Delage n’a pas d’âge

Une Association de fins amateurs a fait le pari de relancer un modèle unique d’une marque mythique : la « Delage V12 Labourdette » qui en 1937 n’eut que le temps de rivaliser avec les Mercedes, Auto-Union et autres Lagonda, avant de sortir de la piste de Montlhéry. Où ils entendent bien la faire tourner de nouveau en 2023. Dans l’aventure, ils ont embarqué grande école et artisans de haut lignage. Le projet est reconnu d’utilité nationale.

Delage n’a pas d’âge

Delage au salon de Paris 1937. Photo © DR

Du temps où les voitures de prestige étaient françaises

Après la Seconde Guerre mondiale, les marques françaises qui avaient tenu le haut de gamme automobile mondial, Delage, Delahaye, Talbot-Lago, Hotchkiss, ou Bugatti le franco-italien transnational européen avant l’heure, disparurent une à une. Jamais la France n’est revenue au pinacle. L’a-t-elle seulement cherché ? Question de priorité durant les années de reconstruction ; question de mentalité sociale aussi, les voitures de prestige heurtant notre devise égalitaire. Il n’est sans doute pas mauvais que soit révolu cet Ancien Régime où de grands bourgeois se faisaient construire du sur-mesure par les plus audacieux carrossiers et ingénieurs du monde. Mais justement, au vu de cette audace technique, c’est là que le bât blesse pour tous et non plus seulement pour les privilégiés. Car si les Français sont une nation d’ingénieurs, leurs automobiles d’avant-guerre le prouvent éloquemment et montrent la voie pour de futures audaces. C’est ce que pourrait bien démontrer un projet de renaissance prodigieuse.

Delage n’a pas d’âge

La Delage V12, son carénage intégral, son pare-brise ‘Vutotal’, son aileron de requin. Photo © DR

Un météorite de voiture

Il serait bon de se souvenir qu’en 1927 c’est une marque française, Delage, qui remporta le championnat du monde des constructeurs. Fort de ce succès, Louis Delage reprend les mêmes et recommence dix ans plus tard : – l’ingénieur Albert Lory pour le moteur, un V12 coiffé d’un arbre à cames central qui donnera son millésime au prototype et qui développe une puissance de 150 à 200 cv pour un poids total de 1 575kg et une vitesse maxi de 200km/h (il finira moteur de canot…) ; – et, pour la carrosserie, Delage fait appel au fameux Jean Henry Labourdette qui, s’inspirant des coques de bateaux, avait entre autres inventé le concept de « faux cabriolet 4 en 2 » pour la Lorraine Dietrich B3/6, dont on retrouvera le sillage sur deux coupés à longueur de coffre unique au monde, les Peugeot 203 puis 403, celle-là même qui, avec son imperméable froissé et sa femme toujours évoquée mais jamais visible, fit le succès américain du fameux inspecteur Columbo. Cette fois, Labourdette signa trois nouveautés qui campent la ligne époustouflante de la « Delage V12 Labourdette » : le premier pare-brise sans montant central, breveté significativement « Vutotal » pour sa visibilité unique et son inclinaison très aérodynamique. A quoi s’ajoute un carénage enveloppant comme jamais, jusqu’aux « dessous » de l’engin s’il vous plaît ; et, le clou : une dérive verticale façon requin à l’arrière. Qu’on retrouvera jusqu’en 1957 sur les Jaguar au temps de leurs victoires aux 24 Heures du Mans. Le châssis fut fourni par Delahaye, qui avait racheté Delage. Le tout tirait parti du nouveau règlement qui, autorisant les bolides du championnat à être à habitacle fermé, fit de Delage le créateur de la première « GT », susceptible de rouler sur route comme sur piste. Elle fit d’ailleurs sensation au Salon de Paris 1937. Puis elle entre en compétition pour le Grand Prix de l’ACF sur le circuit au fameux virage incliné de Linas-Montléry, où elle sort de piste et de l’histoire… jusqu’à nos jours pour sa renaissance programmée.

Du passé faisons l’avenir

Des hommes de fine culture automobile ont compris que c’est en ne faisant pas table rase du passé qu’on peut relancer l’avenir de la créativité, mais plutôt en refaçonnant ses coups de génie. En effet, lorsque la Société des Amis de Delage nous montrera en 2023 ce saurien fuselé, entièrement voué à son élan et enveloppé pour un CX hors-pair, l’industrie aura une représentation de ce qu’elle peut accomplir dès qu’elle ne se refuse rien. Preuve que cette Association a cette vision historique, elle a noué partenariat avec l’ingénierie française de pointe, en l’occurrence les Arts et Métiers – ParisTech, dont le campus de Châlons-en-Champagne sera en charge du projet ; mais aussi avec deux entreprises labellisées EPV (Entreprise du Patrimoine Vivant) pour réaliser les éléments relevant du savoir-faire traditionnel : Auto Classique Touraine pour la construction de la carrosserie et Touraine Radiateurs pour le refroidissement du (très) gros moteur, dont la Fonderie de la Varenne se chargera de fondre les éléments. Le projet est reconnu d’utilité nationale puisqu’en valorisant les enseignements d’excellence et le savoir-faire français, il donne une représentation de l’écosystème de l’industrie automobile française.

Delage n’a pas d’âge

Le prototype et son ingénieur. Photo ©  D.Cabart

Quand l’amour n’a pas d’âge, il roule en Delage…

On le voit, cette poignée d’amoureux d’une voiture star mérite qu’on crée pour eux le mot « Fin’amateurs » comme il y eut la Fin’amor médiévale. Et justement, un roman des plus sensuels, Un sport et un passe-temps de l’Américain James Salter (cf. « En savoir plus »), fait d’une Delage un personnage de roman à part entière. Les amants vont d’hôtel en auberge de province française, de l’automne au printemps, le temps d’un amour qu’ils savent voué à l’éphémère en raison de leurs différences sociales, elle jeune serveuse et lui fils de famille paumé, mais tous deux en profond respect conquerront des espaces charnels du soir à l’aube, à chaque étape où les conduisent les phares de la longue Delage bleue qui traverse les années cinquante.

Delage n’a pas d’âge

Photo © DR