Culture

Exposition : Ernest Pignon-Ernest (Fonds Hélène & Edouard Leclerc Landerneau)

Auteur : Thierry Dussard
Article publié le 4 novembre 2022

Avec plus de 300 œuvres de l’un des plus brillants artistes contemporains, génie du dessin, et précurseur de l’art urbain, le Fonds Hélène & Edouard Leclerc pour la culture à Landerneau réussit la gageure de suivre le processus de création d’Ernest Pignon-Ernest qui intervient depuis plus de cinquante ans dans l’espace public. L’exposition jusqu’au 15 janvier 23 révèle la puissance créative de sa façon d’appréhender l’histoire, dans la simultanéité des temps, liées à des lieux ou à des événements si difficiles à reconstituer.

Ernest Pignon-Ernest, Linceuls, 2012 FHEL 2022 Photo Thierry Dussard

Le passe-muraille du dessin

« Ma palette, ce sont les lieux, les lieux et leur histoire, déclare-t-il d’emblée. Je tente d’en capter la lumière, d’en comprendre l’espace, et la couleur des murs ». Dessinateur hors-pair, Ernest Pignon-Ernest porte un double prénom, comme pour mieux enfoncer le clou de ses convictions, et de son style à contre-courant de l’art contemporain. Voilà un homme qui n’a jamais été découragé par Marcel Duchamp, exposant un urinoir en 1917, pour affirmer que l’art vient de celui qui regarde, et non de l’œuvre elle-même.

Placé au seuil de l’exposition, Ecce Homo VII, 2012 donne l’exacte échelle de tout le parcours d’ Ernest Pignon-Ernest. Autant qu’une aventure esthétique, une anthropologie engagée © Ernest Pignon-Ernest © Adagp FHEL 2022

Ses fusains toisent de haut Photoshop

Son coup de crayon rappelle celui d’Ingres, dont le réalisme époustouflant tentait de rivaliser avec la photographie naissante. Mais aujourd’hui où la photo est partout, le retour au trait du dessin redevient révolutionnaire. La mine de plomb et le fusain toisent de très haut la palette graphique, et autres Photoshop. D’autant qu’Ernest Pignon-Ernest, loin de se cantonner au confort de l’atelier, ou aux splendeurs des galeries, a très tôt décidé de situer son art dans la rue. Non pas dans les beaux quartiers, mais sur les murs où la misère du monde suinte avec le salpêtre et la poussière.

 Je prends position. Mes images surtout prennent position.
Toute ma démarche est bâtie sur ça. Comment les inscrire dans la réalité
pour qu’elles fassent des lieux et de leur histoire le matériau essentiel
et le sujet tant plastique que sémantique de mes interventions.

E.P-E. interview du catalogue

Ernest Pignon-Ernest, Rimbaud, FHEL 2022 Photo Thierry Dussard

Un engagement politique par le dessin

Sa première intervention in situ, date de 1966, sur le plateau d’Albion. Il s’insurge alors contre la menace nucléaire, avant de ressusciter les images de poètes disparus. Celles du russe Vladimir Maïakovski (1972), du chilien Pablo Neruda (1981), de Jean Genet, ou du palestinien Mahmoud Darwich (2009) témoignent de son engagement politique aux côtés des résistants et des expulsés.
Mais c’est surtout avec Arthur Rimbaud (1978), et Pier Paolo Pasolini (2015), qu’il va marquer les esprits. Au point qu’il est « difficile de penser à eux sans qu’immédiatement leur silhouette ne s’imposent à nous telle qu’Ernest Pignon-Ernest les interpréta », souligne avec justesse Jean de Loisy, commissaire de l’exposition et du catalogue.

À l’origine toujours une émotion de l’ordre de l’affect.
Une réalité que je veux mieux comprendre,
partager.
Des déclencheurs à résonances humaines, sociales parfois.

Mais je n’ai jamais illustré du politique, des mots d’ordre, ou fait d’œuvres-manifestes.
Je crois que mes interventions sont
des interrogations, des interpellations, des révélateurs.

E.P-E. interview du catalogue

Vue de salle de l’exposition Ernest Pignon-Ernest © Adagp, Paris, 2022 Photo © Nathalie Savale FHEL, 2022

Mythes et légendes de Naples

Le parcours s’ouvre sur de grands dessins à la pierre noire, javel et encre, des nus suppliciés y évoquent la prison Saint-Paul de Lyon, où les stigmates de l’Occupation ont imprégné les murs. Puis se prolonge avec les Soulèvements, dessins militants en faveur des migrants et des chômeurs, avant de trouver son point d’orgue à Naples, la ville qui fait saigner les statues, où l’artiste est revenu durant huit ans pour coller sur les murs des viccoli les visages de la vierge Marie sous les regards de Virgile, du Caravage et du Vésuve. « Mes images interrogent les mythes grecs, romains, ou chrétiens, qui se superposent sans jamais s’effacer », confie-t-il, conscient du caractère transitoire de son travail.

Ernest Pignon-Ernest Le Soupirail Naples 1988-1991 © Ernest Pignon-Ernest © Adagp, FHEL 2022

La péremption d’œuvres éphémères

Au péremptoire de l’Art, Ernest Pignon-Ernest oppose la péremption de ses œuvres éphémères. « Naples est une ville poreuse et palpitante, une ville-femme, une ville-mère », ajoute-t-il de sa voix douce, au timbre chaleureux. Et il faut s’arrêter devant sa Femme avec le feu entre les jambes, dont il a brûlé le pubis, pour comprendre sa manière de donner corps à une légende. Ce mythe, une fois matérialisé, va s’effacer dans le décor, puis se dissoudre avec le temps. Avant de s’esquiver, à l’instar du poète du Bateau ivre affiché sur les murs de nombreuses fois en des lieux différents, pour symboliser l’errance, et enfin sa disparition.

Au centre de la mise en scène la sérigraphie Donna con lenzuolo [Femme au drap] Naples, 1990 © Adagp, Paris, 2022 Photo © Nathalie Savale FHEL, 2022

Ballade de Rimbaud à Segalen

En Bretagne, Pignon-Ernest a retrouvé la haute figure de Victor Segalen croisée dans les livres à Pékin, près de quarante ans plus tôt. « Je distingue un cheval de pierre et je lance le mien à ses trousses », écrivait le poète-archéologue, éperonnant notre imagination dans une course perdue d’avance. L’artiste s’y confronte avec un bonheur inégal, sans que l’on sache si le temps lui a manqué, ou si le mystère du découvreur des Stèles chinoises reste entier.
Pour son dixième anniversaire, le Fonds Hélène et Edouard Leclerc réussit en tout cas, après Fromanger, Mattoti et Bilal… à étonner par l’exigence de ses choix.

Ernest Pignon-Ernest, Segalen, Adagp, Paris, 2022 Photo Nathalie Savale FHEL, 2022

#Thierry Dussard

Pour aller plus loin d’Ernest Pignon-Ernest

Jusqu’au 15 janvier 2023. Fonds Hélène & Édouard Leclerc pour la Culture, Aux Capucins, 29800 Landerneau

Catalogue : sous la direction de Michel-Édouard Leclerc, Ernest Pignon-Ernest, Jean De Loisy, Editions FHEL, 216 p. 35€

Passionnant travail à trois voix posé dés l’entretien d’ouverture pour tenter de cerner une œuvre hybride définie par Jean de Loisy comme « conjugaison du dessin, de la performance, du happening, de la sculpture sociale et de la photographie… » Somptueusement illustré de centaines de documents, il s’appuie sur les lectures soutenues et passionnées par l’artiste, les repérages soignés des espaces, le cadrage des situations, les enquêtes ou rencontres avec les habitants, pour « des esquisses qui se multiplient comme sur le sketchbook d’un metteur en scène, préparation collective des sérigraphies, collages clandestins avec ses dangers, ses aventures, à Ramallah, Port-au-Prince, Alger, Naples ou tout simplement Paris. »

Insistant sur le fait que le dessin n’est qu’un point de départ et partie de l’œuvre, Jean de Loisy multiplie dans une langue limpide de stimulantes analyses sur les lieux, la fragilité du papier, la réception des habitants… : « Les lieux ont construit la conception si particulière qu’a Ernest Pignon-Ernest de son œuvre. Imprégné par les sites où il se déploie, son travail n’est complet qu’une fois installé dans cette rencontre entre les espaces humain, historique, sociologique et plastique que la ville lui procure.  » Une lecture indispensable pour éviter les malentendus ou toute réduction d’une œuvre incandescente.

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