Culture

Molière et Me#too

Auteur : Jean-Philippe Domecq
Article publié le 29 novembre 2018 à 14 h 10 min – Mis à jour le 12 décembre 2018 à 17 h 10 min

Une nouvelle biographie de Molière, la plus sérieuse à ce jour, remet les légendes en place et les pendules à l’heure. A l’heure justement de Me#too et du buzz, il faut bien constater que Molière, décidément, n’est pas éternel par hasard ni tradition…

Molière et Me#too

Molière et Me#too

A bonne école… des femmes

Lorsque fut donnée L’Ecole des femmes, le bruit courut, et court encore, que cette histoire de vieux barbon qui se fait piéger par la jeunette qu’il croyait faire à sa main, relatait… en sous-main les déboires conjugaux de Molière qui venait d’épouser Armande Béjart, de vingt et un ans plus jeune, après avoir convolé avec la mère, Geneviève. Deux comédiennes qui plus est, ce qui voulait dire « légère » et d’infâmes mœurs » selon le droit canon à l’époque. En vérité et dût-on être déçu, ce n’est pas qu’il n’en est rien, c’est qu’on n’en sait rien, démontre et démonte Georges Forestier, spécialiste de Molière et co-responsable des rééditions des œuvres du plus joué des dramaturges comiques. Et force est de reconnaître, en voyant et lisant entre autres cette pièce, que si Molière est encore joué et avec tant de succès, c’est qu’il nous parle. Comment notre féminisme ne jubilerait-il pas d’entendre la jeune fille qu’Arnolphe a cru se réserver et le préserver du cocuage, lui avouer, toute ingénue puisqu’il l’a voulue telle, qu’un jeune homme vient de lui dire, oh oui, « des mots les plus gentils du monde,/ Et dont (…)/ La douceur me chatouille et là-dedans remue/ Certain je ne quoi dont je suis toute émue »…

Ecouter –> RCF : Molière de la légende à l’histoire

La peur des femmes

A vrai dire, le public en riait tout autant à l’époque, et pourquoi ? C’est qu’à l’âge classique il y avait homogénéité de vues esthétiques et morales entre l’art et le public cultivé ; nul besoin donc d’avant-gardisme pour comprendre les nouveautés de Molière ou Racine après les frères Corneille, qui prirent ombrage et firent pamphlets contre ces nouveaux-là qui balayaient leur fameux et fâcheux conflit du devoir et des passions. On était tous des Monsieur Jourdain du féminisme dans les salons qui se passionnaient pour cette question fondamentale en effet : une femme intelligente trompera-t-elle nécessairement son époux ? La question, seule posée et pas réciproque, prouve tout de même que la libération égalitaire des mœurs n’était pas dans les esprits. Molière en tout cas fit comme si sa pièce faisait scandale, ce qu’elle ne fit pas, au contraire ; pour faire mousser plus encore son succès, il inventa le buzz, en troussant, vite fait bien fait, une pièce au titre bien propre à faire polémique, La Querelle de l’Ecole des femmes, où il met en scène de savantes discussions de salon en faisant rire sur le dos d’imaginaires contradicteurs scandalisés, ainsi qu’un auteur représentatif de l’éternel retard de la critique littéraire sur la nouveauté des œuvres que le public, lui, capte. C’était un temps où le grand public n’était pas le gros public.

De quoi sortir de notre narcissisme historique

Louis XIV en tout cas, bien conseillé par Colbert qui lui avait fait comprendre qu’en sponsorisant, pardon, en vouant son mécénat aux artistes les plus novateurs il s’assurait une gloire historique plus éternelle encore que par la guerre, soutint toujours Molière contre le jésuitisme et ce qu’on ne pouvait appeler le conformisme en ce siècle où il n’importait rien tant que de fondre son portrait dans la galerie des autres et des Glaces. N’empêche que Molière avait pu, avant l’Ecole des femmes, s’amuser de ces savantes discussions de salon autour de l’amour : les Précieuses ridicules en vérité n’existaient guère alors, le dramaturge a simplement soufflé la mode des discussions galantes qui auraient pu devenir caricaturales s’ils ne les avait d’avance caricaturées…
Reste pour nous ce sentiment troublant d’une monarchie absolue qui tolère la critique culturelle et morale plus vite que notre démocratie pourtant libérée de l’absurde pouvoir de ceux « qui se sont donné la peine de naître et rien de plus ».

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Le livre : Molière, Georges Forestier, collection « Biographies », NRF, éditions Gallimard, 344p. et cahier d’illustrations, 24€. Ce professeur à la Sorbonne est également auteur d’un Jean Racine en 2006…

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Le livre : Molière, Georges Forestier, collection « Biographies », NRF, éditions Gallimard, 344p. et cahier d’illustrations, 24€. Ce professeur à la Sorbonne est également auteur d’un Jean Racine en 2006 dans la même collection et éditeur. Toujours chez Gallimard, les œuvres complètes de ces deux dramaturges dans la Bibliothèque de la Pléiade et en collection « Folio classiques ».

Ce qui reste de ce qui passe, chronique

Le théâtre :
-L’Ecole des femmes est adaptée par Stéphane Braunschweig qui tire intelligemment la dimension psychanalysable de la pièce vers la thérapie de couple, mais donne dans le Molière à vélo quand c’était à moto dans les années 70.
–> jusqu’au 29 décembre
Théâtre de l’Europe, place de l’Odéon dans le VIème arr.

-L’Avare. L’adaptation que met en scène Jean-Philippe Daguerre paraît là plus cohérente, selon l’avis toujours fort avisé de Jacques Frémontier dans son très recommandable site culturel en ligne : Octoscopie
–> jusqu’au 14 janvier 2019
Théâtre du Ranelagh, 5 rue des Vignesdans le XVIème.

En DVD
On s’offrira l’enregistrement, au souffle d’été nocturne de la Cour des Papes au Festival d’Avignon en 2001, de l’Ecole des femmes brillamment mise en scène par Didier Bezace avec un Pierre Arditi en Arnolphe qu’il éternise au moins autant que Louis Jouvet dans le rôle, chez –> Arte-Vidéo.

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