle que l’on peut donc entendre depuis peu, de quoi patienter avant de le retrouver sur scène en tournée.

Olivier Greif , Sonate de Requiem, pour violoncelle et piano. J’ai eu le privilège de connaitre cet immense compositeur disparu en 2000 dont Pascal Amoyel est l’un des interprètes emblématiques. Il fut ainsi un merveilleux « passeur » lorsque nous avions enregistré ensemble la Sonate de Requiem et le Trio (harmonia mundi 2007). Ce disque est partie intégrante de l’ADN de notre duo qui, après une quinzaine d’enregistrement, célèbre cette année son 20ème anniversaire. Pour cela nous revenons à nos premières amours avec un disque Brahms à paraitre l’été prochain, qui sera consacré aux deux Sonates pour violoncelle et piano, deux Danses hongroises et Six lieder “Chants d’amour » (harmonia mundi).

Pour suivre Léo Warynski et les Métaboles

Tout sur Emmanuel Bertrand
Sa chaine Youtube

Prochains concerts

Discographie chez harmonia mundi : Bach, Chopin, Dutilleux, Grief…

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