Culture

Petit carnet de lecture par temps de covid-19 : Belinda Cannone

Auteur : Olivier Olgan
Article publié le 5 juin 2020

Essayiste et romancière, l’auteur de “L’Adieu à Stefan Zweig” et de « S’émerveiller » est aussi une grande lectrice, qui a profité du confinement pour lire.
A la demande de Singulars, Belinda Cannone confie les lectures de Covid qu’elle recommande : des classiques Giono, Ramuz, Balzac, Garnett, Webb, mais aussi des nouveautés ; Nathalie Azoulai  et Ruth Zylberman.

D’abord des textes sur la maladie (forcément).

Dans Le Hussard sur le toit (1951), Giono décrit l’épidémie de choléra qui frappe la Provence, au début du XIXe siècle. Son hussard traverse les villages décimés par la maladie où les plus bas comportements ont libre cours. Ce relâchement général, cette avidité et cette indifférence, ce sont les mêmes que rapporte Thucydide, dans cinq pages étonnantes de l’Histoire de la guerre du Péloponnèse (IVe s. avant J.-C.), où il raconte comment, lorsque la peste se développe à Athènes, chacun, craignant de mourir bientôt, ne cherche plus qu’à jouir sans retard « en songeant que les biens et la vie étaient éphémères ». Chez Giono, le hussard affronte laideur, bassesse et mort sans jamais se départir de sa joie de vivre, de son appétit de mouvement, et en ne craignant pas de mourir à son tour : lui a décidé de rester du côté du vivant, et en effet, bien que s’y confrontant, il ne sera pas affecté par la maladie. Dans ce désastre, à aucun moment Giono ne renonce à peindre l’extrême beauté des paysages et du hussard qui se dit souvent « au comble du bonheur ». Ainsi l’émerveillement nous saisit-il continument au fil de cette lecture.

Autre roman de la maladie, La Grande peur dans la montagne (1926), de Charles-Ferdinand Ramuz, qui fut une lecture capitale de ma jeunesse, un roman qui m’a donné envie d’être écrivain. Je l’avais lu après avoir découvert la haute montagne d’été et j’ai été éblouie par sa poésie. Un éleveur décide de conduire son troupeau passer l’été sur un pâturage très élevé où, vingt ans plus tôt, il était arrivé toutes sortes de malheurs. Ils se reproduiront : bêtes saisies par « la maladie » et qui mourront une à une, de même que les hommes. La grande beauté du texte tient aux évocations montagnardes et à la technique de narration : la voix narratrice « mime » la position du conteur de la veillée, dans une langue formidablement poétique.

Sans doute parce que le virus nous ramène à notre nature animale, ainsi qu’à nos rapports avec les animaux (ceux dont nous réduisons tant l’espace vital que devenus trop proches ils nous transmettent leurs maladies), j’ai relu deux histoires d’humanimalité (si vous permettez).

Un Homme au zoo (1924), de David Garnett. Un jeune homme et sa fiancée, très orgueilleux, ne cessent de se quereller. Comme elle lui cherche constamment noise, il prend une folle décision : aller se faire confiner (comme on dirait aujourd’hui) dans… une cage du zoo, entre deux grand singes, réduit au simple statut d’homo sapiens minimal. Le court roman raconte cet enfermement, et la torture des amoureux qui tournent en rond, notamment dans leur tête.

J’ai aussi relu La Renarde (1917), de Mary Webb, très beau roman anglais qui peint une jeune femme libre et sauvage, aimée de deux hommes que tout oppose, et qui finira – ah non, ne pas divulgâcher la fin. Il y a une grande profondeur dans la vision de l’humain et de la nature de Mary Webb.

J’ai découvert que Ferragus, chef des Dévorants (1834), de Balzac, doit être (il faudrait vérifier auprès des spécialistes du genre) le premier roman policier de la littérature française. Récit palpitant, on attend impatiemment la résolution du mystère (non, je ne la dirai pas non plus) qui conduit une chaste et amoureuse épouse vers des quartiers louches… Par ailleurs, roman de l’amour conjugal comme on en lit peu à cette époque où l’adultère est le maître-ressort fictionnel.

Enfin j’ai lu avec un extrême plaisir Juvenia (Stock, 2020) de Nathalie Azoulai qui est paru au début du confinement. Roman érotique, plein d’humour, d’imagination, de hauteur de vue et de crudité juste (jamais vulgaire), émerveillant par la liberté folle qui en émane. Dans une république imaginaire, on interdit aux hommes d’avoir des relations avec les femmes de vingt ans plus jeunes… Aïe !

 

Et en ce moment ?

Eh bien je suis en train de lire avec passion 209, rue Saint-Maur Paris Xe, de Ruth Zylberman (Le Seuil/Arte, 2019 – Arte car il existe aussi un film sur ce sujet). L’auteur est partie à la recherche des habitants et de l’histoire d’un immeuble, le 209, qu’elle évoque à travers le temps (depuis la création de l’immeuble), mais surtout au XXe siècle, puisque le 209 a abrité nombre de familles juives arrivées de Pologne entre les deux guerres. Aller aux archives, mais aussi rencontrer des survivants, faire parler le concierge ou les actuels habitants – expérience de la vie réelle à travers l’autobiographie d’un immeuble (c’est le sous-titre).

Quelques repères bibliographiques

Nathalie Azoulai, Juvenia, Stock, 2020
Ruth Zylberman, 209, rue Saint-Maur Paris Xe, Le Seuil/Arte, 2019

Nathalie Azoulai, Juvenia, Stock, 2020
Ruth Zylberman, 209, rue Saint-Maur Paris Xe, Le Seuil/Arte, 2019

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