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Médecines d’Asie, l’art de l’équilibre (MNAAG - In Fine)

Auteur : Baptiste Le Guay
Article publié le 2 août 2023

Moins axé sur l’art, mais davantage sur les représentations et les points de convergence des trois grandes traditions médicales asiatiques : indienne, chinoise et tibétaine, l’exposition du MNAAG – Musée Guimet jusqu’au 18 septembre 2023 se vit comme une expérience originale entre conceptions symboliques du corps et pratiques surnaturelles. Retour sur ce passionnant « art de l’équilibre » entre des pratiques médicales ancestrales et leur confrontation avec la rationalité occidentale, éclairé par Alban François, l’un des commissaires qui ont aussi dirigés un superbe catalogue.

Yahkushi-nyorai (Bhaishajyaguru, « le maître des remèdes le maître des remèdes participant du salut tant physique que spirituel des bouddhistes, Japon, XVII – XIXème siècle, photo Baptiste Le Guay

Le corps appartient à la personne tout en formant une interface entre l’individu, la société et l’environnement physique. Les soins corporels et la santé sont ainsi indissociables de la cosmologie et de la manière dont chaque culture envisage l’homme et son destin.
Julien Rousseau, Médecines des remèdes et médecines des rituels, essai du catalogue.

Entre art & médecine

Ni exposition d’histoire ou de science médicale, ni validation de pratiques de soins, le parcours de cette exposition inédite et ambitieuse tente de rendre compte – de la façon la plus vivante que possible grâce à une scénographie très immersive – des grands principes communs, qui régissent les traditions médicales asiatiques comme la circulation des énergies, la prise du pouls, l’approche holistique du patient et la prise en compte d’influences divines ou démoniaques dans la propagation des maladies, … L’approche plus curative que préventive de l’Occident s’y est frottée depuis des siècles avec une acculturation bénéfiques pour les pratiques thérapeutiques.

A la croisée de l’Histoire et du mythe. Que l’on envisage la médecine indienne, la médecine chinoise ou la tradition médicale du monde himalayen, un trait commun semble se dégager : le corps est parcouru de flux énergétiques de l’équilibre desquels dépend la bonne santé du patient.
Médécines d’Asie, l’art de l’équilibre, introduction du catalogue

Du mythe à l’histoire

Mêlant mythologie, histoire et pratiques, le voyage commence par embrasser les trois grandes traditions médicales : extrême-orientales (chinoise, japonaise et coréenne), ayurvédique et tibétaine. Puis, rapproche les divinités « guérisseuses » pour rappeler les liens constamment entretenus entre santé et spiritualité, comme le bouddha japonais nommé Bhaishajyaguru, « le maître des remèdes », tenant dans sa main gauche un petit pot de plantes médicinales.

Pour cette exposition, nous avons voulu établir un propos scientifique élaboré tout en permettant aux visiteurs de découvrir des belles choses et de les emmener dans un endroit différent.
Alban François, cocommissaire

L’impératrice Komyo lave le corps d’un lépreux dans un hospice, 1852, Utagawa Kuniyoshi (1798-1861), photo Baptiste Le Guay

Diagnostic et soin

Volontairement plongé dans une ambiance plus sombre, plus intime, un nouvel espace propose une sorte de « parcours de santé » en deux phases : l’analyse et la médicamentation. Nous découvrons la représentation des médecins et comment ces derniers effectuent le diagnostic de leur patient. La prise de pouls, par exemple, ne se fait pas pour évaluer la fréquence cardiaque mais la manière dont les énergies circulent à travers le corps.

« Les médecins vont regarder la manière dont vous vous tenez, dont vous respirer, dont vous parler, l’aspect de votre peau » détaille Alban François. Un manuel exposé prouve que les médecins chinois transportaient ce document et analysaient les symptômes du patient avec l’aspect et l’expression de leur visage.

Un médecin prépare des médicaments lors d’une visite à domicile, Encyclopédie illustrée (Kinmoozui taisei Zohotoosho), vol 3, Japon, 1789, photo Baptiste Le Guay

Les remèdes et différentes pratiques pour curer la maladie

Après le diagnostic, l’exposition montre dans une galerie les manières de traiter le mal et de le soigner. Nous voyons deux mannequins d’acupuncture, les aiguilles mises sur des méridiens du corps permettent de rééquilibrer les énergies internes.

La maladie intervient quand l’énergie ne circule plus. En médecine chinoise il y a douze méridiens, plus huit extraordinaires, quand il y en a un bouché, nous tombons malade
Alban François.

Mannequins d’acupuncture, Chine, Dynastie Qing (1644-1911), XVIIIème siècle, photo Baptiste Le Guay

La moxibustion est une autre méthode consistant à faire brûler du charbon d’armoise afin de rééquilibrer les énergies vitales. Les murs qui suivent ont tout d’une apothicairerie idéale, composé de nombreux bocaux aux plantes médicinales posés sur des étagères avec un manuel de pharmacopée pour montrer la connivence avec les objets.

Armoire à pharmacie aux « 100 yeux », Chine, XIXème siècle, photo Baptiste Le Guay

Nous trouvons une magnifique armoire à pharmacie chinoise du XIXème siècle appelée l’armoire « à cent yeux », bien qu’elle soit composée de 90 petits tiroirs, le chiffre cent est un signe de bon augure.

Dans ce parcours, les plus âgés auront sûrement un goût de nostalgie en se promenant, et les autres un sentiment de voyage dans le temps d’autrefois. Un mélange entre l’univers de la médecine orientale avec celui des pharmacies françaises du XIXème. 

Ensemble de pots à pharmacie contenant des herbes médicinales, Inde, Calcutta, photo Baptiste Le Guay

Nous accédons à une petite alcôve à l’ambiance indienne, notamment avec une table de massage en bois ayurvédique, qui ne semble pas du tout confortable.

Ce n’est pas une table pour des massages d’agréments, le massage ayurvédique peut-être utilisé dans une thérapie que nous appelons le ‘panchakarma’. Vous allez ingurgiter des purgatifs ou des vomitifs, il faut que le malade puisse supporter le traitement. Vous êtes aussi massé avec des huiles pouvant vous faire suer, l’idée est d’éliminer les toxines.
Alban François.

Questionnant la notion de ‘médecine douce’ que nous attribuons souvent aux asiatiques, il faut que la condition mentale et physique du patient soit adaptée pour résister aux médicaments et aux massages un certain temps afin de lui être bénéfique : « Au-delà des massages, dans lesquels l’intervention d’un praticien est nécessaire, la santé se cultive également par des exercices physiques auxquels tout un chacun peut se former sous la conduite d’un maître pour ensuite les pratiquer à titre personnel. Le qi gong, le tai chi ou le yoga raffermissent la vitalité tout autant qu’ils contribuent à la santé des pratiquants. » insistent les commissaires dans le catalogue.

Une statue de Bouddha invite le visiteur à la méditation, au cœur des pratiques d’autoguérison Photo Baptiste Le Guay

Immersion méditative

Pour continuer sur l’aspect mental, la méditation, quant à elle, est un trait commun aux différentes pratiques religieuses asiatiques, qu’elles soient hindoues, bouddhistes ou taoïstes. Destinée à la contemplation et à la juste perception d’un monde intérieur, elle permet, entre autres, la maîtrise du flux des énergies corporelles, allant jusqu’à conférer au pratiquant des capacités d’autoguérison. A cet égard,  un renfoncement abritant une statue de Bouddha invite le visiteur à méditer, notamment avec une musique de six minutes où nous pouvons nous assoir et nous concentrer sur notre souffle.

La pratique de la méditation en pleine conscience permet d’avoir des effets bénéfiques sur la douleur, et la dépression. Une pratique soutenue de la méditation agit sur les mêmes parties du cerveau que les antidépresseurs.
Alban François.

Une solution intéressante pour se soigner sans tomber dans le côté addictif des médicaments anesthésiants et sédatifs.

 La médecine de l’âme pour lutter contre les esprits néfastes

Dans une grande pièce bleu turquoise, nous entrons dans la troisième phase de l’exposition dédiée à l’exorcisme et aux mauvais esprits.

‘La médecine de l’âme’ concerne les facteurs qui nous font tomber malade de manière non-naturelle, comme les attaques de démons ou des mauvais présages. C’est bien d’avoir la circulation des énergies à l’intérieur de son corps, mais si vous vivez dans un environnement où les énergies sont potentiellement bloquées, vous pouvez tomber malade.
Alban François, rappelant qu’en Asie,
 il y a une forte relation entre le microcosme et le macrocosme, l’infiniment petit et l’infiniment grand.

Le lien intime existant entre divin et médical dans la prévention des maladies se développe en un dialogue entre santé et magie. Ainsi la construction d’une maison peut être donc dictée par le sens des énergies et un rituel précis. Au Japon, certains utilisent une statuette d’une divinité appelée Daruma qui n’a pas d’œil. En faisant un vœu ils peuvent peindre un œil et une fois le vœu exaucé ils peindront le deuxième. En fonction de la nature du vœu que la personne désire, elle va placer la statuette dans un endroit différent de sa maison.

Les astres sont également considérés comme très importants, nous trouvons dans l’espace les différentes divinités représentant la lune, le soleil, Mars, Jupiter, Vénus, Saturne, l’éclipse et la commette sont également intégrées dans leur système solaire.

Ensemble de masques, Corée, Dynastie Choson (1392-1910), photo Baptiste Le Guay

En Corée, il y a de fortes croyances sur les esprits et le chamanisme reste encore important et présent dans la société. « Les chamanes vont intervenir dans les cas où le malade semble avoir un souci avec un ancêtre ou un défunt. Le chamane va alors être l’intercesseur entre le malade et le mort » confie Alban François. Des cérémonies masquées ainsi que des peintures vont être présentées au malade pour effrayer l’esprit à l’intérieur de son corps, et espérer que ça le fasse fuir.

Les différentes formes d’exorcisme en Asie

L’exorcisme chinois exige une approche et l’implication collectives de la communauté photo Baptiste Le Guay

Dans le monde asiatique, à la fois complémentaires et dissemblables, le médecin et l’exorciste appartiennent à des catégories sociales différentes : leur savoir, en effet, ne s’appuie pas sur les mêmes référentiels. De manière générale, le médecin sera consulté pour le traitement des maladies impliquant la circulation des énergies internes ; à l’inverse, c’est vers l’exorciste que l’on se tournera pour les affections résultant de causes extérieures.

Dans une alcôve, l’exposition choisit trois traditions d’exorcisme : la Chine, le Sri Lanka et le Tibet. Pour résumer, il y a trois formes d’exorcismes :

  • l’exorcisme épisodique collectif chinois à grande échelle, où tout un village va jouer une pièce de théâtre qui va durer 3, 4, 5 jours.
  • Masque d’exorcisme tovil, première moitié du XXème siècle, et Masque Maha Kola Sanni Yaka, XIXème siècle, Sri Lanka, photo Baptiste Le Guay

    l’ exorcisme thérapeutique comme c’est le cas au milieu avec le Sri Lanka, lorsque le mal qui habite le patient n’est pas naturel; il est considéré comme possédé. Suite au diagnostic du médecin impuissant pour guérir le possédé, c’est à la charge d’un astrologue de déterminer la date de la cérémonie d’exorcisme, « il faut que ce soit un jour faste » précise Alban François. La cérémonie va durer toute la nuit avec des acteurs et des musiciens, ainsi qu’un exorciste appelé Edura. Les 18 démons présents sur l’œuvre vont être incarnés par les acteurs qui les incarnent en venant à l’encontre du malade, où l’exorciste doit terminer lequel d’entre eux atteint le possédé. « Il ne va pas tuer mais chasser le démon en question. Il y a beaucoup de blagues et d’improvisations, avec des choses assez grivoises. La guérison doit être socialement acceptée donc tout le village assiste à la cérémonie » dévoile Alban François.

  • Tablier d’exorciste phan-kheb et corne d’exorcisme, XIXème siècle, Tibet, photo Baptiste Le Guay

    L’exorcisme ésotérique tibétain est très particulier avec une dimension au sens caché . Un rituel manifestement spécial avec des tendances quelque peu morbides où le tablier est constitué d’os…  Possiblement humains ! « L’utilisation de matière humaine et d’os humains est assez importante dans l’exorcisme tibétain » affirme Alban François. Dans l’installation d’un temple, les moines peuvent clouer des dagues dans le sol pour chasser les démons, évitant qu’ils remontent dans le temple par la suite.

Les dialogues de contraires, entre Occident et Orient

Les échanges commerciaux comme les hommes, les savoirs et les marchandises entre l’Europe et l’Asie remontent à l’Antiquité. Pour le domaine de la médecine, c’est qu’à partir du XVIème siècle qu’un intérêt réciproque se développe. L’Occident s’intéresse en premier lieu à la pharmacopée asiatique et la classification des plantes. Les épices comme le curcuma ou le gingembre sont utilisés comme des médicaments dans la médecine ayurvédique. Ce sont ces plantes qui feront la richesse des Compagnies des Indes via le commerce des épices. Un autre domaine attise aussi rapidement l’attention occidentale : l’acupuncture.

Manuel d’un mannequin tsoë-bosi, utilisé pour l’acupuncture, Japon, XVIIème siècle, photo Baptiste Le Guay

Ce modèle d’acupuncture a été ramené par Isaac Titsing, diplomate de la Companie Néerlandaise des Indes d’Orient, qui a séjourné deux fois à la cour du Shogun au Japon, la plus haute autorité politique. Il est devenu proche du médecin du Shogun et a ainsi pu ramener le mannequin. C’est le premier européen à apporter des éléments tangibles sur l’acupuncture .
Alban François. Grâce à des traductions, la Chine pourra compléter ses connaissances en anatomie à partir du XVIIème siècle.

Une approche liée au bien-être

A de nombreux points de vue, cette exposition passionnante dépasse les enjeux de la représentation pour celui de notre rapport au corps à double titre : l’intégration à côté d’une approche scientifique du corps, d’une dimension plus « énergétique », et une « médecine de l’âme », une approche holistique pour cerner et se protéger des démons et des malheurs inexplicables.

Oserons-nous avancer que la médecine occidentale est avant tout une médecine de la maladie – qu’il convient de traiter – alors que la médecine orientale apparaît plutôt comme une médecine de la bonne santé – qu’il est souhaitable d’entretenir ?

Remarquablement scénographiée et éclairée, ce rapprochement de deux cultures parlera à toute tranche d’âge confondue. Et peut contribuer à remettre le bien être du patient au cœur du soin occidental.

# Baptiste Le Guay

Pour en savoir plus sur les Médecines d’Asie 

jusqu’au 18 septembre 2023. Musée Guimet, 6, place d’Iéna, Paris 16.
Ouvert tous les jours de 10h à 18h sauf le mardi. En même temps que la Carte blanche à Park Dong-Soo

Catalogue, In Fine MNAAG / RMN-GP, 288 p., 37€ : Complémentaire d’un parcours volontairement transversal, le catalogue approfondit avec une trentaine d’essais parfois très pointus la compréhension de chaque tradition médicale où se côtoient méditation et chamanisme, pratiques énergétiques et pharmacopées, massage et acupuncture, astrologie et exorcisme. « Les médecines asiatiques s’appuient sur des données communes qu’il est intéressant de souligner tout en évoquant leurs origines légendaires, les grandes figures qui en fondent l’historicité et les liens qu’elles entretiennent avec le sacré. » insistent les commissaires.

A retenir, les essais sur L’art de la méditation, de Matthieu Ricard, Les savoirs médicaux d’Asie : réception et translations, de Cristina Cramerotti et le savoureux Comment le yoga a conquis le monde, de Ysé Tadan-Masquelier. Un somme passionnante qui fait le point sur les relations entre deux approches (historiques) complémentaires du corps et du bien être.

La méditation est un processus de formation et de transformation. Pour avoir un sens, elle doit se refléter dans chaque aspect de notre manière d’être, chacune de nos actions et de nos attitudes.
Matthieu Ricard

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