Culture

Leçons ou Passions, la musique transcende le confinement de Pâques

Auteur : Olivier Olgan
Article revu le 28 mars 2024

Thème central de la foi chrétienne, la passion du Christ – de la nuit au jardin des Oliviers jusqu’à la Résurrection – représente aussi l’expression d’une souffrance universelle, mise en musique dés le moyen âge. Les Leçons des Ténèbres catholiques et Les Passions (Jean, Matthieu, Luc) luthériennes ont produit des chefs d’œuvres pour pénétrer au plus près le mystère de Pâques. Leur puissance tient à ce qu’elles ouvrent de spiritualité et laissent de silence, en échos aux sourdes inquiétudes en Terre Sainte, aux frontières de l’Europe. Olivier Olgan propose une discographie sélective – de Bach à Schûtz, de Charpentier à Couperin – qui magnifie la Semaine Sainte et transporte une ferveur loin du quotidien.

Albrecht Dürer. Passion, Le Christ sur le mont des oliviers.

Albrecht Dürer. Passion, Le Christ sur le mont des oliviers. Photo DR

Les Lamentations de Jérémie, un élan universel

Un élan d’abord, non pas même celle d’une seule religion, mais une dynamique qui puise dans le creuset d’une prière presque éternelle, celle que le génie particulier du peuple juif a pu dire d’essentiel et d’unique : Les lamentations de Jérémie,  L’un des plus beaux poèmes de l’ancien testament est repris et ré-intériorisé par la piété exacerbée des christianismes qui, chacun à leur manière, le transfigure.

Le chrétien devient le spectateur presque le participant de la nuit la plus profonde de l’histoire du Salut. Nuit de la solitude du Christ et de son abandon le plus total puisque tous ses disciples, même les mieux aimés, dormaient.
Jean-François Labie, Le visage du christ dans la musique Baroque (Fayard)

La Semaine Sainte devient l’occasion de la revivre à travers des chefs d’œuvre aux interprétations sans cesse renouvelées.

 

Caravage, La Flagellation, 1607 Naples à Paris (musée de Capodimonte au Louvre) Photo OOlgan

Grandeur et beauté d’une liturgie codifiée

La sensibilité particulière d’un moment spécifique de l’histoire rend propice une certaine forme d’émotion et de recueillement : les Passions comme les Leçons, qu’elles soient de ténèbres ou de lumière, sont en musique, un genre fort ancien.
Les gestes du Christ et surtout ses dernières paroles trouvèrent très vite au Moyen-Age un écho dans le plain-chant et ensuite à la Renaissance dans la polyphonie.
Suscitant la composition d’épisodes à plusieurs voix pour de véritables ‘passions-motets’, les musiciens de toute l’Europe – Walter, Scandelio, de Lassus, de Victoria, Guerrero, Byrd ont illustré et codifié une dramaturgie, avant qu’elles ne deviennent une spécialité de l’Allemagne luthérienne.

Les magnifiques et pénétrantes Passions de Heinrich Schütz (1585 – 1672) en furent l’apogée avec leur récitatif sublime nourri de tournures mélodiques du plain-chant, et ces chœurs superbes qui personnifient la foule, elles annoncent celles de Jean Sébastien Bach (1685-1750).

Le goût baroque pour les larmes

Masaccio, Crucifixion, 1426 , Naples à Paris, Musée de Capodimonte Photo OOlgan

La piété du Grand Siècle, davantage portée sur la rhétorique et le goût des larmes, plonge ses racines dans le plain-chant médiéval. « L’originalité de la démarche, explique Jean-François Labie, est de s’être placée au-delà de toute prière formulée, au point où la musique s’inscrit dans le silence du texte. (…) C’est ce qu’à compris le génie d’une génération de compositeurs qui nous donnent un chant capable d’exprimer, sans y mettre de frontières, notre douleur et notre joie. » Plus précisément vers cette douceur intérieure, cette émotion grave et tendre, sans éclat ni agitation, magnifiée dans ce genre spécifiquement français des Leçons de Ténèbres.

Le triple office des Ténèbres nous fait pénétrer au cœur le plus amer, le moins compréhensible de l’histoire de notre salut.
Jean-François Labie.

C’est là que tout se noue : la lamentation juive, la poésie du prophète Jérémie, l’élévation chrétienne, la beauté de la liturgie. L’émotion baroque est transfigurée par la tendresse d’artistes à la foi chevillée au corps, aux textes et aux notes. C’est cette conjonction de miracles superposés qui fait la grandeur particulière de leurs œuvres. Par une sorte de miracle, ce Grand Siècle français si attaché aux notions d’ordre et de dignité a donné une forme intime et une mise en scène dramatique au mystère le plus fulgurant, celui de l’agonie du Christ.

Les Leçons, véritable mise en scène de la pénitence pascale

Germaine Richier, Christ d’Assy, 1950 (Bronze), (Centre Pompidou) Photo OOlgan

Très en faveur dans la France de la fin du XVIIème et de la première moitié du XVIIème, les cérémonies de la Semaine Sainte étaient suivies à Paris comme elles le sont aujourd’hui en Espagne. Avec ferveur, même si la mode s’en mêla. La musique en profita. Alors que la fréquentation d’opéras était interdite, la « dévotion » attirait des chanteurs en mal de pénitence, et un public toujours plus important particulièrement dans les couvents.
Les plus grands compositeurs du temps y consacraient le meilleur de leur musique : Lambert, Couperin, Delalande et Charpentier satisfont le goût de la cour de Louis XIV pour le noir et le lugubre, déclenchant grâce à une mise en scène minutieuse les pleurs d’une assistance à la sensibilité exacerbée.

Cet office très marqué par la symbolique trinitaire, l’était plus encore dans son rituel visuel.

Si pour des raisons pratiques il se tenait en fin d’après-midi – au lieu de mâtine – quinze cierges (les 12 apôtres et les trois Maries au tombeau du Christ) étaient éteints un à un au fur et à mesure, en souvenir de l’abandon de Jésus par ses apôtres. L’extinction progressive de la lumière rappelait les ténèbres qui couvrirent la terre lorsque Jésus mourut sur la croix. Le dernier restant allumé représentant le Corps du Christ et sa résurrection.
A cette disparition progressive de la lumière répond une musique particulièrement élaborée, une dramaturgie oscillant entre gémissement et colère, mélange d’effusion, d’intime et de mystère.

La piété catholique française si pénétrante rejoint l’émerveillement Luthérien

Ayant choisi un chemin d’expression très différent, face au mystère « planétaire » de la Crucifixion (lire François Boespflug) d’un homme dont la douleur est la garantie personnelle de notre salut. Tous – de Schütz à Bach  – emploient une vocalise dépouillée et sublime pour exprimer une ferveur contre drames et souffrances à garder une espérance.

Le bouleversant drame lyrique luthérien

L’introduction des chorals luthériens dans les Passions en musique – effaçant au passage le latin au profit de la langue vernaculaire – est due à l’initiative, en 1663, d’un compositeur allemand au nom prédestiné, Johan Sebastiani.  Sa Passion selon St Matthieu est la première « passion-oratorio » dans la forme que Kuhnau, Haendel, Keiser, Mattheson, Telemann ne vont cesser d’enrichir.

Bach porte la plus grande tragédie de l’Histoire au plus haut degré de perfection

Avec deux chefs d’œuvre, la Passion selon Saint Jean (le 7 avril 1724), et la Saint Matthieu (le 15 avril 1729). Cette dernière est pourtant reçue fraîchement par les paroissiens de St Thomas de Leipzig, obstinément attachés à la tradition, mais surtout bousculés dans leur confort intellectuel. Si la St Jean est plus objective (le drame se déroule devant nous), la St Matthieu est plus intime, plus intérieure. Jamais plus proches nous ont semblé les blessures de la Mère, plus proches les paroles du fils. C’est une méditation profonde et passionnée, qui donne moins à voir qu’à ressentir. 1731, Bach fera entendre la Saint Marc malheureusement perdue (comme deux autres sic) même si elle est régulièrement reconstituée.

Le reproche d’insuffler de la théâtralité (récitatifs, arias) aux textes sacrés s’efface devant la volonté unique d’humilité et de ferveur. « Bach trouve sa première justification triomphale de l’injonction de Luther. »

de Ribera, La déposition du Christ, 1622-1624, Louvre Photo OOlgan

Ce n’est pas par les paroles ou les apparences, mais bien à travers la vie et la véracité [des actes] que la Passion du Christ doit être vécue‘. C’est bien de prédication spirituelle et de commentaire de la foi qu’il s’agit. (…) Musicien de l’absolu, Bach n’a que faire de la représentation et du simulacre, et de tout ce qui réduit la profondeur et l’immensité du drame à des accessoires. (…) Car c’est à la musique de prendre en charge toute la substance du drame. Ses pouvoirs ne sont-ils pas infiniment plus puissants que le jeu de comédiens sur la scène théâtrale.
Gilles Cantagrel, Sur les traces de Bach, Buchet.

Personne n’a mieux réussi à chanter l’homme  nu – et au-delà l’humanité toute entière- devant son destin.

Piero della Francesca, La Résurrection, c. 1460s, (détail) Museo Civico, Sansepolcro Photo DR

Tout peut recommencer. La Résurrection

Le centre de la foi chrétienne est la résurrection du Christ, promesse de vie pour tous. La Crucifixion étant à concevoir comme un passage, non comme une fin en soi.
François Boespflug La Crucifixion dans l’art, un sujet planétaire (Bayard, 2019)

L’inébranlable foi de Bach se mue en une explosion de joie avec l’Oratorio de Pâques, BWV 249.

Olivier Olgan

Vivre la Semaine Sainte

Agenda
jusqu’au 6 avril, Semaine Sainte au Château de Versailles
Tradition protestante
  • Schütz
    • Larmes de résurrection, Simon-Pierre Bestion, La Tempête, Centre musique baroque de Versailles, Alpha, 2018
    • Geistliche Chormusik, Philippe Herreweghe, Harmonia Mundi, 1996
    • Passion selon St Jean SWV 481, Hans-Christoph Rademann, Dresdner Kammerchor, Carus 2016
    • Passion selon Luc SWV 48 + Die sieben Worte, SWV 478, Gustav Leonhardt, Leonhardt Consort, Monteverdi-Chor Hamburg, Warner Music 2022
    • Passion selon St Matthieu, SWV 479 Hilliard Ensemble, Warner Music 2022
  • Bach.
    • Passion selon St Matthieu, BWV 244,
      • Raphaël Pichon, Pygmalion, Julian Prégardien, Stéphane Degout, Sabine Devieilhe, harmonia mundi, 2022
      • John Eliott Gardiner, Monteverdi Choir, English Soloists, SDG, 2017
      • Gustav Leonhardt, Deutsche Harmonia Mundi, 1990
    • Passion selon St Jean, BWV 245
      • John Eliot Gardiner. Monteverdi Choir, English Soloists, DG 2022
      • Philippe Herreweghe, Collegium Vocale Gent, 2020
    • Passion St Marc BWV 247
      • Jordi Savall La Capella Reial de Catalunya, Alia Vox, 2019
      • Peter Schreier, Philips 1997
  • Haendel
    • Messiah HWV, John Nelsons, The English Concert & Choir, Warner, 2023
    • Brockes – Passion HWV 48, Richard Egarr Academy of Ancient Music, AAM, 2019
  • Telemann : Brockes – Passion, Rene Jacobs, RIAS Kammerchoir, Harmonia Mundi, 2009
  • Haydn Les Sept dernières paroles du Christ en Croix HobXX/1
    • Pierre Cao, Le Madrigal de paris, Studio SM, 2013
    • Laurence Equilbey, Accentus, Naive, 2006

Grand Siècle français

  • Charpentier : Leçons de Ténèbres du mercredy, Jeudy, Vendredy Saint
    • Hervé Niquet, Le concert spirituel, Glossa, 2002
    • Gérard Lesnes, Il Seminario musicale, Erato Warner, 2008
    • Kossenko, Arte dei Suonatori, Alpha, 2012
  • Couperin. François : 3 Leçons de Ténèbres
    • + Clérambault : MiserereVincent Dumestre, Le Poème Harmonique, Alpha 2014
    • + Motets Les Ombres, Mirare, 2018
    • + Motet pour le jour de Pâques – Hoogwood, The Academy of Ancient Music, L’oiseau lyre, 2014
    • Christophe Rousset, Les Talens Lyriques, Decca 2000
  • Charles-Joseph Van Helmont, Leçons de ténèbres, Nicolas Achten, Scherzi Musicali, Ricercar, 2023

Tradition catholique 

  • Thomas Tallis, Lamentations de Jérémie, Noah Greenberg, New York Pro Musica, DG Universal, 2023
  • William Byrd, Mass for Five Voices, Ave verum corpus; Lamentations, Owain Park, The Gesualdo Six, Hyperion, 2023
  • Scarlatti. A : Passio secundum Ioannem, René Jacobs. Deutsche Harmonia Mundi, 2012
  • Pergolèse : Septem verba a Christo, Rene Jacobs, Akademie fur Alte Musik, Harmonia Mundi, 2013
  • Veneziano : Passione, secondo Giovanni, Antonio Florio, Cappella Neapolitana, Glossa, 2016
  • Caldara : La Passione di Gesú Cristo Signor Nostro, Fabio Biondi , Stravanger Symphony Orchestra, Glossa, 2015

en coffrets

Bibliographie sélective :

  • Jean-François Labie. Le visage du christ dans la musique baroque. Fayard, 1992, 600 p. 32€
  •  Luigi Garbini. Nouvelle histoire de la musique sacrée. Du chant synagogal à Stockhausen. Bayard, 2010, 590 p. occasion
  •  Gilles Cantagrel. JS Bach. Passions, messes et motets. Fayard, 432 p. 24 €
  • John Eliot Gardiner. Musique au château du ciel. Un portrait de JS Bach, Flammarion, 2014, 740 p., 35€
  • Francois Boespflug. Crucifixion. La crucifixion dans l’art – Un sujet planétaire. Bayard, 2019, 300 ill. 560 p., 59,90€

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